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Français : visite aux assises

Dans :  Techniques pédagogiques › 
Janvier 1982
FRANCAIS            Visite aux assises
 
Au cours d'un stage sud-ouest, une collègue du second degré m'avait conseillé d'emmener mes élèves assister à des séances d'assises. Une première année, je m'y suis pris trop tard, et n'ai pu assister, avec une classe de première C, qu'à une séance de correctionnelle. L'année suivante, par contre, j'ai réussi à voir deux procès d'assises, avec une classe de première B et deux classes de seconde, l'une AB, l'autre C. Cette expérience m'a paru très fructueuse et je crois que beaucoup de collègues peuvent facilement la reprendre. On peut se rendre aux Assises avec toutes les classes, de la quatrième à la terminale. Pour les élèves les plus jeunes, il convient de s'assurer que le procès n'est pas trop dur : j'ai assisté avec des secondes à un procès de proxénétisme qui comportait des détails pénibles, à la limite du supportable. Sans doute la correctionnelle est-elle intéressante, mais, paradoxalement, il me semble qu'il vaudrait mieux la voir après les assises, plus frappantes et spectaculaires. Sinon l'ennui et la monotonie guettent et empêchent de tirer les leçons de cette intervention de la justice au niveau de la vie quotidienne du Français moyen.
 
Pour être sûr d'obtenir une séance d'Assises, il faut écrire dès la rentrée au tribunal. (A Toulouse, c'est le Président du tribunal d'instance qui est chargé de la coordination entre la justice et l'école. Je ne sais s'il en va de même partout, mais il est facile de se renseigner en écrivant ou en téléphonant au tribunal d'instance du siège des assises). La meilleure session semble être, du point de vue pédagogique, celle de février, mais on ne peut prétendre choisir, tant le nombre des demandes est élevé. Le tribunal prévenant souvent peu de temps avant la séance, - une semaine à l'avance en général, - il faut dans ce délai très court régler à la fois la préparation pédagogique et la préparation administrative de la sortie.
 
La préparation pédagogique peut se borner à une étude de l'organisation judiciaire de la France qui fasse prendre conscience à la classe de l'originalité des assises, juridiction mi-professionnelle mi-populaire et sans appel, et montre comment elle se situe par rapport à l'ensemble des autres juridictions. La meilleure méthode consiste sans doute à demander à tous les élèves de se renseigner par les moyens qu'ils jugeront bons (encyclopédie, ouvrages spécialisés, enquête directe, etc.) et de mettre en commun leurs découvertes à la veille de la sortie. Il convient aussi de donner un plan de la salle des assises et du déroulement précis des débats, pour que les jeunes comprennent à chaque instant ce qui se dit et ce qui se fait, qui parle, dans quel ordre et pourquoi.
 
La préparation administrative consiste à obtenir du chef d'établissement l'autorisation de se rendre au tribunal, en supprimant naturellement un grand nombre de cours, car un procès d'assises dure rarement moins d'une journée entière et s'étend souvent sur deux jours ou plus. On peut d'ailleurs faire profiter plusieurs classes de cette sortie (non en les emmenant ensemble, car le tribunal n'admet pas plus d'une trentaine d'élèves à la fois, mais à tour de rôle) : l'idéal est alors de faire une réunion de synthèse avec les diverses classes qui ont assisté au même procès et les professeurs qui les ont accompagnées. Bien sûr, chaque élève doit apporter une autorisation signée de ses parents. Autre problème administratif : celui des repas pour les internes et les demi-pensionnaires, car :
1. Chaque séance du tribunal peut s'achever très tôt ou très tard.
2. Le trajet du tribunal à l'établissement peut être long.
Le mieux est donc d'emporter un repas froid fourni par l'intendance ou par les parents. Mais, en hiver, sa consommation pose quelques problèmes, et si les élèves s'égaillent dans les cafés proches du tribunal, toute surveillance devient impossible, alors que la responsabilité de l'accompagnateur, elle, ne s'interrompt pas pour autant. Il faut donc accepter en l'occurrence de prendre quelques risques, mais en le signalant nettement aux jeunes : l'assistance aux débats leur fait d'ailleurs très vite comprendre la réalité et le sérieux de la responsabilité juridique. Il faut aussi leur demander d'être très ponctuels, car les mineurs n'étant pas admis isolément, en principe, aux assises, le groupe doit être introduit ensemble, et à l'heure dite, par un appariteur.
 
L'intérêt d'une telle sortie est vivement ressenti par les jeunes, plus même que celui d'une visite d'entreprise ou d'une soirée au théâtre. Est-ce parce que le roman, la télévision et le cinéma ont utilisé fréquemment les procès d'assises ? Le danger est d'ailleurs que les jeunes perçoivent le procès comme un spectacle et non comme une tragédie réelle où se joue le destin d'un ou de plusieurs hommes. C'est à nous, évidemment, de les aider à éviter ce piège. Mais les enseignements qu'ils tirent à tous points de vue du procès sont multiples et riches. Citons par exemple : la conscience de la responsabilité de l'individu vis-à-vis de la société ; la conscience de l'existence et de l'importance du pouvoir judiciaire (alors que pour eux le pouvoir policier et le pouvoir économique, ainsi que celui des media sont beaucoup plus évidents). Ils prennent aussi conscience des problèmes que posent le caractère désuet et formaliste de la justice, et surtout son caractère de justice de classe : le cérémonial des assises, le langage utilisé, désarment totalement l'homme du peuple. Et ils se rendent vite compte que ceux qui sont déférés aux assises sont presque toujours des malheureux qui n'ont jamais eu vraiment leur chance dans la société. Enfin ils découvrent l'extraordinaire pouvoir du langage, que tout occulte dans le monde où ils vivent : devant les assises, les mathématiques ne sont rien, il n'y a pas d'expression par l'image qui tienne. Il faut parler. Et très vite encore ils se rendent compte que seul celui qui parle bien se fait écouter (et pas seulement les professionnels de la parole, les avocats, mais les témoins, dont ils ont pu voir l'intervention se révéler efficace ou inefficace, non point tant selon ce qu'ils disaient, mais selon l'aisance avec laquelle ils s'exprimaient).
 
Après le procès, il est souhaitable que la classe puisse s'entretenir soit avec un magistrat, soit avec un avocat qui a participé aux débats. On peut l'obtenir, ou en s'adressant directement à eux, au palais, au cours de la session, ou par l'intermédiaire de l'association des anciens élèves du lycée, ou de l'ordre des avocats, ou du syndicat des magistrats. Il reste toujours quantité de questions à éclaircir sur le déroulement et la portée des débats.
Une autorisation du chef d'établissement est naturellement nécessaire pour introduire ces personnes étrangères à la classe.
 
En français, un prolongement pédagogique possible est l'étude du procès de Meursault dans L'Etranger de Camus, ou une recherche sur l'emploi du procès dans le roman, au théâtre, au cinéma. On peut jouer avec les élèves Douze hommes en colère. On peut aussi écrire éventuellement aux condamnés, car il faut que les jeunes sentent que si eux rentrent tranquillement après le procès dans leur classe, ces hommes qu'ils ont côtoyés pendant quelques heures rentrent de leur côté dans leur prison pour y affronter de longues années d'existence carcérale. On peut d'ailleurs aussi se mettre en relation avec des visiteurs de prisons pour qu'ils viennent dans la classe faire découvrir aux jeunes, après la réalité judiciaire, la réalité pénale.
 
De toute façon, cette sortie reste un des temps forts de l'année, et même si les textes libres et le journal scolaire n'en rendent pas immédiatement témoignage, on peut être sûr que le souvenir fait son chemin et amène un mûrissement. Cette expérience peut donc aider les jeunes à se situer dans la société et à faire des choix dans la conduite de leur vie.
Gérard TIMMERMANS
Professeur de lettres Lycée Toulouse