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France-Danemark... une histoire à deux voix

Juin 1996

France-Danemark :

 
non, pas un match de foot,
 
mais plutôt une histoire à deux voix .
 
Au grand nord, en Scandinavie où le soleil se couche tard et se lève tôt l'été, il y a un professeur qui en­seigne depuis des années et qui rêve d'aller en France pour perfectionner sa langue.
Les années passent et un beau jour elle prend la décision de partir quelques mois en congé de forma­tion...
 
Prologue
 
Le professeur, c'est moi : Mette Dalsgaard, mère de trois enfants de huit, onze et quatorze ans, mariée. Je travaille dans un lycée au Dane­mark, j'enseigne le français et l'EPS et mon travail me plaît beaucoup.
Pendant mes études à la fac de lettres à Aarthus, j'ai fait la connaissance de la pédagogie Freinet et j'ai décidé de trouver des ensei­gnants Freinet pour travailler avec eux, tout en sachant qu'on ne tra­vaille pas avec des élèves du même âge. L'ICEM m'a fourni une liste des délégués départementaux et j'ai en­voyé un peu partout en France neuf lettres. J'ai reçu trois réponses af­firmatives de collaboration.
Et c'est ainsi que j'ai trouvé Lu­cette Agostini.
 
Je m'appelle Lucette Agostini. Je travaille en C.P ou en CE1 dans une petite école à Ceyreste près de La Ciotat. Je partage mon temps entre un mari, trois enfants, ma classe, l'ICEM, mon chien, mes deux chats... comme tout le monde !
Vers le 15 mai 1994, j'ai trouvé dans ma boîte aux lettres au milieu d'un courrier monotone, une lettre en pro­venance du Danemark. Je ne connais­sais personne dans ce pays, et j'ai ouvert l'enveloppe avec curiosité. Elle était signée Mette Dalsgaard, professeur de français et d'EPS dans un lycée à Odder.
J'ai eu envie de connaître Mette et de travailler avec elle et ai répondu à sa lettre en demandant des préci­sions. Nous avons échangé une courte correspondance, un coup de téléphone et j'ai commencé à rassembler dans ma tête tout ce que je savais sur le Da­nemark : les vikings, la petite si­rène, Andersen, "Non" à Maastricht, le sauna, Karen Blixen avec son "Festin de Babette" et sa "ferme africaine", les "LEGO", la neige.
Au mois de juin, j'ai rencontré mon I.E.N qui a donné son accord pour que Mette vienne dans ma classe.
A la fin du mois j'ai trouvé une pe­tite maison à louer, au milieu des pins et des oliviers, à deux cent mètres du village et j'ai communiqué à Mette les coordonnées du proprié­taire.
Nous nous sommes donné rendez-vous pour la fin du mois d'août. Puis je suis partie en vacances.
 
Le fait d'avoir un nom et une desti­nation précise m'a beaucoup rassurée dans ma décision de partir...
Au mois d'août, je me suis rendue en France avec ma famille pour passer deux semaines de vacances dans la maison que m'avait trouvée Lucette. J'envisageais avec impatience d'aller la voir : elle était partie passer les vacances ailleurs. Grâce aux lettres échangées, j'avais l'impression qu'on se connaissait et qu'on serait bien ensemble, mais la rencontre a été encore plus chaleu­reuse que je ne l'avais espéré ! Avant le retour au pays de ma fa­mille, on a tous -les deux familles- passé une soirée ensemble et j'ai senti que je serais entre amis.
 
Seule Mette parle français et la conversation a été joyeuse avec tout de même quelques limites !
Une fois son mari et ses enfants re­partis pour le Danemark, Mette et moi avons établi des pistes de travail pour ma classe et fixé à deux jours par semaine sa présence à l'école, le lundi et le vendredi.
 
Lors de ma première journée à l'école, j'ai trouvé les enfants très petits, très ouverts et d'une curio­sité adorable, et j'ai eu l'impression que les illustrations du Petit Nicolas, "chariées" par mes ly­céens, se sont animées sous mes yeux ! quel plaisir de les regarder s'adapter à la vie en classe et se constituer entre eux et par rapport à la maîtresse. Dommage qu'on ait rare­ment la possibilité de se mettre au fond de sa propre classe rien que pour observer.
L'ambiance entre les enseignants était bonne et je me suis sentie ac­ceptée par l'ensemble des enseignants de l'école dès le premier jour.
Pour les enfants j'ai été considérée comme un enseignant, et j'ai rarement fait les courses dans le village sans dire bonjour à "mes petits" ou à leurs parents. J'ai senti que j'appartenais au village, que je n'étais pas tout à fait étrangère.
Le travail en classe : l'apprentissage de la lecture res­semble de manière étonnante à l'apprentissage d'une langue étran­gère et la méthode naturelle m'a ou­vert des réflexions sur l'interdisciplinarité, la responsabi­lisation et l'organisation du travail dans mes propres classes.
Je n'avais pas envisagé d'être inté­grée dans la vie d'une classe et je n'avais pas apporté beaucoup de docu­mentation de chez moi. Mais la possi­bilité de contribuer au travail, in­citée par Lucette, avec ce que je ju­geais approprié m'a beaucoup apporté. Je n'avais pas tant besoin de mes qualités professionnelles que de ma créativité et mon savoir-faire glo­bal.
Grâce à la réunion départementale j'ai eu d'autres contacts aux Fa­brettes à Marseille. Des enfants plus âgés, d'autres enseignants, d'autres expériences, mais toujours des rela­tions d'échanges de points de vue et d'amitié, ce qui a beaucoup enrichi et complété mon séjour.
Je remercie de tout coeur Lucette à Ceyreste et Claire et Daniel aux Fa­brettes pour m'avoir ouvert la porte de leurs classes - ce qui n'est pas toujours facile -, pour les moments de travail et de loisirs qu'on a pas­sés ensemble, pour leurs envies de montrer, partager et de mettre en question, pour leur curiosité sans laquelle je ne serais pas là !
J'ai découvert que les enseignants français et danois ont beaucoup de choses en commun, et parmi d'autres : la conception d'enseigner dans le meilleur système du monde ! Je suis convaincue qu'il se passe quelque chose de très enrichissant dans la rencontre entre enseignants issus de cultures différentes.
Je me suis sentie beaucoup plus concernée par ce qui ne me plaît pas ici plutôt que par ce qui me plaît, et c'est une bonne démarche pour une mise en question de mon propre ensei­gnement et une approche renouvelée.
 
Un souffle du nord
 
Nous avons préparé une lettre pour mon Inspecteur afin qu'il soit au courant de tous nos projets (il avait émis un avis favorable dès le mois de juin précédent). Nous avons décidé que Mette commencerait à venir en classe dès que j'aurais établi le contact avec mes 25 CP.
A l'école, Mette a tout de suite fait partie du groupe et avec elle les Vi­kings sont entrés dans la classe !
Nous avons constitué une petite bi­bliothèque de départ qui s'est enri­chie des apports des enfants.
Nous avons incité les parents qui al­laient à la foire de Marseille à em­mener leurs enfants au stand du Dane­mark. Ils y ont découvert les légos, des sandwiches étonnants, et ils en ont ramené de nombreuses brochures.
En géographie, on a situé le Danemark sur une carte de l'Europe, et dans le pays même, on a marqué plusieurs lieux : le village de mette, l'île où elle va en vacances, la Petite Sirène et Légoland !
A l'entretien du matin, Mette est in­tervenue chaque fois en disant quelques phrases en danois et nous avons cherché des repères auditifs pour essayer de comprendre avant d'écouter la traduction !
Mette nous a fait faire des tas de choses :
- des pliages en papier (elle a même raconté une histoire avec une feuille de papier pliée de façons différentes selon les péripéties).
- une chanson en danois.
- une danse des Iles Féroë.
- des sandwiches danois suivis d'une fiche recette écrite dans les deux langues. Mes CP savent maintenant dire "saucisse", "pain", "moutarde", "concombre" et "oignons" en danois. Ils ont retenu ces mots très facile­ment et avec beaucoup de plaisir.
- nous avons découvert l'alphabet da­nois qui comporte quelques lettres de plus que le nôtre :
- nous avons organisé une journée en forêt à dominante orientation.
- en lecture de textes d'auteurs j'ai commencé à lire aux enfants les contes d'Andersen dans une traduction intégrale. Le premier a été "La Pe­tite Sirène" et le second "Le sapin".
- en histoire nous sommes maintenant incollables sur les Vikings, leur vie, leurs coutumes et leurs lé­gendes.
- enfin nous avons visionné une cas­sette sur une expériencedanoise "Vivre à l'âge du fer" en famille pendant huit jours".
Nous avons essayé d'établir un paral­lèle dans le vie quotidienne de nos deux pays, à chaque fois que c'était possible.
Grâce à Mette, le premier trimestre a été d'une grande richesse.
 
On aimerait mettre en place une cor­respondance entre nos deux classes : les Français de 6 ans qui apprennent à lire, et les Danois de 15 ou 16 ans qui apprennent le français. Nous al­lons essayer.
Ma classe aimerait écrire à la classe de Soren, le plus jeune fils de Mette, et nous réfléchissons aux mo­dalités de traduction quand elle aura regagné le Danemark.
 
Correspondance avec Lille Odder Friskole
 
Au début du mois de décembre, Mette a commencé à penser à son retour chez elle et tout s'est précipité !
Avant son départ, nous avons préparé avec les enfants une longue lettre collective pour la classe de son plus jeune fils Soren ( CE1/CE2).
Nous avons écrit dans les deux langues : bleu pour le français et rouge pour le danois, chaque phrase en français étant immédiatement tra­duite au dessous en danois par Mette.
Nous avons collé des cartes postales de Ceyreste, une photo de classe, des dessins, et tout le monde a signé.
La lettre a été postée et Mette est partie.
Au mois de février, nous avions la réponse, écrite de la même façon dans les deux langues.
 

 

 
Til aftensmad juleaften far vistegt and eller gas med rodkal og brune kartofler til.
Til dessert far vi ris a l'amande el­ler risengrod med en hel mandel i. Den, der finder mandlen, far en gave.
 
Le soir, la veille de Noël nous man­geons du canard ou de l'oie avec du chou rouge et des pommes de terre va­peur au sucre.
Comme dessert nous avons du riz à l'amande ou une bouillie de riz avec une amande (une fève). Celui qui trouve l'amande reçoit un cadeau.

 

 
Cette lettre racontait des choses ex­traordinaires, menu de Noël surpre­nant, jeux de patinage dans les champs sur les inondations gelées, carnaval danois etc...
Les Danois s'étonnaient de l'écriture liée employée par les petits français ! Eux écrivent en script.
La lettre mesurait bien huit mètres de long, je l'ai coupée en quatre et affichée sur les murs de la classe. Les enfants s'y reportaient fréquem­ment jusqu'au jour où l'un d'eux m'a dit :"J'ai trouvé comment on dit "merci" en danois : c'est "tack".
A partir de là, il y a eu tout un travail de recherche à partir des re­pérages dans les deux textes et de prises d'indices.
Un petit lexique Français/Danois a été commencé. On a pris un court mo­ment tous les matins après l'entretien pour chercher des mots et proposer des traductions.
Pour vérifier l'exactitude des propo­sitions, je me suis servie des dic­tionnaires que Mette m'avait laissés. Ne comprenant pas un mot de danois, j'ai fait cette recherche en même temps que les enfants et ça a été des moments très chaleureux entre nous.
Puis un jour Nicolas a dit :
"Moi, j'ai trouvé "Noël" en danois.
- Comment as-tu fait ?
- D'abord j'ai cherché un mot avec une majuscule mais il n'y en avait pas en danois... Alors comme il y avait trois fois le mot "Noël" en français, j'ai cherché un mot danois qui était trois fois et j'ai trouvé "vi".
Après vérification dans le diction­naire, il s'avère que c'est faux, mais Nicolas a ouvert des pistes aux autres, et les voilà en train de compter et de comparer les fréquences des mots !
Malgré leurs efforts, ils ne trouve­ront pas le mot "Noël" car le danois est très différent du français : il y a un mot pour "arbre de Noël", un autre pour "veille de Noël", encore un autre pour "repas de Noël" etc...
L'explication passe difficilement, mais la recherche des mots continue d'être vécue comme une aventure et la lettre est toujours affichée dans la classe !
Dans notre réponse, nous avons laissé des "blancs" pour que Mette puisse écrire la traduction. Nous parlons de notre départ en classe verte à Vau­nières, près d'Aspres sur Buech où doit se rendre aussi la fille ainée de Mette.
Leur voyage s'effectuera en car de­puis le Danemark et leur séjour de 6 jours se fera malheureusement une se­maine après le nôtre. Il n'y aura donc pas rencontre cette année, mais si le lieu leur plaît, pourquoi pas l'année prochaine ?
Encouragés par la lettre danoise, mes élèves de CP se proposent de réécrire en français un livre pour enfants reçu du Danemark. Il n'y aura pas as­sez d'heures dans les journées !
 
Correspondance avec le lycée d'Odder
 
Prallèlement à cette correspondance, Mette et moi avons jeté les bases d'une autre correspondance entre ses grands élèves apprenant le français et les miens apprenant à lire, comme nous en avions eu l'intention avant de nous quitter.
J'ai donc reçu une liste des noms de ses élèves désirant participer à cet échange, et Mette avit pris le soin d'écrire le sexe à côté des prénoms, ce qui était bien utile !
Les enfants ont choisi leur corres­pondant fille ou garçon et on a mis des lettres individuelles en chan­tier.
Chaque lettre a été accompagnée de son double écrit par moi, et chaque enfant a lu et enregistré sa propre cassette pour "qu'ils sachent bien la lire et bien prononcer les mots" ! Ce qui fait qu'il va y avoir une promo­tion de Danois parlant français avec l'accent de Ceyreste...
Les lettres ont été postées dans un colis de thym, de romarin et de bon­bons français. Nous espérons tous re­cevoir des bonbons danois en retour !
Grâce à un rapide courrier de Mette, nous avons appris que notre envoi avait été accueilli avec beaucoup de plaisir et d'émotion et que les ados peinent et s'acharnent sur leur ré­ponse.
La grève du courrier est arrivée à ce moment et c'est extrêmement frustrant pour les enfants qui attendent tous les jours le facteur.
Peut-être à la rentrée des vacances de printemps ?
 
Epilogue
 
Vendredi 12 mai arrive un colis du lycée d'Odder. Il contient :
- une guirlande de poèmes danois écrits sur des napperons de papier découpé ornés de perce-neige séchés, les poèmes sont intercalés avec des sachets de bonbons.
- des lettres individuelles avec pho­tos.
- une lettre vidéo présentant le ly­cée, la classe, que nous avons dû traduire en procédé SECAM (1) pour pouvoir la visionner.
A suivre sans aucun doute...?
 
Lucette Agostini
 
(1) rappelons que -prestige oblige- la France a tenu à conserver son sys­tème de codage des couleurs : le SE­CAM, tandis que le reste de l'Europe adoptait le procédé allemand PAL. Maintenant, pratiquement tous les ma­gnétoscopes et téléviseurs peuvent automatiquement transcrire l'un ou l'autre : ils sont "PAL/SECAM".