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Juin 1936

Une camarade voulant se documenter personnellement sur l'Ecole Freinet, pensant que cela m'intéresserait, m'offrit de l'accompagner. Nous sommes allées passer une journée à l'école prolétarienne de Vence.
Nous avons d'abord pris contact avec le camarade Freinet et sa compagne, à Vence même où il a un bureau d'édition : (revue bi-mensuelle L'Educateur Prolétarien, revues enfantines, livres sur le végétarisme).
Rencontré au bureau le petit Claude. Premier étonnement devant ce jeune et clair visage, si ouvert, si intelligent, devant l'aisance et l'assurance de cet enfant qui nous tendait la main.
Nous avons fait dans la voiture de Freinet les quelques kilomètres qui séparent Vence du " Pioulier "· Rude montée, mauvais chemins, splendide paysage de montagnes.
Les bâtiments de l' école sont sur une éminence et tout à fait isolés. Avec le soutien matériel de quelques amis, les Freinet ont bâti eux-mêmes leur école, tour à tour architectes et maçons, ils ont réalisé une claire demeure où tout est contentement de l'esprit et des yeux.
Nous avons déjeuné. Repas végétarien, sans boisson, sans sel, salades, pâtes au yaourt., pain bis, fait par eux, et fruits.
Ce  système de nourriture réalise un esprit libre dans un corps libre.
Il y a là 25 enfants, de 4 à 13 ans, venus de Gennevilliers et d'ailleurs, enfants d'ouvriers, enfants malingres, sous-alimentés, chargés d'hérédité, mais absolument régénérés au bout de quelques mois de régime, offrant de beaux corps sains et musclés et des visages pleins
d'intelligence et respirant la santé et la joie de vivre, deux jeun es filles et un jeune instituteur qui collaborent à cette oeuvre d'éducation. Pas d'employés, ni de domestiques.
C'est la vie du kholkoze où l'effort de chacun profite à tous et l'effort de tous à chacun,
Et c'est merveilleux de voir avec quel enthousiasme, l'enlhousiame du stakhanoviste conscient de l'utilité de son effort, quelle joie ces enfants accomplissent librement leur tâche.
Aucune oppression, aucune contrainte. L'enfant dans la vie et s'éduquant par la vie, voilà ce qu'on a réalisé là.
Freinet est l'inventeur d'un système d'imprimerie à l'école. Les enfants impriment eux-mêmes leurs textes et quel intérêt ils y prennent !
Ils ont la T.S.F. et un phonographe.
Bien entendu, nous avons posé beaucoup de questions auxquelles on nous a répondu avec la plus grande amabilité.
- Votre système d'alimentation rationnelle est parfait si l'on en juge par l'aspect physique de vos enfants et de vous-mêmes, mais ne craignez-vous pas que ces petits êtres, rejetés ensuite dans la société imparfaite, n'aient à souffrir du changement de régime?
- Une fois parfaitement adaptés à cette vie saine, il leur sera facile après de se nourrir avec des pâtes ou des fruits et il n'y a là nul danger.
- Quelle est la part marxiste dans votre enseignement?
- Nous ne faisons pas de cours de marxisme, c'est une surcharge inutile. La vie de nos enfants est déjà révolutionnaire par elle-même, ils le sentent bien. Mais si toutefois ils nous posent des questions, nous leur répondons. Fait qui se produit souvent.
- Comment se fait-il que vos enfants soient si calmes si bien équilibrés et en même temps si gais, si pleins de vie?
- Parce que nous les désintoxiquons et que leur régime alimentaire dépourvu de tout excitant est essentiellement apaisant.
Freinet m'ayant demandé d'expliquer aux enfants de quelle façon je travaillais à Paris et ce que je faisais, nous avons réuni tous les gosses et je leur ai exposé, Je mieux que j'ai pu, le traYail du soufflage de verre.
Ils prenaient des notes et me posaient des questions tout à fait pertinentes et intelligentes.
Par exemple, le petit Claude :
- Il serait peut-être bon que vous expliquiez aux plus petits ce qu'est un chalumeau car ils l'ignorent..
Je compte d'ailleurs, dès que je serai rentrée à Paris, leur envoyer des objets qui illustreront mon exposé.
Nous avons quitté le « Pioulier »vers la fin de l'après-midi. Ce fut une belle et saine journée. Deux petits nous ont accompagnées à travers des sentiers de montagne jusqu'à la route de Vence.
Nous avons exprimé à ces deux courageux camarades, qui au prix de grandes difficultés ont monté cette école collectiviste, notre enthousiasme et notre plus sincère admiration.
Nous nous étonnons qu' ils n'aient pas rencontré plus de soutien.
II y a là, une initiative hardie, conforme à  nos idées, qui mérite d'être encouragée.

L. Morard  et Paule Robic.

***

A l'Ecole Freinet. les enfants s' habituent surtout à penser par eux-mêmes, et à agir librement.
Voici comment un de nos élèves répond à des curieux qui l'assaillent de questions et s'informent, surtout, pour savoir si nous ne faisons pas ici du bourrage communiste :
« J'aime entendre les pensionnaires parler sur la politique. Peut-être ce n'est ]pas bon pour moi, mais tu sais, maintenant, je ne me laisse plus influencer par cela.
" Ils parlent de notre école. Il y en a qui disent qu'on nous fait des cours de politique.
" Ce n'est pas vrai. Naturellement, cela serait amusant. de savoir où notre cerveau irait.
" Mais c'est bien simple: du côté où on lui fait du bien . »
C. T., 10 a., 10 m.

Nous préparons les enfants à être des hommes ; et il nous suffit de savoir que, parce qu'ils seront des hommes, ils seront des lutteurs et des révolutionnaires, quelles que soient d'ailleurs les écoles dont ils pourront, plus tard se réclamer.
Mais celle position d'entière confiance à la volonté libre de l' enfant nouveau, est rarement comprise. A gauche, on nous tient sans doute pour insuffisamment orthodoxe.
A notre droite, on nous considère comme trop communistes. Le résultat pratique de tout cela, c'est que les journaux apparemment amis nous sont fermés et que, de quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons qu' incompréhension et ostracisme.
Alors, amis, qui avez déjà tant fait pour nous aider, continuez votre action. Faites connaître, aidez l'Ecole Freinet.

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