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Février 1945

Ce n'est pas sans quelque émotion que nous écrivons ici les premières lignes de notre Educateur ressuscité.
Nous pensons d'abord à ceux des nôtres qui, tombés dans la lutte au cours de ces années tragiques, ne verront pas cette résurrection. Nous commençons à peine le funèbre recensement. Nous attendons, pour citer des noms, que nos amis nous aient signalé les places à jamais vides dans la grande fraternité de notre mouvement. Mais, nous assurons cependant les parents, les veuves, les orphelins de nos chers disparus de la sollicitude jamais démentie des compagnons de travail qui ne sauront oublier les maillons brisés de la chaîne...
Et puis nos pensées inquiètes vont à tous ceux que la libération n'a pas encore touchés, aux si nombreux camarades qui, tout comme nos chers Bertoix et Pages, du Conseil d'Administration, souffrent depuis cinq ans dans les stalags et les oflags d'Allemagne. Nous savons, pour l'avoir endurée, ce qu'est l'hallucinante souffrance de la vie ratatinée, mécaniquement bestialisée, derrière les barbelés. Nous dirons plus loin l'émouvant exemple de ténacité et d'espoir en l'avenir que nous donnent ces camarades. A nous de préparer sans retard la maison qui les accueillera et où ils pourront reprendre le travail à peine interrompu et qui a été, dans leur exil, un de leurs plus efficaces réconforts.
Nous pensons à nos déportés, à tous ceux qu'on a traqués et torturés et qui sont partis, tel notre camarade Bourguignon, vers une destination inconnue, pour un long calvaire dont nous espérons pourtant les voir bientôt revenir.
Nous ne pourrons jamais donner, tant elle serait longue, la liste de ceux d'entre nous qui ont été impitoyablement emprisonnés et torturés, de ceux qui ont traîné dans les camps de concentration, de ceux qui ont été révoqués, suspendus, déplacés parce qu'ils avaient osé travailler efficacement à la rénovation de l'Ecole du Peuple, de ceux qui ont lutté clandestinement d'abord dans le Maquis et dans les F.P.I. ensuite, de ceux qui ont intrépidement utilisé leur matériel scolaire d'imprimerie pour tirer des tracts patriotiques qui devront prendre place un jour prochain dans le Florilège de nos réalisations.
Il était normal que notre groupe, que notre Coopérative qui, dédaignant le stérile verbiage, étaient passés hardiment à la rénovation constructive, aient payé un si lourd tribut. Mais c'est à l'importance de ce tribut qu'on peut mesurer la qualité et l'ampleur de notre action passée, le dynamisme et la puissance de nos réalisations. Nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'aucun mouvement pédagogique français n'a été aussi totalement suspecté, traqué, sanctionné, par l'ennemi hitlérien et vichyssois que l'a été le mouvement de l'Imprimerie à l'Ecole et la C.E.L. Nous espérons que d'aucuns voudront bien s'en souvenir.
De ce lourd tribut, celui qui écrit ces lignes a payé sa large part, comme il se doit d'ailleurs, puisqu'il était l'initiateur et l'entraîneur, le responsable idéologique de la direction de combat et d'action prise par notre mouvement pédagogique. Je m'excuse d'ailleurs d'un rappel qui n'est pas dans mes habitudes mais dont vous lirez en fin de ces mots la justification.
A sept reprises avant mon arrestation les policiers sont venus perquisitionner notre école et nos locaux coopératifs. Quand ils m'ont arrêté — le 20 mars 1940 —, ils se sont acharnés sur ma compagne, sur mon école, sur les enfants de cette école. Il a fallu fermer l'établissement et renvoyer sous les bombes de Paris ou mettre à l'Assistance Publique les orphelins dont nous avions la charge.
Pendant vingt mois, mutilé de guerre, malade et parfois mourant, j'ai traîné de prisons en camps, suivi par un dossier qui justifiait à mon égard une surveillance particulièrement impitoyable. Pendant vingt mois j'ai mené la vie de privations et de souffrances qu'ont connu et que connaissent tant des nôtres. Mais je n'en ai pas moins, toujours, continué mes fonctions d'éducateur, écrivant les lettres, organisant des cours, initiant des illettrés, publiant des journaux sur le modèle de nos journaux scolaires.
Libéré, j'ai été contraint de vivre à Vallouise (H.-A.) où la surveillance policière a été plus rigoureuse encore. Jusqu'à la libération, je n'ai pu correspondre avec aucun camarade sans courir le risque de le signaler dangereusement à la réaction ennemie.
Du fait de mon isolement, notre école de Vence a été abandonnée et pillée. II ne reste guère que les murs. Mais le matériel de la Coopérative entassé par la police dans les locaux mis sous scellés sera, malgré l'humidité et les rats, partiellement sauvé. Seules sont définitivement perdues les listes d'adresses et la comptabilité emportées par les policiers.
Au 6 juin, j'ai pris ma place dans le maquis F.T.P. Briançonnais que j'ai aidé, puis dirigé. J'ai pris une part directe et décisive dans toutes les opérations de guerre de la région, dans l'accueil aux réfugiés, dans la réorganisation économique et administrative de l'arrière et je continue maintenant l'œuvre de la Résistance au Comité Départemental de Libération de Gap.
Le repos forcé des camps et le silence du village ont été, utilisés par moi pour réfléchir sur ce qui était et reste le centre d'intérêt essentiel de notre activité; j'ai approfondi théoriquement, psychologiquement et philosophiquement ce que nous avions créé techniquement et pratiquement.
De ces longues journées de méditation sont sorties des œuvres que je compte pouvoir mettre bientôt à la disposition de nos camarades et dont je donne ici un aperçu :
— Un livre, Conseils aux Parents qui, sur l'initiative d'Ad. Ferrière, a été publié en 1943 dans une revue belge (Service Social). Ce livre verra le jour en France dès qu'un éditeur aura accepté d'en prendre la charge pour une large diffusion, non seulement dans nos milieux mais aussi hors de l'enseignement. Il sera complété dès que possible par une brochure de Conseils sur la santé des enfanta par Elise Freinet.
— Un fort livre sur L'Education par le travail, que quelques camarades ont déjà eu entre les mains et qui est la justification psychologique, sociale et humaine des techniques que nous préconisons.
— Un gros travail encore : Psychologie sensible appliquée à l'éducation, dans lequel la psychologie est reconsidérée, en dehors de tout verbiage scolastique, selon des méthodes de logique et de bon sens,
— Un troisième livre est l'exposé d'un processus nouveau psychologique : L'Expérience tâtonnée. Par delà les conceptions traditionnelles de la psychologie et de la philosophie, mieux que le conditionnement et le béhaviorisme, l'expérience tâtonnée prétend retrouver un des fils d'Ariane qui nous permettrait de mieux comprendre pour le mieux diriger le comportement humain.
Ceci pour la psychologie.
Au point de vue plus spécialement pédagogique j'ai :
— L'Ecole Française Moderne, guide pratique pour l'éducation moderne, qui est actuellement à l'impression aux Editions Louis-Jean, à Gap, et qui permettra à tous les éducateurs de s'orienter techniquement vers des méthodes qui s'imposent pour le relèvement du pays.
— Du langage à l'écriture et à la lecture, par la méthode naturelle, exposé du processus noté, avec documents dessinés ou manuscrits, chez une fillette non soumise aux méthodes traditionnelles.
— Une histoire universelle pour les enfants pour laquelle il reste à trouver la très abondance illustration.
— Diverses mises au point dont nous parlerons ultérieurement.
Nous savons que d'autres camarades ont également utilisé le silence forcé de ces dernières années pour des recherches similaires. Qu'ils nous les fassent connaître. Nous mettrons au point, en commun, tous ces travaux dont nous envisagerons ensuite, coopérativement, l'édition et la réalisation.
On connaît les traditions et !e dynamisme de notre groupe. Ce dynamisme ne se démentira pas et nous ne changerons rien à l'orientation d'un mouvement qui, jusque dans la clandestinité, a su remplir son rôle magnifique de moteur, d'entraîneur, d'organisateur et qui est de ce fait habilité à préparer et à organiser l'école Française de demain.

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Voilà, diront les camarades, qui nous remet en effet dans l'atmosphère de notre ancien Educateur Prolétarien, dans l'atmosphère d'initiatives, de projets et de réalisations qui a caractérisé notre mouvement au cours des vingt dernières années. Nous étions, et nous restons, les semeurs d'idées, de ces idées qui choquent parfois par leur audacieux non conformisme et par leur originalité, dont on comprend ensuite les fondements et la nécessité, qui vont s'affermissant et s'élargissant comme ces ondes qui, dans l'eau calme de la rivière, vont se répercutant autour de la pierre qu'on a lancée : imprimerie à l'Ecole et textes libres, journal scolaire et correspondance interscolaire, dessin libre, lino, fichier, Bibliothèque de Travail, Fiches autocorrectives, disques d'enseignement, dictionnaire d'enfants, etc... ont été ainsi des idées hardiment jetées dans le creuset de nos efforts-communs et qui font maintenant partie du fonds pédagogique officieux ou même officiel. Nous continuerons, en tâchant d'exploiter, coopérativement ces ¡idées, en évitant de nous laisser dominer par la forme et le profit — ces deux ennemis du progrès pédagogique —, afin de conserver ce dynamisme qui est notre raison d'être et notre vraie méthode de travail.
Seulement, ne nous leurrons pas; nous sommes, de ce fait, éternellement, gêneurs, cet intrus dont parie Jules Payot, aussi bien accueilli que le voyageur qui entre la nuit dans un compartiment confortable où somnolent les corps assoupis dans la tiédeur moite. Les égoïstes, les marchands, les conformistes obstinés, les esprits étroits nous calomnient, nous insultent, essayant, de nous ridiculiser ou même de nous abattre pour qu'ils puissent de nouveau dormir et exploiter à leur aise. C'est notre lot, nous le savons...
Mais il est de. ces réactions qui dépassent parfois les bornes supportables, et dont les périodes troublées que nous vivons facilitent la diffusion et garantissent l'obstinée permanence.
C'est ainsi que nos adhérents d'Algérie ont été informés presque officiellement, après leur libération en 1943, que Freinet était un traître qui avait accepté d'aller faire des conférences en Allemagne. Du coup, le nom de Freinet a été rayé de la pédagogie algérienne et rayé, dirait-on, du souvenir même de ceux qui se disaient nos meilleurs amis. Et cela, au moment même où Freinet se battait dans le Briançonnais....
On dit aussi, paraît-il, à Marseille, à Paris, et ailleurs, que Freinet a publié en Belgique un livre exaltant "Pétain et les Chantiers de Jeunesse". Ce livre c'est "Conseils aux Parents" que vous lirez bientôt j'espère. Et vous jugerez.
Alors d'aucuns s'étonnent qu'à une époque où s'officialise notre pédagogie Freinet ne soit pas dans les Conseils du Gouvernement, qu'il ne devienne pas une vedette des journaux d'avant-garde, qu'on le plagie et qu'on le copie en l'ignorant ou en l'attaquant.
Freinet, éloigné un instant de ses fonctions par la répression, par l'emprisonnement et la relégation, puis par les nécessités de la lutte dans la Résistance, Freinet reprend sa tâche au milieu de vous et avec vous, comme il sera au milieu de nos prisonniers et de nos déportés lorsqu'ils nous reviendront.
Freinet sait, par expérience, hélas ! que l'incompréhension et la calomnie sont le sort de tous les novateurs. Mais il ne se plaint pas, payé qu'il est par l'estime et l'affection de tous ceux qui ont travaillé avec lui, qui ont bénéficié de son œuvre et qui, aujourd'hui encore, sont si nombreux à lui manifester leur confiance et leur attachement.
Comment hésiter, en effet, comment s'arrêter, comment ne pas reprendre notre travail selon les mêmes normes et dans le même esprit lorsqu'on sent autour de soi l'immense marée de tous ceux qui attendent avec une impatience qu'ils nous manifestent, de reprendre dans son intégralité le labeur interrompu ! On dirait que notre silence forcé pendant quatre ans a donné plus encore conscience aux éducateurs Français de ce que représentaient notre pédagogie et notre mouvement. Le besoin qu'ils expriment est notre victoire et notre récompense.
Freinet n'a pas d'autre ambition que de rester l'ouvrier obstiné de notre grande œuvre pédagogique. Vos témoignages obstinés lui apportent chaque jour la preuve qu'une place lui reste, la seule qu'il ambitionne : celle du dévouement à la cause de l'école populaire, dans la chaude amitié et la fervente collaboration des meilleurs éducateurs de notre pays.
C. Freinet

Ça continue et nous nous demandons vraiment comment s'est tissée, et qui a tissé cette toile d'araignée par laquelle je ne sais quels intérêts espéraient être délivrés enfin d'un gêneur.
L'ami Bellet de l'Ain, me parle d'un bon camarade qui lui dit : « Freinet, oui, sa pédagogie est bonne... Dommage qu'il soit végétarien».
 On en serait donc encore là. Pour que je sois un bon pédagogue, il faudrait que je mange de la viande — et dieu sait quelles pourritures sont offertes aujourd'hui aux Carnivores— que je boive du vin et que je fume du tabac alors qu’il y a tant de buveurs et de fumeurs autour de moi qui sont heureuse que je les dépanne. Pour être un bon pédagogue, il faudrait que je mange et que je boive ce qui est ostensiblement nuisible à une santé qui aurait définitivement flanché si je ne n'avais suivi, même dans les moments les plus difficiles, les indications alimentaires que nous avons toujours préconisées.
Nous n'avons d'ailleurs jamais fait du végétarisme un dogme pédagogique et j'ai suffisamment réparti de viandes au cours de ces derniers mois pour qu'on ne puisse me taxer de sectaire. J'ai été, au maquis, le grand répartiteur d'un stock de tabac pour toute une région, et je collecte en ce moment quelques milliers de litres d'eau-de-vie pour les F.FI.
Il est vrai que ceux qui ont besoin de justifier leur immobilisme pédagogique sont forcément moins rigoureux dans leur comportement moral, intellectuel et social.
Et aujourd'hui une autre camarade m'écrit du centre de la France : «On a essayé de vous salir. Il m'est impossible de raconter cela par lettre... Inutile de vous dire que je vous ai toujours défendu énergiquement et avec conviction... »
Pour n'être point calomnié il faut employer les manuels recommandés, faire des leçons inutiles mais conçues, selon les rites, s'en, tenir à une discipline verbale impuissante, il faut porter cravate et faux-col, hurler avec les loups, et manger comme eux, et boire et fumer...
Et c'est justement parce que nous avons enfreint ce conformisme, que nous avons réalisé les progrès dont la masse s'enorgueillit. Nous n'avons même pas à choisir. Les inventeurs sont des fous jusqu'au jour où on bénéficie de leurs réussites. Nous avons assez de philosophie pour comprendre toutes ces choses, même si nous devons en souffrir.