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Poisson-médiation

Mai 2000

Chronique

Poisson-médiation
"Je propose, dit Jérôme au conseil de ce jour, d'apporter un poisson rouge à l'école, pour notre classe. On s'en occuperait. J'apporterais aussi le bocal et la nourriture du début. Alors ça ferait un nouveau métier "responsable du poisson rouge" et ce serait bien d'avoir un animal dans la classe. Et puis d'ailleurs ça ne coûte pas cher et ça ne fait pas de bruit. Moi j'en ai plein à la maison, je suis sûr que mes parents seront d'accord pour que j'en apporte un, et puis..."
Jérôme semble plus que désireux de nous convaincre. Pour ce qui concerne ses camarades, inutile d'en rajouter, ni arguments ni effets de rhétorique, je vois sur leur visage, aux bouches qui s'arrondissent, aux yeux qui s'écarquillent que la côte d'adhésion est largement atteinte. Pourtant plane encore un zeste de suspicion qui ne demande qu'à être évacuée : "Qui va s'en occuper, le week-end ? dit Charlie. Qui va lui donner à manger ? Ça fait quand même deux jours sans rien.
-On pourrait l'emmener chacun à son tour dans sa maison, rétorque Amélie.
-Et puis tu ferais tomber le bocal et le poisson se retrouverait mort par terre sans eau ! Merci bien ! dit Jérôme. Ah non ! Mais pour la nourriture les miens, des fois, ils restent plusieurs jours sans nourriture fraîche. Ils mangent les restes (?) quand ils ont faim. "
Alors là, puisque l'obstacle est levé, plus de problème, on peut recommencer à rêver... "Seulement, - ajoute-t-il, avec un rien de perfidie de celui qui ne veut pas tout donner d'un coup, le bonheur, ça se mérite -, y'a quand même quelque chose... C'est que les poissons rouges, ça ne supporte pas le bruit !
- Quel bruit ? (Chute des commissures. Ah ! C'était trop beau ! Place maintenant à l'inquiétude. Voilà bien un obstacle qu'on subodore autrement plus difficile à lever !)
- Le bruit qu'on fait dans la classe, quand on bouge, qu'on parle à voix haute, et (regard vers moi, un rien gêné, mais quand même les enjeux sont trop importants pour que demeurent des zones d'ombre qui risquent d'être fatales ...) des fois on crie...
- Mais ça leur fait quoi, le bruit ?
- Eh, ben.., ça peut les tuer !"
Consternation ! Vingt-cinq meurtriers potentiels plongent comme un seul dans les méandres de leur moi intérieur, et soudain, dans l'inconscience de la bonne conscience retrouvée dont l'un d'eux se fera le porte-parole, jaillit la solution, résolution dans les deux sens du terme, immédiatement et unanimement approuvée, celle dont on rêve tous dès le premier jour où on entre dans une classe :
- Hé ben, hein, faudra bien qu'on se calme, hein, et puis c'est tout ! ! "