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Histoire et géographie : pourquoi faire?

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Juillet 1982
Histoire Géographie
Nous rapportons ici des extraits d'un article paru dans le bulletin d'Histoire-Géographie n° 8.
 
 
1. HISTOIRE-GEO : POUR QUOI FAIRE ?
 
A. L'histoire-géo dans le cadre traditionnel
 
1. Pas question de perdre son temps à analyser les discours des textes officiels.
Prenons le problème “au ras des pâquerettes”, c'est-à-dire au niveau de ce que nous - nous, les profs et les élèves - vivons tous les jours. Force est alors de constater que l'institution “Ecole” fait tout pour couper l'individu de son passé et du monde qui l'entoure.
 
2. Dans ce contexte général d'“enfermement”, que vient chercher l'élève dans les cours d'histoire-géo ? Surtout le dépaysement, un peu de rêve et d'évasion. La vie fastueuse des pharaons, le voyage de Marco Polo, le mode de vie des Américains d'aujourd'hui font toujours recette. Qu'y trouve-t-il ?
Mais il y a le reste, le discours du prof.
Toujours aussi scientifiquement cohérent que possible. Et qui porte sur des réalités tout à fait extérieures au petit monde de la classe, où il est question de choses sérieuses graves : l'affermissement du pouvoir absolu en France au XVie siècle, les luttes nationales en Europe au XIXe siècle. Parfois, il est même question de “lutte des classes”...
Et très vite, le (dis)cours secrète l'ennui chez la majorité des auditeurs...
 
Dans un cas comme dans l'autre, c'est la réalité extérieure (passée ou présente, mais toujours plus ou moins éloignée de la réalité des élèves) qui pénètre dans la classe de manière impromptue par l'intermédiaire du prof. Ce qui transforme les élèves en spectateurs (satisfaits, mécontents ou... tout simplement polis).
La coupure observable à l' œil nu entre l'individu et son histoire ou le monde dans lequel il vit, devient donc rapidement plus profonde: l'élève ne voit pas comment il pourrait se (re)connaître dans ces bribes de réalité qu'on lui impose.
L 'histoire-géo est subie comme pur objet de connaissances spéculatives, coupées de la vie des gens.
L 'histoire-géo, c'est bien connu, “ça sert à rien”.
 
 
B. Et si “faire de l'histoire” ça pouvait, un jour, servir à “faire l'histoire” ? C'est-à-dire œuvrer à la construction de l'avenir. Si, de spectateur passif, l'individu devient sujet actif et conscient du monde où il vit ?
 
1. C'est ce qu'on essaie de faire au niveau du microcosme de la classe en donnant aux élèves la possibilité de maîtriser l'espace et le temps qui nous sont impartis, donc de posséder une parcelle de pouvoir sur le devenir du groupe.
Dans le cadre plus spécifique des “sciences humaines” on peut de la même manière essayer de tout mettre en œuvre pour que chacun puisse s'approprier son histoire (individuelle et/ou collective), se situer dans le monde où il vit, où il vivra en tant qu'adulte.
 
2. De pareils objectifs supposent évidemment une démarche inverse de celle énoncée auparavant = ce n'est plus l'extérieur (au sens de étranger à, coupé de l'élève) qui s'impose par prof interposé, mais chacun qui part à la rencontre du passé ou du présent pour répondre à ses propres interrogations, ses angoisses, ou simplement ses curiosités du moment. A chacun de découvrir les pesanteurs, les contraintes, les absurdités du monde où il vit, mais aussi d'en saisir les dynamismes, les virtualités, les motifs d'espérer, donc de vivre. Alors l'histoire et la géo cesseront d'apparaître comme un “donné” d'autant plus immuable et intouchable qu'il se pique davantage de scientificité.
 
Libres recherches, tâtonnement, libre expression, communication de cette expression, confrontation avec d'autres formes d'expression ou d'autres points de vue deviennent les conditions facilitantes à mettre en place dans cette nouvelle pratique de l'histoire-géo destinée à permettre à chacun d'avancer sur le chemin de son autonomie : comprendre qui je suis, où je suis et pourquoi, c'est-à-dire ce qui me détermine, c'est le premier pas vers une prise en charge plus grande de moi, vers une prise de conscience de mes possibilités d'accepter ou de refuser ce qui me “produit”.
 
 
 
2. DE QUELQUES PROPOSITIONS CONCRETES
 
Permettre à chacun de prendre en compte seul et/ou en groupe ses désirs, ses intérêts profonds ou momentanés, de conduire ses recherches de la façon la plus autonome possible et, enfin, de communiquer de la manière qu'il lui plaira son point de vue à la classe (ou ailleurs), en somme, créer les conditions les plus favorables possibles à l'émergence des désirs au sein de la classe : si cela constitue bien une tâche prioritaire “car sans le désir, rien ne peut advenir”. F . Oury dans “Qui c'est l'conseil ”, il s'agit aussi d'une tâche qui n'est en rien spécifique à l'histoire-géo.
Ici, comme ailleurs, la liberté des élèves sera d'autant plus grande qu'ils auront en permanence à leur disposition un nombre plus grand d'outils pour les aider dans les différentes phases de leur démarche. Et ces outils - au moins tous ceux qui ont à voir avec le “contenu” de nos disciplines - ne peuvent qu'être spécifiques à l'histoire-géo.
 
A. La mise en place de ces outils nous incombe donc à part entière. Les éléments disparates ont déjà été publiés ici ou là (notamment, bien sûr, dans les précédents bulletins), surtout au niveau de la méthodologie (soit du point de vue du prof, soit du point de vue de l'élève).
 
Le projet de dossier a déjà l'immense mérite de recenser les besoins en proposant un catalogue des directions dans lesquelles se mettre à élaborer des outils.
Ce que je voudrais proposer ici, c'est la mise en chantier d'un outil global pour les élèves - appelons-le fichier - qui regrouperait tout ce qui pourrait faciliter le travail autonome (de l'individu isolé du groupe).
 
Un tel fichier pourrait regrouper quatre types de fiches :
1. Des fiches techniques :
- pour analyser une information,
- pour présenter une information,
- pour exprimer son point de vue,
- etc. (voir celles parues dans le bulletin n° 7).
2. Des fiches-guides renvoyant à :
3. Des fiches documentaires
4. Des fiches de libre-expression.
 
C'est sur ces trois derniers types de fiches que je voudrais maintenant m'attarder .
 
B. Pour que ces fiches puissent répondre aux objectifs fixés plus haut, je me suis fixé deux exigences :
 
1. Les fiches ne doivent pas imposer de discours (historique ou géographique) c'est-à-dire en fait MON discours, MA conception de l'histoire ou du monde actuel. Au contraire, elles doivent permettre à chacun de développer son point de vue à partir d'un certain nombre d'informations. Pour cela, il me semble que la fiche-guide doit se contenter :
 
a) De renvoyer l'élève à un certain nombre de matériaux, d'informations, de documents (contradictoires ou complémentaires) : ce sont les fiches “documentaires”, d'abord résultats de choix opérés par le prof, mais par la suite - il faut l'espérer - complétés par les élèves (autres documents choisis ou collectés par eux-mêmes).
Chaque document est accompagné de questions ou d'explications destinées à :
- en assurer la compréhension immédiate,
- en apprécier l'intérêt ou la portée.
 
b) D'inviter l'élève à mettre ces informations en relation, à les comparer, les ordonner pour élaborer son point de vue sur la question. C'est cette démarche que doivent susciter les questions plus synthétiques inscrites après les renvois aux fiches documentaires.
 
2. Les fiches doivent permettre à chacun de travailler à son rythme, d'aller jusqu'où il veut dans l'approche de la question choisie. C'est ce qui explique l'organisation d'ensemble de la fiche-guide et du fichier lui-même :
 
a) Le renvoi à deux types de fiches documentaires :
- Celles qu'il est indispensable de consulter pour être en possession du minimum d'informations nécessaires à la connaissance du sujet (elles sont soulignées d'un trait).
- Les autres qui apportent des points de vue ou des informations complémentaires (consultation facultative).
 
b) La deuxième partie de la fiche-guide avec les deux rubriques :
- “Si tu veux aller plus loin” qui renvoie à des informations plus détaillées et qui peut proposer des recherches personnelles...
- “Si tu veux savoir ce que d'autres en pensent” qui renvoie aux fiches d'expression libre rédigées par les élèves eux-mêmes' (confrontation de points de vue...)
 
Pour ne pas conclure, je voudrais poser deux questions :
- De telles fiches sont-elles, dans leur esprit, conformes aux buts poursuivis et présentés précédemment ?
- Si l'idée d'un tel fichier apparaît utile, peut-on se mettre d'accord sur quelques principes de base (conception d'ensemble du fichier, des différents types de fiches) susceptibles de donner au travail de chacun un minimum de cohérence et d'harmoniser l'ensemble pour arriver aussi rapidement que possible à la réalisation d'un fond de fiches utilisables dans nos classes ? Pas question de parler de réalisation définitive (chacun pourrait ensuite l'enrichir en fonction de ses conditions locales, des préoccupations de ses classes...), mais d'une base à partir de laquelle pourrait s'enraciner un travail individualisé et qui deviendrait à son tour source d'enrichissement de l'outil collectif, etc.
Jean-Pierre BOURREAU
Guebwiller