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L'inspection : les raisons de la colère

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Novembre 1983
LIVRES ET REVUES
L'INSPECTION : LES RAISONS DE LA COLÈRE
 
Le secteur de l'I.C.E.M. "Inspection-lutte contre la répression" publie un livre sur l'Inspection.
Daniel LOUIS-ETXETO, responsable de la mise au point finale de ce travail, nous propose ici quelques "bonnes feuilles".
Il nous donne une idée du ton et du contenu de ce livre, rédigé en utilisant quelques-uns des mille rapports d'inspection réunis par les auteurs. A côté des luttes contre l'inspection, cette œuvre présente une analyse concrète de l'inspection
- documents à l'appui - et des perspectives pour une redéfinition de l'évaluation en cohérence avec nos aspirations à une école populaire. C'est donc un livre tout à fait original quant à son contenu.
 
Il sera édité par les éditions Syros, dans la collection "contrepoison" et devrait sortir en octobre - début novembre.
 
Technique et apprentissages rigoureux d'abord, expression après.
 
Chaque fois qu'un inspecteur rencontre la liberté de l'expression enfantine, il tique ; il dévalorise la parole des enfants et lui oppose la seule parole digne d'être exercée, celle des adultes. Dans le domaine de la communication, n'est-ce pas lâcher la proie pour l'ombre ? Deux rapports (l'un cité in extenso), montrent bien cette philosophie du langage : que les enfants s'expriment certes, mais quand ils auront acquis les structures magistrales. En somme, vous parlerez quand vous serez grands. Ah ! votre fille est muette ?
 
"Critique de la séquence"
 
Entretien :
Suite à la séquence de ce matin : la liberté de parole ne suffit pas pour apprendre à bien parler. "On se tromperait sur laliberté si, dans le souci de la ménager, on s'abstenait de fournir à l'enfant les moyens de l'exercer.
L'ignorance n'a rien à voir avec l'originalité si elle n'est pas libératrice" (I.0.
1972).
En fait, c'est par l'imitation d'un langage adulte plus élaboré que l'enfant améliore sa façon de s'exprimer. Des exercices systématiques de pratique du langage oral y contrIbuent efficacement.
Il est dommage, à mon avis, qu'aient été mélangés deux "genres" : expression orale et poésie.
Il est bon certes d'accorder la priorité à l'expression orale, motiver la séance de langage, de libérer l'expression et de privilégier la communication entre les enfants. Ces quatre principes ont été respectés; mais le principe de la "structuration" du langage doit l'être aussi. (Cf. ci-dessus).
 
Dans le domaine du langage, ordre et discipline s'appellent structuration. Et motivation serait presque synonyme d'anarchie :
Inscrits:       20,   CE2 :       10,    CM1 :     10
Présents: 19, CE2:            9,      CM1 :    10.
Bonne fréquentation générale : calculer les pourcentages mensuels de présence effective.
La documentation adaptée (livres, bibliothèque de travail) est à la libre disposition de l'enfant.
La salle de classe, vétuste, est personnalisée par des travaux d'élèves, des expositions d'Éveil, la correspondance scolaire (imprimerie) : bien.
Le journal de classe n'est pas régulièrement tenu : pas de rédaction depuis le 4 décembre... (l'inspection a eu lieu le 10 décembre). Certes, le style du maÎtre est d'individualiser le travail d'acquisition à partir des motivations du moment mais on ne saurait perdre de vue que la motivation authentique est celle - libre ou provoquée - qui permettra de réaliser par les cheminements appropriés un projet éducatif clairement défini au départ et conforme aux dispositions prévues par les textes de 1970 (Calcul) et 1972 (Français)... D'où la nécessaire élaboration préalable du travail.
- Journal de classe : contenus, marches, bilans/orientations...
- Emploi du temps : organisation du temps scolaire. . .
- Répartitions : contenus et acquisitions (par niveaux)...
Ce sont les deux volets de toute pédagogie saine qu'il convient de conjuguer à tout moment : motivation et élaboration.
 
Les documents des élèves souffrent de cette conception libertaire de la classe : exercices individualisés trop longs (mécanisation) au détriment de l'annotation, de l'auto correction et de l'application générale. Certes, les contenus sont rénovés mais reflètent surtout les intérêts du moment : il faut mesurer l'effort écrit de l'élève avec un souci accru de qualité.
En ce domaine, une reprise en main s'impose...
 
A mon entrée en classe, le maÎtre m'informe qu'est prévue sur le champ la visite de la boulangerie voisine : je regrette que les critères suivants n'aient pas été respectés : objectifs bien définis, préparation et élaboration du projet aussi approfondies que possible, exploitation ultérieure prévue. . . Mais nous retrouvons ici le problème de la préparation de la classe, précédemment évoqué.
Au retour de la visite, le maÎtre a invité la classe à poursuivre la rédaction collective de la lettre qui sera adressée à l'école de Créon d'Armagnac, lettre portée au tableau reprenant les grandes lignes de la visite avec le concours actif des élèves les plus éveillés. Mais la correspondance scolaire n'a-t-elle pas des limites ? Cette partie de lettre banale, sans intérêt particulier pour le destinataire ne répond pas à un besoin latent de communication. Quant aux acquisitions de base (vocabulaire, syntaxe) survolées à l'occasion, elles devraient être reprises méthodiquement selon une progression pré-établie, mais nous touchons là une conception générale de la classe...
Quant au projet de travail de groupe (exploitation de la fabrication du pain), qui fait appel au volontariat, il portera sur l'étude d'une documentation - B. T. en particulier - des risques de la compilation livresque qui nous éloigne de la visite du jour.
Travail mathématique : étude - occasionnelle - de poids et mesures.
 
Appréciations d'ensemble :
Monsieur... dont le contrat avec l'enfant est aisé, se heurte aux difficultés bien connues que pose l'application concrète dans la classe des principes généreux de l'École dite "Nouvelle"... Je l'invite à mettre en œuvre une notion éducative plus unitaire, plus élaborée, à l'opposé de la dispersion de J'esprit : "suivre le fil de l'eau, certes (motivation) mais en remontant (élaboration)".
 
Note de mérite : 12/20.
L'inspecteur d'Académie : Suivez de très près les conseils donnés par Monsieur l'Inspecteur
 
Nous laisserons cet inspecteur d'eau douce aux épithètes sonores du bouillant Capitaine Haddock. Les réflexions qu'il jette du haut de sa toute puissance rejoignent une opinion très répandue dans cette corporation qui affirme que pour s'exprimer, il faut au préalable bien posséder la technique d'expression. Sans grammaire explicite à haute dose, point de salut. Corrigeons et recorrigeons jusqu'à écœurement pour bien les persuader qu'ils ne sont que des infirmes de notre langue maternelle. Malheureusement pour cette théorie - et pour les enfants qui la subissent - la réalité nous apprend qu'en imposant prématurément des apprentissages techniques systématiques dénués de toute motivation authentique (les bons points pour petits singes bien soumis ont perdu de leur efficacité...), on suscite l'échec et/ou l'ennui ; et l'échec et l'ennui tuent le désir d'apprendre. Le maître a beau répéter et faire répéter, l'oiseau-lyre frappe au carreau de la classe. A force de prendre les moyens pour la fin, on mutile de manière programmée les immenses possibilités d'expression et de création des enfants (car il y a dans le cartable de tout écolier des trésors enfouis que seul un climat de confiance et de liberté peut permettre d'exhumer). Hélas ! Cette matière brute pas encore ciselée par tous les outils de l'académisme n'est pas souhaitée. Qu'elle retourne à la terre !
 
Dans le rapport cité, l'inspecteur-du-fil-de-l'eau ne cesse d'opposer les intérêts, les motivations des enfants aux exigences que lui dictent ses propres convictions ; aux "motivations du moment", il oppose "la motivation authentique... du projet éducatif (...) conforme aux (...) textes". Traduction: les textes officiels et souverains créent la motivation des enfants comme Dieu a créé le monde. Ne cherchez pas plus loin: la pédagogie saine est dans l'obéissance, non dans la recherche généreuse. A l'arbre de la connaissance pédagogique, tu ne toucheras point; ne te laisse pas tenter par le serpent de l'École dite Moderne... Au nom des "acquisitions de base" et de la nécessaire "progression", ce sont plusieurs techniques de travail de l'École Moderne qui sont condamnées. L'individualisation du travail, la prise en compte de la motivation, la sortie-enquête, la correspondance scolaire sont jugées peu sérieuses. C'est qu'elles ne permettent de peser qu'occasionnellement le travail écrit de préparation du maître ! Et les enfants là-dedans ? Tout ce qui a été fait pour personnaliser la salle de classe vétuste est sans doute hors sujet. De la rigueur, que diable ! Question subsidiaire : nous aimerions bien que l'inspecteur-motivation-élaboration nous donne d'une manière précise, concrète, les moyens propres à mieux atteindre les objectifs poursuivis. Tu critiques, tu critiques, ne serait-ce pas tout ce que tu sais faire et défaire ?
... [...]
 
La colère
 
Qui a encore peur de l'inspecteur ?
- Il est exact que l'inspection est un corps conservateur, réactionnaire, mortifère. . . et qu'elle pèse de tout son poids pour empêcher l'avènement d'une école populaire. Cependant vous ne nous ferez pas croire que l'inspecteur a les moyens d'exercer son autorité en permanence. Les enseignants du primaire le subissent tous les deux ou trois ans, ceux du secondaire tous les quatre ou cinq ans. L'inspection n'est donc qu'un mauvais moment à passer et ce n'est pas la peine d'en faire tout un plat.
Et si l'inspecteur sous son allure un peu vieillotte continue à vous impressionner , lorsque vous apercevrez sa silhouette sévère au fond de votre classe, utilisez un bon truc enfantin qui vous décontractera : imaginez-Ie en slip de bain (version convenable) ou dans le plus simple appareil (version osée).Quand le roi est nu, il perd beaucoup de sa superbe. . .
- La réalité est sans doute un peu plus complexe. Les sujets ont tellement eu l'habitude de se prosterner devant un souverain paré d'habits prestigieux qu'ils sont incapables de croire leurs yeux lorsque le roi passe entièrement dépouillé. Il est en outre difficile d'oublier certaines formules qui trônent au milieu des rapports d'inspection : vous avez beau vous dire et vous redire qu'il n'a rien compris, qu'il se gargarise de belles théories, les mots imprimés vous hantent et introduisent le doute. L'inspecteur, spécialiste ès rapports, connaît bien le pouvoir des mots:  il en use et en abuse. Il ne se contente d'ailleurs pas d'utiliser sa verve épistolaire pour porter des jugements administratifs ou pédagogiques. Pour justifier ses appréciations, il n'hésite pas à jouer les psychologues ou les directeurs de conscience. Rien ne lui permet en fait d'endosser ce rôle, mais lorsque les étiquettes sont distribuées et collées, connaissez-vous un bon moyen de vous en défaire ? Il est tant de mots qui enferment ou qui minent !
... [...]
 
En 1933 déjà, un certain Freinet. . .
Il y a un demi-siècle, Freinet connut les menaces, les tracasseries, les calomnies. . .
Les inspecteurs qui le visitèrent n'épargnèrent ni leur peine ni l'encre de l'État. Obstiné, Freinet défendit bec et ongles sa pédagogie. A rapport, contre-rapport et demi ; à la répression Freinet répond par la lutte.
"Au moment où l'administration, pour si étrange que cela paraisse, essaie de justifier les plaintes de parents suscitées par l'abominable campagne de diffamation menée localement et nationalement contre moi, je ne puis accepter sans protestation et sans mise au point le rapport que M. l'Inspecteur Primaire de Cannes vient de dresser à la suite de son enquête.
Je ne suis plus un débutant en pédagogie. Les méthodes que M. l'Inspecteur me prône comme des remèdes au mal dont souffrirait ma classe, je les connais certes, pour les avoir pratiquées. Je n'ai ni pu ni voulu m'y borner parce que, sur le conseil des grands éducateurs classiques, nos maÎtres, je n' ai pas cessé de réfléchir à la mission qui est la nôtre, et que, disciple des pédagogues contemporains; Dewey, Montessori, Decroly, Ferrière, Claparède, j'ai voulu dans la mesure de mes moyens, réaliser les principes irréfutables de l'éducation nouvelle.
Je savais certes, quelle besogne ingrate nous entreprenions et nous poursuivions. J'espérais du moins que, respectueux des lois et des règlements scolaires, je pourrais compter sur le jugement impartial des témoins de notre téméraire générosité.
Et lorsque, au Palais de la Méditerranée, à Nice, Monsieur le Professeur Langevin me présentait au Congrès et à Monsieur le Ministre de l'Éducation Nationale comme un des bons ouvriers qui honorent l'éducation nouvelle en France, je ne pensais pas qu'on allait, six mois après, me faire accuser d'incapacité pédagogique par un inspecteur qui, ayant reçu régulièrement nos diverses publications n'a su en comprendre ni la portée ni l'esprit.
Cette attaque pédagogique dépasse de beaucoup ma personnalité comme l'attaque politique a débordé l'instituteur de Saint-Paul. C'est tout notre groupe, ce sont tous les éducateurs partisans du progrès pédagogique qui sont menacés par un jugement qui prétend condamner la pédagogie nouvelle au nom des pratiques traditionnelles, qui voudrait condamner l'avenir au nom du passé. Les véritables éducateurs ne le permettront pas".
... [...]
 
Un impératif aujourd'hui : rompre le monologue et le secret :
 
Les inspecteurs, c'est bien connu, sont des hommes de dialogue. Ils sont prêts à vous donner du "cher collègue" long comme le bras. Pourquoi ne pas les prendre au mot ? Élaborer et renvoyer un contre-rapport, n'est-ce pas un bon moyen pour interrompre leur interminable soliloque ? Les inspecteurs ont besoin qu'on leur montre du doigt certaines réalités. Bien qu'infaillibles, ils sont comme tout un chacun, sujets aux mirages et ils ont tendance à oublier de voir ce qu'ils ne croient pas.
A l'exemple de C. Freinet, des inspectés de plus en plus nombreux adressent à leur inspecteur, des contre-rapports impertinents. Ils affirment la qualité de leur propre travail et refusent la trop facile culpabilisation qui naît de critiques fielleuses.
Dans le domaine administratif, le monologue hiérarchique a depuis des lustres, fait ses preuves. Les inspecteurs apprécient particulièrement de dire NON à leurs subordonnés ; s'ils peuvent en passant leur administrer une petite leçon de morale, la jouissance est à son comble. L'anecdote qui suit montre bien la délectation du refus :
Une institutrice demande à son inspecteur, .par téléphone, d'accueillir à l'école, durant trois après-midi, de la date de la demande, à la fin de l'année scolaire, un enfant handicapé (qui aura bientôt quatre ans) accompagné de son éducateur. Cette demande est formulée dans le but farfelu de familiariser l'enfant avec la vie scolaire. L'année même des handicapés, cet objectif peut être perçu pense-t-elle, même par un inspecteur. Elle se trompe. Elle ignore la législation scolaire et l'inspecteur doit la lui rappeler :
 
"J'ai l'honneur d'appeler votre attention sur le fait que vous devez avoir une connaissance suffisante de la législation scolaire pour pouvoir :
- Répondre convenablement aux parents et personnes qui interviennent auprès de vous.
 - vous abstenir de demander des autorisations auxquelles il ne pourra vous être répondu que par la négative même et surtout s'il s'agit de vouloir faire plaisir ou rendre service ;
- éviter de commettre des erreurs dont vous supporteriez les conséquences ; Pour ce qui concerne l'admission pendant quelques demi-journées d'un enfant handicapé de quatre ans, il aurait fallu connaître l'âge d'admission des enfants à l'école élémentaire, et le rôle de la C.C.P.E., ce qu'il vous est possible de vérifier en consultant un code.
Le dialogue étant comme vous pouvez le noter, particulièrement ouvert, l'institutrice s'autorise à répondre :
 
Votre impératif de "m'abstenir de de­mander des autorisations aux­ quelles il ne pourra être répondu que par la négative... " s'entend fort bien, et je n'ai personnellement ni le temps ni l'envie de "jouer" à ce jeu quelque peu absurde !
 
Mais vous reconnaÎtrez que ce même impératif reste notion abstraite. Car, devant chaque sollicitation imprévue et nouvelle, comment déterminer d'avance si elle est ou non "recevable" ?
 
Concrètement, si je voulais avant tout tenir compte de vos présents reproches, je pourrais préjuger quasi-globalement de l'irrecevabilité des choses ; ce qui reviendrait à vous retirer le pouvoir de décision qui est pourtant statutairement le vôtre et à me comporter, en définitive, comme si votre propre autorité n'existait pas.
 
Sans doute (à m'en référer aux autres points de la lettre) faites-vous le distinguo entre le "Réglementaire" et le "Non réglementaire"... Mais cela ne clarifie aucunement les choses puisque le "Réglementaire" (à supposer qu'il soit correctement connu) n'a pas à faire l'objet "d'autorisations", mais exige au contraire une "application". Et, contradictoirement, "l'autorisation" porte, par essence, sur le "Non-réglementaire ".
Or, votre lettre ne saurait signifier une interdiction absolue de vous adresser toute demande d'autorisation...
 
Dans ces circonstances, vous voudrez bien m'excuser si je suis récidiviste dans quelque avenir proche ou lointain... par "nécessité"...
Mais, partant encore du principe qu'il ne s'agit ici que d'une certaine forme de malentendu, je me suis bien résolue à vous répondre aussi longuement, afin que, précisément, rien ne soit "classé", donc "rompu", et que des mesures "exceptionnelles" puissent encore être prises en l'absence de solutions "normales" satisfaisantes et que, surtout, un souci trop grand de "la lettre" de la part des instituteurs, ne finisse par tuer l'esprit et interdire toute initiative et toute expérience qui, par le passé ont été les germes d'évolution heureuse des structures en place et, pour le moins, le gage de non-sclérose des institutions. (y compris les notions "d'âge scolaire" et "d'admissibilité" des handicapés).
 
Après la parution de la circulaire sur l'intégration des handicapés, signée par Alain Savary et Nicole Questiaux, l'inspecteur maintient son refus. Ce n'est qu'un début, le dialogue continue...
... [...]
 
Luttes offensives et collectives
 
Et les enseignants s'obstinent. . .
Les luttes menées contre l'inspection ne sont pas seulement défensives : le système infantilisant et sclérosant de l'inspection est lui-même remis en cause depuis une dizaine d'années.
... [...]
Fin 1981 et en 1982, réapparaissent des initiatives collectives ayant pour objectif la suppression de l'inspection. Même en cette année de grâce, les inspecteurs n'ont pas réussi à se faire aimer. Et pourtant certains y mettent du leur , rosissent leurs propos et regrettent les débordements anciens. . .
 
De nombreux départements nous parviennent les échos de la contestation. Citons-en quelques-uns parmi d'autres. Dans le département du Var, en novembre 81, une réunion rassemble des enseignants de tous degrés, syndiqués (F.E.N., S.G.E.N.-C.F.D.T.) ou non. Ils recherchent ensemble des formes d'action contre l'inspection "qui ne sauraient en aucun cas, justifier des sanctions disciplinaires".
- "L'inspection est un frein aux initiatives pédagogiques et l'expression d'une hiérarchie dont on ne veut plus".
Les choses sont nettes pour le Syndicat Général de l'Éducation Nationale (S.G.E.N.-C.F.D.T.). Durant l'année scolaire 81-82, il a lancé au niveau national une vaste campagne pour la suppression de l'inspection. Le manifeste qui suit, diffusé dans toutes les régions, appelle les enseignants à participer d'une manière ou d'une autre, à la contestation de l'inspection.
• Parce qu'ils considèrent que travailler autrement est à l'ordre du jour,
• parce qu'ils considèrent que c'est là une aspiration croissante des personnels et des jeunes,
• parce qu'ils veulent que puissent se constituer des équipes pédagogiques,
• parce qu'ils veulent que ces équipes pédagogiques disposent d'une autonomie d'initiative croissante,
• parce qu'ils veulent que les relations pédagogiques ne fonctionnent plus sur un mode hiérarchique,
• parce qu'ils ont constaté à quel point l'inspection leur était inutile face aux difficultés de tous les jours,`
• parce qu'ils ont constaté à quel point elle était infantilisante et sclérosante,
• parce qu'ils considèrent que sa nature même, fondée sur la hiérarchie, le centralisme, la norme, l'enseignant isolé, est étrangère à la démarche du changement, les personnels soussignés décident de participer à la contestation de l'inspection sous toutes ses formes : refus, accueil collectif, pétitions, pratiques pédagogiques autonomes, publication/ critique/dérision des rapports, etc. . . et demandent au Ministre de l'Éducation Nationale d'ouvrir rapidement des négociations sur les modalités de sa suppression et sur les nouvelles conditions d'évaluation collective du travail des équipes pédagogiques.
 
Cet appel a déjà recueilli de très nombreuses signatures et provoqué de riches débats dans le milieu éducatif .
 
... [...]
Dans l'Académie de Créteil, plus d'une trentaine de sections syndicales d'établissements ont repris à leur compte le manifeste élaboré par le S.G.E.N. Depuis, la dizaine "d'affrontements directs" avec les inspecteurs est dépassée ; une maîtresse-auxiliaire de Lettres-Histoire a même refusé la visite de l'inspecteur avec la présence de deux membres de S.O.S. Inspection et le soutien de sa section syndicale.
 
Face à cette résistance organisée, la hiérarchie recule : de nombreux inspecteurs ont annoncé qu'ils renonçaient à venir dans les établissements où les sections syndicales leur avaient écrit ; le recteur en personne, lors de l'audience du 11 mars 1982 avec le S.G.E.N. Académique a déclaré qu'en ces temps de changement il jugeait préférable d'éviter tout affrontement de sa part avec les personnels refusant l'inspection.
- En Basse-Normandie, pour pouvoir refuser l'inspection à la rentrée de septembre 82, le S.G.E.N. Académique appelle les enseignants à signer l'engagement suivant :
"Je soussigné..., enseignant à..., m'engage à refuser l'inspection dès que 200 enseignants de l'Académie, dont 50 instituteurs(trices) le feront".
 
Quand le ministre fait un petit pas
 
La multiplication des actions contre l'inspection a contraint le Ministère de l'Éducation Nationale à sortir de sa réserve.
En mai 1982, Alain Savary a adressé à tous les établissements scolaires le télex suivant :
 
Objet :
Notation et avancement des professeurs agrégés et certifiés.
 
La question de la notation des professeurs et des refus d'inspection ayant été posée lors d'une réunion récente des recteurs, je souhaiterais apporter les précisions suivantes :
- Les procédures mises en œuvre pour la notation et prévues par les textes réglementaires apparaissent lourdes, contraignantes et inadaptées.
- Il est en effet nécessaire que l'évaluation des personnels, aussi bien sur le plan administratif que sur le plan pédagogique, tienne compte des nouvelles conditions de travail résultant de l'évolution du système éducatif.
- C'est pourquoi je vous confirme que les dispositions réglementaires relatives à la notation et à l'avancement des professeurs agrégés et certifiés demeurent en vigueur pour la présente année scolaire.
Les promotions d'échelon sont attribuées en fonction de la note administrative et de la note pédagogique, dans les conditions prévues par le statut des personnels concernés. Ces éléments d'évaluation sont également pris en compte dans le calcul du barème des professeurs candidats à une mutation.
 
En attendant les conclusions de la concertation et de l'étude auxquelles j'ai fait allusion ci-dessus, et dans le cas des professeurs qui se soustrairaient à l'obligation statutaire que constitue l'inspection, j'ai suggéré à l'inspection générale de l'Éducation Nationale de leur attribuer la note d'attente de 12 sur 20 (sauf naturellement si la dernière note de ces professeurs était inférieure à 12, auquel cas elle serait maintenue).
 
- Je vous serais obligé de bien vouloir porter les dispositions ci-dessus à la connaissance des personnels intéressés.
Stop et fin.
 
Ainsi, pour la première fois, la contrainte de la réglementation sur la note est relâchée ; une redéfinition de l'évaluation est annoncée.
Cependant, ces deux aspects positifs sont placés en pleine contradiction avec les autres éléments du télex : les procédures réglementaires demeurent : les aménagements temporaires de l'inspection ne concernent que les professeurs agrégés et certifiés. Les autres catégories d'enseignants n'auront pas droit à la sanction douce de baisse de note en cas de refus d'inspection. Le retour à la note 12/20 fait penser à certains jeux enfantins : revenez à la case départ en évitant promotions et gratifications.
Nous avons trop dénoncé le caractère infantilisant de l'inspection, pour accepter cette nouvelle démarche quelque peu puérile. Les réactions, d'ailleurs, ne se sont pas fait attendre. Le S.G.E.N-C.F.D.T. d'Indre et Loire, par exemple, a adressé au gouvernement une demande de moratoire sur l'inspection, tout en demandant pour l'avenir la suppression de celle-ci et la redéfinition de l'évaluation et de la formation continue.
 
Que cent fleurs s'épanouissent
 
On promulgue les lois ; on ne saurait décréter ni l'enthousiasme, ni l'imagination. Changer les mentalités ne se fera pas à coup de circulaires officielles et d'injonctions de la hiérarchie. Nous savons où mènent de telles méthodes : les mathématiques modernes ont bien mal vieilli sans parvenir à donner un air nouveau à la sélection et aux bâillements, les intentions généreuses de la réforme du français sont malheureusement restées coincées dans les dossiers. . .
 
La petite lueur du changement trouverait-elle son chemin dans le labyrinthe des cercles de technocrates, le dédale des cabinets ministériels et la voie du système impositif de la hiérarchie ? Madame Soleil prédit déjà qu'une telle réforme connaîtra le sort de ses aînés : l'enlisement dans les pesanteurs de l'institution sous les hourras de tous les conservatismes frileux.
 
Une autre voie est nécessaire! Le changement politique la rend possible, mais il n'accouchera pas miraculeusement d'une nouvelle politique scolaire. Le Dieu de l'École laïque ne fait pas de miracles.
 
Une autre voie est possible! Il faudra que "cent fleurs s'épanouissent", que "cent écoles rivalisent" pour bousculer les structures anciennes, les inerties en tous genres, pour remettre en cause les idées et les pratiques sclérosées. Il faudra qu'en Hauts Lieux, les Autorités ne boudent pas ce Printemps de l'école et ne se limitent pas à couvrir les expériences nouvelles pour s'en servir dans un but promotionnel tout en se tenant prêtes à leur couper les ailes pour les empêcher de prendre leur vitesse de croisière et de s'étendre, comme les taches d'encre sur le buvard du cancre. Oui, il faudra favoriser toutes les expériences intéressantes qui existent déjà, et favoriser l'éclosion de cent, de mille autres.
Il faudra aussi prodiguer encouragement et aide substantielle, sonnante et trébuchante, aux mouvements éducatifs qui sur le terrain disposent d'une force appréciable pour faire bouger les choses et ont accumulé un potentiel considérable de formation et de recherche en vue d'une école populaire.
 
La coopération et l'autonomie, bénéfiques aux jeunes, doivent être reconnues aux adultes et nulle modernisation ne rendra l'inspection compatible avec ces aspirations. Nous voulons mettre en œuvre d'autres formes, plus collectives de travail. Nous voulons mettre en marche un processus de changement par l'exercice d'une véritable autonomie des usagers - jeunes, éducateurs, parents, associations - tenus jusqu'à présent en marge sur les problèmes de fond. Les contenus, les stratégies, l'insertion de l'école dans le milieu de la vie, les concernent au premier chef. Que les experts, les spécialistes des organisations politiques et syndicales s'y intéressent, c'est la moindre des choses, mais qu'ils ne confisquent pas les discussions et les décisions.
 
Le changement est trop sérieux pour être confié aux seuls spécialistes du changement. Les acteurs sociaux - en l'occurrence les usagers de l'école - s'ils jouissent d'une véritable autonomie, avanceront des solutions adaptées aux problèmes posés. Débarrassés des évalueurs-nés, ils pourront enfin coordonner et confronter leurs expériences, mettre en place une évaluation formative susceptible d'aider la dynamique et l'harmonisation des innovations.
 
Et tous ces bulletins d'inspection vierges qui s'entassent dans les académies, les rectorats et les ministères ?
On recycle bien les vieux papiers journaux.
 
RÉALITÉS
 
Certes, l'équipe pédagogique n'est pas cette universelle panacée propre à donner à l'école un petit air de bonheur, mais on sait qu'il faudra que fonctionnent pas mal d'équipes, plus ou moins sauvages, avant que l'institution ne remette en cause les vieilles routines.
- Mais voyez les nouvelles circulaires, la lettre de rentrée de Savary où le Ministre dit son choix de "favoriser les projets éducatifs que les enseignants eux-mêmes élaborent et mettent en œuvre au sein de leur établissement". Le changement, mon cher collègue, voilà le changement ! Le changement partout ! - Vraiment ?
Diverses expériences déjà réalisées amènent à s'interroger sur ce qu'il faut attendre des autorités. En haut et moyen lieux, on se dit prêts à couvrir certaines expériences. Mais s'agit-il d'aller plus loin qu'une gentille campagne publicitaire ?
Car, où sont les moyens nouveaux : les Z.E.P. seraient-elles filles naturelles des Z. U. P. et donc zone d'éducation à loyer modéré où la seule monnaie serait l'imagination et l'enthousiasme ? Bernard Vialette qui, avec Jean-Pierre Fontan, était de l'équipe dont on lira le témoignage, nous dit avec quelle monnaie de singe furent payés les efforts de quelques fantassins de la lutte contre l'échec et l'ennui.
- Pourtant, mon cher collègue, l'échec scolaire est fort de mode. . .
- C'est que la mode a du mal à s'évader des cercles des cabinets ministériels.
 
Et puis, et puis, . . . la hiérarchie est toujours en place. Les tentatives pour mettre fin au cycle de l'absurde et à la drogue de l'ennui, rencontrent encore souvent sur leur chemin quelques petits chefs abusant aujourd'hui comme hier de leur pouvoir discrétionnaire. Ainsi, un caporal d'établissement a décidé, dans l'ambiance feutrée de son bureau, de mettre fin à l'expérience sans doute par trop subversive, de nos amis landais, Bavure locale ? On fait donc appel à l'I.A. Pas de chance, c'est le même qu'avant le 10 mai ; "no problem" répond-il. Le changement a eu quelques oublis, mais cela ne prête pas à conséquence. On interpelle donc le "nouveau" Recteur, mais celui-ci est d'accord avec son I.A. ; il n'y aura donc point querelle entre ancien et moderne ; l'ordre hiérarchique est sauf. Las des bureaucrates, on tire l'oreille des politiques ; guère plus de succès. Telle fut la manière de "favoriser les projets" d'une équipe prête à tenter à nouveau une aventure bien démarrée et qui était appuyée par les parents. et les syndicats.
C'est ainsi que tout un formidable potentiel d'expériences, de compétences, reste encore trop souvent contenu.
N'est-il pas grand temps de passer des paroles aux actes en favorisant les conditions qui permettront aux imaginations et aux innovations de trouver toute leur place et toute leur efficacité, au service d'un changement en profondeur à l'école. Sans cet arrachement, le changement restera, comme l'Albatros du poète, empêtré dans "ses ailes de géant".
D. L-Etxeto