Raccourci vers le contenu principal de la page

Qu'attend l'école laïque pour affirmer son idéologie?

Juin 1946

Alors je voudrais aussi aujourd'hui aborder ici une question excessivement délicate qu'on élude habituellement par ce que lorsqu'elle est posée, elle s'inscrit immédiatement dans le circuit de la polémique sociale et politique qui déforme radicalement et, hélas ! bien souvent à dessein, le problème.
Pouvons-nous, psychologiquement, pédagogiquement et socialement, réaliser pratiquement une éducation laïque, c'est-à-dire une éducation qui n'ait plus recours, en aucune circonstance, à la religion, ou aux religions, non seulement pour justifier son organisation et ses fondements, mais aussi pour élever les hommes vers les sommets sublimes dont les religions prétendent volontiers avoir le monopole ? Autrement dit : sommes-nous en mesure d'initier nos enfants à une technique de vie, un comportement individuel et social d'une valeur au moins égale, et si possible supérieure à celle d'une technique religieuse de vie ?
Il suffit, pour nous en persuader, de considérer avec quelle foi, avec quelle exaltante sérénité, se sont sacrifiés au cours de ces dernières années nos héros de la Résistance. La décision sublime d'un Gabriel Péri n'a d'égale que la vie et la mort des saints des plus les plus purs du catholicisme. Nous avons aujourd'hui, chez nous - et nous pouvons l'affirmer hautement - les éléments philosophiques, moraux, sociaux et humains qui, par-delà les religions formelles, sont en mesure d'animer la vie des générations qui montent.
Nous voudrions poser hardiment le problème, et le poser non pas en partisan sectaire, mais en homme, en psychologue, en pédagogue rationaliste qui cherche avant tout la vérité et la vie par une prospection scientifique et l'analyse scrupuleuse des éléments complexes de la question.
Je rendrai d'abord un hommage particulier - et ce n'est pas une banale précaution oratoire - aux catholiques convaincus, sincères et honnêtes, qui, reconnaissant avec nous les dangers et les erreurs du cléricalisme, s'efforce de redonner à la religion catholique sa raison d'être chrétienne, et je veux leur dire combien je comprends l'effort que représente pour eux cette reconsidération permanente qu’ils tentent, tant au point de vue social que pédagogique. Nous leur demanderons en retour d'admettre que, non-croyants, nous puissions estimer insuffisante cette reconsidération et que nous cherchions aussi avec une aussi complète loyauté dans une voie où nous espérons réunir aussi bien et même, nous le pensons, mieux qu’eux.
Oui, nous espérons réussir mieux qu’eux, parce que, nous le montrerons tout à l'heure, leurs efforts n'aboutissent bien souvent qu'à un laborieux replâtrage qui fait quelque temps illusion, et qui fait illusion justement parce que par timidité, nous ne savons pas montrer affirmer la splendeur de nos réalisations.
Malgré nous, nous restons impressionnés par l'appareil d'une organisation millénaire qui colle aux individus bien plus par un lourd passé de tradition - pas toutes exhaustives - que par ses vertus intrinsèques actuelles. Notre tâche est compliquée du fait que nous ne sommes pas à égalité de jeu et que les catholiques ne manquent pas de faire fond sur ce handicap dont ils se prévalent comme d'une supériorité.
Nous sommes certes toujours un peu en face du catholicisme comme l'adolescent qui vient de quitter la maison paternelle parce qu'il sentait qu'il n'y pouvait plus vivre, que l'organisation, le comportement, les actes, les pensées qui faisaient la force et la puissance de la famille, contrecarraient son besoin impérieux d'affronter la vie, d'aller plus avant, vers un idéal plus généreux et plus large. Seulement l'adolescent a tout à reconstruire, ses habitudes modifiées - et on sait combien on change difficilement les comportements de l'enfance – sa vie à refaire. Qu'on ne s'étonne pas si, parfois, cet adolescent hésite, s'il échoue, recommence à construire, cherche sa voie, sous les ricanements, les critiques ou les rappels de ceux qui, confortablement installés dans leurs habitudes, ne comprennent point cette évasion.
Nous ne sommes donc pas égalité de jeu. Ce qui ne signifie pas que nous n'ayons pas pour nous la raison, et que nous ne soyons pas en mesure aujourd'hui de bâtir pour nos enfants, la maison traditionnelle, mais mieux ouverte sur la vie, et qui sera, nous l'espérons, en partie du moins, dégagée de toutes les servitudes qui font la pérennité peut-être de l'église, mais qui en sont aussi une dangereuse limitation, les chrétiens le savent bien.
Oui, cette maison, la plupart d'entre nous l’ont quittée, pas toujours sans drame intime. Nous la connaissons donc, mieux sans doute que nos contradicteurs ne connaissent la maison nouvelle que nous peinons à édifier. Nous vous en connaissons les défauts et les insuffisances ; nous en savons aussi quelques-unes des valeurs dont nous devrions bien nous imprégner dans nos essais rationalistes.

***

Je faisais ses réflexions en lisant les deux premiers cahiers de Ecole et Vie éditée par le mouvement chrétien de l'enfance.
Ceux qui ont rédigé cette revue se sont rendus compte justement que la vieille maison cléricale était trop désuète, trop austère, trop retardataire, c'était isolée jalousement de tous les progrès extérieurs, que ces prêtres avaient beau faire, les enfants la quittait dès qu'il le pouvait pour s'en aller bien souvent, hélas, à l'aventure.
Alors les catholiques vont voir ce qui s'est réalisé dans le monde et qui attire tant, et domine l'enfance à l'adolescence. Il procède comme le père de famille qui, pour ne pas perdre trop tôt ses enfants, consent à moderniser quelque peu sa maison, à la rendre habitable pour les nouvelles générations en y introduisant un peu de confort, de l'activité, une apparence d'esprit critique et de liberté, et même cinéma, radio et imprimerie. Mais il ne s'agit, en définitive, que d'un replâtrage, l'utilisation des ressources extérieures pour consolider l'autorité familiale qui seule importe ; d'un moyen pas toujours très licite de continuer la tradition au dépens des aspirations humaines au progrès et à la libération
Je sais, les auteurs de Ecole et Vie placent eux-mêmes en exergue une citation de François Mauriac qui condamne les pratiques éducatives de l'école confessionnelle actuelle. Il dit :
« Nos maîtres chrétiens ont-ils mieux réussi dans leur tâche… Dans l'ordre social comme dans l'ordre religieux, il faudrait oser parler de faillite… Grâce à vous, il y aura toujours du monde au même aux messes d‘onze heures et de midi, dans les grandes paroisses. »
Alors il faut réagir. « Les méthodes actives en éducation ont, sans contestation possible aujourd'hui, fait leurs preuves. »
Nous allons voir, hélas ! À quelle sauce on nous sert ses méthodes. Et nous nous demandons si M. Louis Graillon, dirigeant national, est sérieux lorsqu'il écrit cette définition qui va très loin au-delà de notre propre pensée et qui est tout simplement à notre avis de la démagogie pédagogique : « la fin de toute éducation humaine et de préparer l'individu à vivre sans éducateur. »
Comment, un appel à l'anarchie ?
Ne nous faisons pas d'illusions. Ce sont la promesse théorique du père de famille qui, sur le pas de la porte, tente de regrouper ses ouailles. La pratique, la voici formulée par Alain de Sauveboeuf parlant des Coeurs Vaillants et Ames Vaillantes :
« il faut remarquer qu'il s'agit d'un mouvement d'action catholique pour l'enfance et que par suite de son manque d'expérience, l'enfant ne peut, à lui seul, le diriger ; ayant lui-même à être formé, il ne peut se charger seul de former ses camarades, sinon tous les deux iront à l'abîme, comme dans la parabole de l'aveugle qui conduit un autre aveugle. »
Non le catholicisme de pose point scientifiquement le problème de l'éducation en disant comme nous tachons de le faire : voici dans quelles conditions de milieu physiologique, social, familial, pédagogique, humain ,devraient être placés les enfants pour qu'ils puissent se développer au maximum, selon leur nature et leurs besoins ; voilà qu'elle devrait être la part aidante des adultes pour qu'ils puissent construire, plus loin que nos maisons traditionnelles s'il le désire, le monde où ils pourront s'épanouir. »
Nous n'avons vu nulle part le problème posé ainsi, avec ce seul souci des destinées de l'enfance. Le père de famille voit que des enfants s'en vont et, pour ne pas rester seul -il pourrait aussi bien suivre ses enfants - il médite :
« il est difficile, au moment où une société évolue, de voir vers quel état elle évolue, parce que nous sommes trop près des événements ; mais il faut évoluer avec elle en tenant ferme sur ce qui est principe chrétien et en acceptant que change peu à peu ce qui n'est que méthodes ou modalités d’application. » « Si nous restons à l'écart des besoins de ce monde, avec des méthodes faites pour un autre monde, le monde se réveillera païen. Encore heureux si nous laisse, pour faire joujou, nos sacristies et nos écoles libres ! »
« Un éducateur disait, il y a quelques années, à la supérieure générale d'un grand institut éducatif : « ici, on veut greffer l'éducation d’il y a 100 ans sur les jeunes filles d'aujourd'hui. Naturellement la greffe ne prend pas. »

***

Voilà la véritable inspiration du renouveau catholique en éducation. Je sais bien qu'il est cependant des hommes et des femmes qui ont bien compris l'insuffisance de ce redressement et qui savent qu'il ne suffit pas d'un replâtrage extérieur, d’une modernisation de surface, pour retenir définitivement les jeunes dans la vieille maison, mais que c'est une vie nouvelle qui doit pénétrer et animer l'édifice. Alors on parle bien de christianisme, et même d'un christianisme-vie, d'un « christianisme qui prend l'enfant tout entier et le porte à penser, agir et à réagir en chrétien, et cela, non seulement à l'heure de la messe du dimanche ou en telle ou telle circonstance, mais toujours et partout, aussi bien la maison qu'à l'école, que dans la rue ou en visite : dans 10 ans, en 30 ans, que maintenant. »
Et nous serions d'accord, mais une telle réalisation supposerait une libre adhésion de l'enfant à une technique de vie dans laquelle il serait intégré aussi bien socialement que psychologiquement et psychiquement.
La suite de l'article auquel nous empruntons nos citations nous montre qu'il ne s'agit-il encore que de paroles et que la nouvelle pédagogie catholique se contentera de modifier les méthodes et les modalités d'application.
« Au lieu qu'obligatoirement, toute une classe aille se confesser tel jour à telle heure, laisser aux enfants la faculté de le faire quand bon leur semblera. Proposer la chose, la suggérer, la faciliter, mais ne pas l'imposer. »
… « Y a-t-il une leçon de catéchisme a réciter : travail fastidieux et long si le maître doit interroger tour à tour tous les élèves, le travail est rendu plus vivant et plus rapide si, par équipe, chaque petit chef interroge quatre ou cinq équipiers. »
… « Faut-il, avec les plus jeunes, étudier les principaux ports français. En leur faisant chercher qui s'embarque par là, les amener à parler des missionnaires ; en profiter pour leur expliquer que tout chrétien doit être « missionnaire » à sa façon et susciter une prière collective pour ceux qui partent prêcher l'Évangile loin de chez eux. »
« Ne nous contentons pas d'enseigner, faisons agir nos élèves, faisons les mimer, chanter, bricoler même. Utilisons, à cette fin, toutes les techniques d'une pédagogie vraiment active.
S'agit-il, par exemple, expliquer le chapitre de catéchisme sur les pasteurs de l'église. Partir, d'une part, d'images et de photos montrant le Pape, le Vatican, des évêques, la consécration d'évêques, un évêque confirmant, ordonnant, etc.… ; D'autre part des prêtres de la paroisse que les enfants connaissent, de ce qu'ils leur ont vu faire, des contacts qu'ils ont eu avec eux, de ce que les prêtres font pour eux. »
Je ne crois pour déformer la vérité en disant que ces citations sont caractéristiques de l'esprit dans lequel les catholiques se proposent d'introduire dans leur école l'éducation nouvelle ou les méthodes actives. Inutile d'expliquer à nos lecteurs qui le comprennent fort bien qu'il ne s'agit là que d'une caricature de pédagogie nouvelle. Les catholiques essaieront de prendre dans nos réalisations non pas celles qui visent à la libération et à l'élévation de l'enfant, mais seulement les procédés qui risquent de moderniser, de rendre donc moins rébarbatif, moins criant d'anachronisme, une initiation qui reste, malgré tout, déterminée et systématique.
Les catholiques ne peuvent d'ailleurs penser autrement : de même les enfants ne retourneraient pas dans la vieille maison. Jusqu'à présent, on prenait l'enfant par l'oreille pour les ramener, ou bien on l'y attirer avec un gâteau une promesse. On va maintenant essayer le truc des méthodes actives qui a réussi ailleurs.
C'est le droit des catholiques. Et nous nous demandons même jusqu'à quel point c'est leur droit. Seulement, nous voudrions qu’on soit très loyal dans cette innovation : les catholiques ne seront jamais avec nous pour la véritable éducation nouvelle libératrice parce que, que nous le voulions ou non, les enfants ne retourneront dans la vieille maison que s'ils y sont contraints, ouvertement par un biais quelconque.
Nous envisageons, nous, le problème sous un autre angle.
L'éducation est, avant tout, une technique de vie. Et une technique de vie ne s'enseigne ni par une définition, ni par un précepte, ni par un catéchisme. Elle suppose un milieu dans lequel l'enfant s'habitue à agir selon des normes qui s'inscrivent, définitivement, dans son comportement.
Les catholiques le reconnaissent : « si nous sommes chrétiens « à fond » dans tout le détail de notre vie, cela fera choc dans l'esprit des enfants qui nous observent, nous jugent et nous imitent… »
Mais où trouvez-vous aujourd'hui ce milieu « chrétien à fond » susceptible d'imprégner les enfants d'une technique chrétienne de vie ? Je cherche autour de moi : les catholiques cherchent, eux-mêmes, jusque dans leur communauté. Le milieu « chrétien à fond » n'est plus qu'une très rare exception sur laquelle les catholiques ne risquent donc pas de pouvoir baser l'éducation des enfants qui voudraient ramener dans leur vieille maison.
Les mots, les belles formules, les exhortations ne changeront rien à la chose : puisqu'ils ne peuvent pas compter sur le milieu pour donner une technique de vie chrétienne à leurs élèves, les catholiques en seront réduits à étudier, à mettre au point, à appliquer des techniques d'endoctrinement, plus efficiente que celle dont il constate eux même l'échec, mais qui, quelles qu'en soient les formes atténuées, restent des techniques de formation extérieure, qui ne craignent pas de brimer les besoins et les tendances profondes des individus, pourvu que se maintienne et triomphe l'église.
Nous aurons, d'une part, montré comment nous sommes en mesure aujourd'hui, nous rationalistes, d'offrir aux enfants un milieu formatif, qui a ses règles, ses lois, ses traditions, ses martyrs et ses saints et dans lesquels les enfants peuvent sans endoctrinement se préparer à vivre une vie qui tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel, ou social, peut affronter la comparaison avec la formation catholique.
Nous décortiquerons d'autre part quelques-unes des techniques d'endoctrinement que le catholicisme est en train de moderniser. Nous verrons alors dans quelle mesure nous pourrions, avec ou sans les catholiques, répondre à l'appel que lance Louis Graillon dans le numéro un de Ecole Et Vie : « l'heure n'est-elle pas venue, après tant de ruines matérielles et spirituelles, alors que le problème de l'enfance devient à proprement parler angoissant, de donner la primauté à l'éducation, et pour commencer, sortant de la routine, de constituer le front commun de tous les éducateurs ? »

 

 

Fichier attachéTaille
Qu'attend l'école laïque pour affirmer son idéologie?262.56 Ko