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Tâtonnement, méthode naturelle et liberté...

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Octobre 1995

Méthode et tâtonnement, Méthode Ana­lytique et Méthode Globale, Méthode Naturelle... des termes foisonnants de sens divers que chacun manipule quotidiennement. Pour mieux en cerner les caractéristiques, nous proposons au lecteur, la confrontation de textes d'Olivier Reboul (1) et de Cé­lestin Freinet (2) espérant susciter réflexion et débat, suggérer quelques pistes de réponses aux critiques ra­dicales auxquelles tout enseignant en recherche se trouve exposé.



 
 
Méthode et liberté
 
(Olivier REBOUL)
 
La méthode est - elle supérieure aux tâtonnements ?
"... Le caractère essentiel de la mé­thode, ce qui la distingue du tâton­nement, est l'économie des essais et surtout des erreurs. Dans tous les cas, elle consiste :
1) à prendre conscience du but, du modèle à apprendre ;
2) à diviser ce modèle en actes assez simples pour que le sujet puisse les exécuter ;
3) à enchaîner progressivement ces actes simples ;
4) à récapituler les essais jusqu'à l'élimination totale de tout geste parasite...(p.54)
La méthode est donc une école d'économie. Néanmoins, cette opposi­tion entre tâtonnements et méthode est peut - être trop simple pour ne pas dire simpliste ; celle - ci n'a pas nécessairement cet aspect pure­ment rationnel qui lui permettrait de se passer de ceux - là. Mais, même si la pure méthode était possible, se­rait - elle vraiment souhaitable ? N'est - elle pas une entrave à la spontanéité et à la créativité de ceux qui apprennent, une atteinte à leur liberté ?... (p.55)
 
Le tâtonnement expérimental est une méthode globale appliquée à l'acquisition du savoir
 
...Citons ce que Freinet nomme "le tâtonnement expérimental", méthode globale appliquée à l'acquisition du savoir, et qui remplace le cours par la libre recherche des élèves. Il s'agit bien d'un "tâtonnement" ; un élève, ou un groupe, se pose une question ; par exemple : "Pourquoi les mouches peuvent - elles marcher au plafond sans tomber ? " Et c'est à lui de trouver la réponse ; il regar­dera les pattes de la mouche au mi­croscope, cherchera dans les fiches ou dans les livres. Mais il s'agit d'un tâtonnement bien encadré, qui n'a rien d'aveugle. Les enfants par­tent d'une question précise, font des hypothèses - "les mouches n'auraient - elles pas des crochets aux pattes ? " - puis des expériences ; ils dispo­sent en outre d'un matériel adéquat, comme le microscope et le fichier ; enfin, le maître est là pour les ai­der à trouver une méthode de re­cherche et pour leur fournir des do­cuments pertinents. Son rôle est sans doute plus important que dans l'enseingement traditionnel, et la "leçon à postériori" lui demande plus d'efforts que les leçons routinières répétées chaque année... (p.60 - 61)
 
Méthode analytique et méthode globale : une opposition par trop simpliste.
 
... Un savoir - faire n'est pas une totalité mécanique, une somme de sa­voir - fairepartiels quiresteraient identiques à eux - mêmes après leur enchaînement avec d'autres. Guillaume (3) en conclut que la méthode analy­tique risque d'être "un détour coû­teux", puisqu'elle impose d'apprendre des gestes partiels qu'il faudra en­suite désapprendre pour les intégrer dans le savoir - faire terminal... (p.59 - 60)
...Il faut reconnaître à la méthode globale un double avantage. D'abord, elle comporte une très forte motiva­tion ; il est bien plus intéressant de faire de la musique que du sol­fège, de converser dans une langue que de faire des exercices structu­raux, de lire que d'épeler. D'autre part, elle est effectivement plus "naturelle" que la méthode analy­tique, autrement dit plus conforme à la réalité de l'apprentissage...(p.59)
...Toujours est - il que la méthode globale reste une méthode, et non pas un retour aux tâtonnements, encore qu'elle leur laisse plus de place dans la phase initiale que la méthode analytique. Une méthode, d'abord parce qu'elle constitue le tout "dès que possible", et non tout de suite ; l'apprenti doit avoir acquis un mini­mum de savoir - faire avant de "se jeter à l'eau" ; dans tous les cas , si on lui présente une tâche trop complexe pour qu'il puisse l'exécuter, même très approximative­ment, on le livre à l'impuissance et au découragement. Une méthode, en­suite, parce qu'on procède, dans un second temps, "à une différenciation progressive des parties" ; ainsi, l'élève de Freinet, après avoir écrit son texte, corrige ses fautes de français et d'orthographe jusqu'à ce qu'il soit imprimable...(p.60)
... Plus généralement, dans un ap­prentissage quel qu'il soit, il n'y a progrès que si l'apprenti est à même d'isoler l'acte qu'il sait mal faire et de l'exercer à part, sans perdre de vue pour autant l'enjeu de l'exercice...(p.60)
... L'opposition entre l'analytique et le global n'est pas celle entre la contrainte et le hasard, mais entre une méthode mécanique et une méthode qui s'appuie davantage sur la li­berté...(p.61)
... Par là même, la méthode globale comporte une marge de tâtonnements. Ce qui nous amène à réviser l'opposition par trop simpliste entre l'apprentissage par essais et erreurs et l'apprentissage méthodique.
D'abord, il n'existe guère d'apprentissage par essais et erreurs à l'état pur. Les rats eux - mêmes, quand on les lâche dans un laby­rinthe, ne font pas n'importe quoi ; ils sont guidés par une tendance, par exemple garder la direction initiale, qui agit comme une hypothèses de tra­vail qui sera rectifiée au fur et à mesure des essais.
Inversement, il n'exite pas d'apprentissage purement méthodique, qui permettrait d'exclure toute er­reur et tout risque. La meilleure mé­thode ne peut éliminer les tâtonne­ments. Et cela pour deux raisons..." (p. 61) puisque l'homme qui apprend, c'est l'homme total, corps et esprit et qu'il faut affronter l'acte d'apprendre dans sa totalité.
 
La méthode naturelle
 
(Célestin FREINET)
 
"... Malgré les enseignements de tous les sages et les démonstrations théo­riques des scientifiques disparus ou contemporains, l'école à tous les de­grés reste persuadée qu'aucune cul­ture n'est possible sans l'étude, soi - disant méthodique, des règles et des lois qui en seraient les éléments constitutifs, le squelette auquel il suffira ensuite d'insufler la vie...(p.420 tome 2)
... Le bon sens et l'expérience di­sent au contraire que ce n'est jamais par l'explication intellectuelle, par le retour aux règles et aux lois que se fait une acquisition, mais seule­ment par le même processus général et universel de tâtonnement expérimental qui est à la base, depuis toujours, de l'apprentissage de la langue et de la marche... (p.420 tome 2)
... Par la méthode naturelle, l'enfant lit et écrit de même, bien avant d'être en possession des méca­nismes de base, parce qu'il accède à la lecture par d'autres voies com­plexes qui sont celles de la sensa­tion, de l'intuition et de l'affectivité dans un milieu social qui pénètre désormais, anime et éclaire le milieu scolaire...(p.238 tome 2)
Dans la méthode naturelle il y a in­teractivité entre méthode globale et méthode analytique.
1. Le principe de la globalisation est indéniable et n'est d'ailleurs pas, dans la réalité, une découverte récente.
2. Mais le principe de globalisation n'est nullement exclusif de toute analyse, ni d'une attention particu­lière aux éléments constructifs de l'ensemble. L'analyse ne saurait se suffire sans globalisation et inver­sement. Une bonne méthode doit faire fond en permanence sur les deux pro­cessus comme cela se produit dans toute acquisition naturelle vitale.
3. D'autant plus - et on l'a souvent négligé - que le fonctionnement de ces processus n'est pas exactement le même chez tous les individus et ne saurait être préétabli comme règle uniforme et obligatoire...Certains individus sont portés vers une conception analytique particulière­ment efficace... Il y a au contraire les personnalités qui voient davan­tage les ensembles, qui sont des glo­balistes - nés...
C'est pourquoi une bonne méthode - et elle ne peut être que naturelle - ne doit être ni exclusivement globale, ni exclusivement analytique ; elle doit être vivante, avec un recours balancé et harmonieux à toutes les possibilités que porte en lui l'enfant obstiné à se surpasser, à s'enrichir et à grandir..." (p.334 tome 2)
 
 
Expressions en caractères gras, titres et textes en italique sont de la responsabilité du Comité de Rédac­tion.
 
(1) Reboul (Olivier) - Qu'est - ce qu'apprendre - PUF - L'éducateur 1993
(2) Freinet (Célestin) - Oeuvres pé­dagogiques (tome 2) - Seuil - 1994
(3) Guillaume (Paul) - Manuel de psy­chologie (Cité par O.Reboul) - PUF 1960
        - La for­mation des habitudes - PUF - 1968