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A propos de la violence et du "mobbning" à l'école suédoise

Février 2000
Suède
Problèmes de violence à l’école... recherche de résolution,... le détour par la confrontation à d’autres façons d’aborder la question de la violence dans différents systèmes éducatifs nous aide à mieux prendre distance avec nos propres représentations. Fabienne SCHLUND* présente la manière dont le système éducatif suuèdois traite de ces questions, elle nous dit ses difficultés à concilier deux systèmes de pensée.
 
 
Quand vient à se présenter un problème entre élèves
Quand un problème survient en cour de récréation ou dans les couloirs, il est le plus souvent rapporté soit par les parents, soit par les enfants à Marianne, notre infirmière suédoise dans l'école depuis 27 ans. Ces interventions qui m'ont beaucoup étonnée à mon arrivée en Suède peuvent s'expliquer de différentes manières :
 
- Il n'est pas de règle que les problèmes soient connus par tous les enfants de la classe ceci pour éviter de créer ce qu'on appelle ici le «mobbning» (que l'on peut traduire par «tracasserie psychique ou physique, brimades, persécution, moquerie»). Les parents des enfants suédois dans notre lycée sont très sensibles à ce problème et parfois le moindre écart de langage d'un enfant ou d'un enseignant donne lieu à un coup de téléphone à l'infirmière. Personne ne doit connaître le nom de l'enfant qui a rapporté le problème de peur de le mettre dans une situation délicate.
 
- Parler des problèmes en classe reviendrait à nommer l'auteur du problème ce qui ne se fait absolument pas, à créer une ambiance de culpabilisation ce qui est tout à fait prohibé.
- Marianne: qui connaît bien les problèmes du choc des deux cultures, française et suédoise, représente . une personne extérieure à la classe, capable de concilier les oppositions.
 
C'est donc notre infirmière qui va extraire l'enfant indélicat de la classe pour discuter avec lui. Ses camarades de classe ne savent pas de quel problème il s'agit puisque la plupart du temps elle vient chercher des enfants pour des problèmes médicaux.
La discussion va se poursuivre jusqu'à ce que l'enfant reconnaisse. qu'il a eu une attitude indélicate et accepte d'en changer. S'il persiste, les parents seront convoqués et s'en suivra une autre longue discussion avec l'enfant sur son comportement. Aucune sanction n'est prise.
 
Beaucoup de petits problèmes entre élèves se règlent ainsi sans que la classe ne soit à un moment donné ou à un autre impliquée. L'élève qui a rapporté le problème n'est pas resollicité et cette situation est très confortable pour lui. Le problème n'a pas d'impact sur le déroulement du travail en classe.
 
Bien que plus habituée au traitement du problème en classe avec les différents protagonistes dans le cadre des règles de vie ou du respect de la loi, le point positif que je vois dans notre situation est l'intervention d'une personne-tiers dans les conflits : elle connaît bien la loi et les moeurs suédoises, elle connaît bien les élèves pour les voir de près quand elle établit ses fiches médicales obligatoires (imposées par la loi suédoise) ou quand elle les soigne elle est la personne qui reçoit les confidences des adolescents (le lycée français scolarise de la matemelle à la terminale)... C'est une personne-ressource qui dispense des soins en tous genres. Elle est énormément respectée par les parents suédois à cause de son passé dans l'école, des fonctions qu'elle doit assumer de par la loi suédoise. Elle aide aussi énormément les parents français à se retrouver dans le système médical suédois. C'est la personne-charnière-relais del'établissement. Cette fonction est rarement remplie par une personne en France.
Le point négatif c'est de se sentir dessaisie d'un aspect de ce qui fait aussi la vie de la classe, à savoir la gestion des conflits et de leur rapport sur ce qui fait grandir l'enfant au sein du groupe social. Des événements sont ignorés par les enseignants alors qu'ils pourraient permettre d'éclairer le parcours de tel ou tel élève. En cas de gros problème, Marianne demande l'avis des enseignants.
 
Quand le problème dépasse le conflit entre personnes
 
Le «mobbning» n'est qu'un aspect de la violence qui peut s'exercer dans une école. Comme c'est un problème qui revient, semble-t-il, de façon de plus en plus fréquente et suite à une tentative de suicide d'une enfant de 9 ans dans une école de la banlieue de Stockholm (elle avait été victime de mobbning durant toute sa scolarité et aucun adulte n'était au courant), chaque école doit mettre en place un programme contre cette forme de violence. Le directeur a la responsabilité du bien être du personnel et des élèves de l’établissement. Tout le personnel doit se sentir concerné pour pouvoir y remédier efficacement. Comme une réponse du cas au cas ne suffit plus, une formation est proposée aux enseignants avec le représentant de l'action sociale pour l'enfance et de la police qui reçoit beaucoup de plaintes concernant des actes de mobbning avec violences et menaces.
 
Résoudre les problèmes de violence via une personne-tiers comme ce que j'ai évoqué ci-dessus et comme cela se gère jusqu'à présent ne suffit plus comme le soutiennent désormais les responsables de la maltraitance des enfants, il faut aborder à l'école les problèmes de relation sociale. Quelles sont les règles de vie en société ? Comment résoudre les conflits ?
A l'école ce sont les performances scolaires et individuelles qui comptent ; cela conduit à une relation de concurrence. Il faudrait développer chez les enfants d'autres valeurs que celles de la compétition.
Il s'agit de promouvoir des comportements liées aux relations sociales : être gentil, communicatif, attentif aux autres... L'école doit définir des régies de comportement sociaux afin d'éviter que les enfants se créent leurs propres règles. On doit aussi réfléchir aux questions de pouvoir dans l'école.
Les adultes ont un pouvoir sur les enfants, le pouvoir de juger leurs performances et cela induit un classement du plus fort au plus faible et donc un statut différent pour chaque enfant. Entre eux, une hiérarchie se crée ce qui peut entraîner des comportement de mobbning et ce souvent dans la cour de récréation (en Suéde, les élèves ne sont quasi jamais surveillés pendant la récréation).
Le mobbning est la conséquence d'un climat psychosocial dans l'école. C'est pourquoi la seule façon de l'arrêter est de changer le milieu psychosocial par une meilleure communication. Le projet d'action contre le mobbning fonctionnera bien s'il est ancré dans l'école, si les adultes sont présents et engagés, si les élèves sont parties prenantes.
 
Quand il faut prendre des mesures concrètes
 
- Création d'un «mobbning team» (ce projet est très inspiré des USA) : il s'agit d'un groupe de cinq adultes de l'école plus attentifs à ces problèmes, plus formés à l'écoute des élèves, qui coordonne et organise les différentes actions menées contre le mobbning.
- Création d'un «mohhning team élèves» : deux élèves par classe sont choisis par leurs camarades (chacun écrit le nom des deux élèves en qui il a le plus confiance sans discussion préalable. Les deux noms qui reviennent le plus souvent lors du dépouillement sont membres de cette équipe.) Ils sont à l'écoute de leurs camarades et rapportent les faits signalés au groupe des adultes.
- Dans l'école il y a une boîte aux lettres dans laquelle chacun peut déposer un papier sur lequel il relate, sans formuler aucun jugement, un conflit, une bagarre, un problème dont il a été témoin. La boîte est vidée régulièrement par un membre du mobbning-tearn adulte. Si le nom d'un enfant revient souvent dans les événements relatés, une enquête plus approfondie est menée puis une discussion a lieu entre l'élève concerné et le groupe d'adultes. On lui dit qu'on est au courant du problème et qu'on s'en occupe. On essaye de l'aider à résoudre ce problème et on lui fait savoir qu'on garde un œil sur lui, que ses maîtres et ses camarades feront attention à ce que son attitude soit correcte. Si le même élève continue à tracasser d'autres enfants, on demande une entrevue avec la famille, L'enseignant peut aussi rester avec l'élève en question pendant les pauses pour l'aider à changer son comportement. On discute beaucoup avec les victimes pour les aider à reconstruire leur confiance en eux.
- Les parents sont informés de l'existence de cette structure dans l'école. Tout le monde doit être au courant que le mobbning est interdit.
- Des enquêtes sont effectuées dans chaque classe avec des formulaires adaptés en fonction du niveau des élèves. Un travail de fond est mené en fonction des réponses : activités communes pour apprendre à se connaître, activités pendant les pauses, activités pour apprendre à travailler avec les personnes avec lesquelles on a le moins d'affinités, apprentissage des règles de convivialité, leçons sur les attitudes positives, etc.
 
Ces systèmes de résolution de conflits nous sont assez étrangers, surtout dans le fait que le groupe-classe n'a jamais à traiter. du conflit. A aucun moment donné, l'auteur du problème ne rencontre directement la victime et la classe ne sert pas de régulateur. Affaire de culture, oui, car l'enfant n'occupe pas la même place dans la société que chez nous.
Fabienne SCHLUND
 

 

* Fabienne SCHLUND est chargée du CM2 au lycée français de Stockholm, en Suède