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Former les hommes et les citoyens

Les réformateurs sociaux et l'éducation, 1830-1880

Alain Bataille et Michel Cordillot, Les Editions de Paris, 2010, 213 p.,16,50 €

Conseils de lecture de Laurence Bouchet

Pour ceux que l'histoire de l'école et de la pédagogie intéresse, ce livre pourra apporter des perspectives intéressantes.

On y trouve un foisonnement d'idées, d'orientations, de textes mis en relation par les auteurs et replacés dans leur contexte historique. Où on lira que les questions de pédagogie et de politique sont évidemment très liées. Pour les penseurs socialistes du XIXe siècle changer la société, c'est changer l'école, c'est changer aussi la manière d'enseigner. Le livre rassemble des textes d'auteurs connus ou inconnus : Louis Blanc, Etienne Cabet, Charles Fourier, Jean-Baptiste Godin, Victor Hugo, Joseph Proudhon, Saint-Simon, Flora Tristan, Paul Bert, Jenny d'Héricourt, James Guillaume, etc.

Voici quelques extraits pour donner un petit aperçu :

"L'éducation habituera d'abord l'enfant à se servir continuellement de son intelligence et de sa raison, à observer, à examiner, à comparer, à expérimenter, à tout soumettre au raisonnement, à se rendre compte de tout, à demander toujours pourquoi? L'enfant ne sera ni crédule, ni confiant à l'excès, ni peureux, ni gangrené de préjugés. Il aura l'habitude de répondre sans hésiter je ne sais pas, quand il ignorera réellement, parce qu'il ne rougira pas d'ignorer"p.44 (Etienne Cabet)

"Poussé par la curiosité, par le désir de s'élever, par l'émulation, l'enfant sentira bientôt la nécessité de s'occuper des sciences dont les principes lui manquent dans les travaux pratiques, et de lui-même, il se rendra aux cours théoriques qu'il est toujours libre de fréquenter. L'éducation harmonienne se plie à tous les détails de chaque individualité : elle va chercher toutes les facultés de l'homme pour les développer harmonieusement."p.51 (Charles Fourier)

"Les instituteurs devront se poser comme loi fondamentale de développer simultanément les facultés aimantes et intelligentes de chaque enfant. Si l'on veut atteindre ce double résultat, il faut introduire dans la méthode à suivre un ressort très puissant, le pourquoi. Au lieu de surcharger la tête de l'enfant en surchargeant sa mémoire d'une foule de choses inutiles, on s'occuperait uniquement de développer son entendement par l'étude des pourquoi."p.65 (Flora Tristan)

"En même temps que les sens s'exerceront, et que la vigueur corporelle s'accroîtra par une intelligente gymnastique, la culture de l'esprit commencera, mais d'une façon toute spontanée : un certain nombre de faits scientifiques s'accumuleront d'eux-mêmes dans le cerveau de l'enfant. L'observation individuelle, l'expérience, les conversations des enfant entre eux, ou avec les personnes chargées de diriger leur enseignement, seront les seules leçons qu'ils recevront dans cette période. Plus d'école arbitrairement gouvernée par un pédagogue, et dans laquelle les élèves tremblants soupirent après la liberté des jeux du dehors. Dans leurs réunions, les enfants seront complètement libres : ils organiseront eux-mêmes leurs jeux, leurs conférences, établiront un bureau pour diriger leur travaux, des arbitres pour juger leurs différends. Ils s'habitueront ainsi à la vie publique, à la responsabilité, à la mutualité; le professeur qu'ils auront librement choisi pour leur donner un enseignement, ne sera plus pour eux un tyran détesté mais un ami qu'il écouteront avec plaisir."p.166 (James Guillaume, dirigeant de la fédération jurassienne de l'Association Internationale des Travailleurs proche de Bakounine)

Je serais curieuse de savoir dans quelle mesure Freinet a eu connaissance de ces réflexions dont sa pédagogie semble en partie issue.