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Les techniques de la C. E. L. constituent le plus profond mouvement de rénovation pédagogique que la France ait jamais connu

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Juillet 1945

Je viens de parler à Grenoble devant une masse de 1 500 éducateurs curieux, enthousiastes, et déjà conquis. Il y a deux mois, c'était à Lyon le même auditoire vibrant. S'il nous était possible de faire dans tous les départements les mêmes conférences, nous aurions partout le même succès. Et ce succès, ce n'est pas un succès de Freinet, mais un succès du travail de notre groupe, une consécration de nos techniques qui apparaissent aujourd'hui à tous comme le seul moyen efficace de rénovation.

Inutile de dire que tout le monde ne voit pas d'un bon œil ces succès et cette compréhension et qu'il reste des gens prudents pour aller affirmer que les techniques de la C.E.L. ne sont pas toute la pédagogie, qu'il y a d'autres techniques qui ont leur place à l'école nouvelle, d'autres matériels qui y ont l'ait, leurs preuves.
Il n'est pas superflu de mettre une fois encore les choses au point.
Notre mouvement pédagogique n'est point ratatiné autour de quelques méthodes si excellentes soient-elles. Nous ne visons pas au, succès d'une méthode ni à la diffusion d'un matériel si par­fait soit-il. Notre but c'est la rénovation et la modernisation de l'Ecole populaire, l'efficience de nos efforts, la revalorisation du travail des éducateurs, la rénovation et la libération de la France.
Et ce ne sont pas là des mots ressortis pour la circonstance et forgés pour permettre une meilleure diffusion de nos techniques. Nous avons toujours dit que, pour que l'Ecole devienne la meilleure possible, nous ne craignons pas de prendre notre bien partout où nous le trouvons. Certes, nous recommandons l'imprimerie à l'école qui, à l'expérience s'avère comme une des pièces essentielles de notre nouveau travail: nous conseillons l'emploi des fichiers, des conférences, des disques, etc... Mais nous n'avons pas craint d'incorporer plus ou moins totalement à nos techniques les méthodes qui nous ont précédé : la méthode Montessori, la méthode Decroly, les Centres d'Intérêt, le travail par équipes. Nous avons été et nous restons les meilleurs propagandistes des Coopératives. Nous puisons, pour les travaux vivants, dans tous les livres de conseils que nous pouvons posséder.
Nous pourrions dire que notre méthode est la synthèse des méthodes qui nous ont précédé, synthèse opérée non pas par le cerveau plus ou moins ingénieux d'un individu, mais à même la vie de la classe et du milieu, par l'apport enthousiaste et permanent de tous ceux qui participent à la même œuvre grandiose.
Et c'est parce qu'elle est cette synthèse vivante que notre technique n'est ni figée ni codifiée, qu'elle ne sera jamais brevetée, qu'elle ne sera pas dans dix ans ce qu'elle est aujourd'hui, qu'elle n'a jamais la même figure dans les diverses écoles de notre groupe où l'activité est naturellement à l'image des possibilités matérielles et sociales, à l'image du milieu, £t l'image du sol et du terroir, à l'image aussi de l'éducateur qui, plus qu'avec les autres méthodes marque de son génie les réussites dont nous pouvons nous enorgueillir.
Vous pouvez aller visiter cent écoles travaillant selon nos techniques. Vous y trouverez notre matériel, une toile de fond qui est la synthèse de nos réalisations, mais vous ne trouverez pas deux de ces écoles qui pratiquent exactement la même méthode. Et c'est très bien ainsi.
Nous voudrions, à partir d'octobre, pouvoir reprendre dans notre Educateur nouveau, qui sera le plus vivant, le plus utile, et sans doute le plus lu de nos journaux pédagogiques, l'étude de cette adaptation à nos techniques des méthodes et techniques qui nous ont précédé. Nous voudrions redire de la méthode Montessori et de son apport décisif à notre pédagogie tout le bien que nous en pensons, mais montrer en même temps comment, par nos découvertes plus récentes, et notamment par l'Imprimerie à l'Ecole et le travail libre, nous pouvons aller plus loin que Mme Montessori, sans trahir l'initiatrice, mais pour Intégrer totalement sa méthode à notre école populaire.
S'il est un divorce que nous regrettons et que nous ne -pouvons pas tolérer plus longtemps c'est celui que d'aucuns essaient d'aggraver entre Decrolyens et C.E.L. Nous n'avons pas l'habitude de faire parler les morts mais nous savons bien que s'il existait encore, notre regretté Decroly serait totalement avec nous pour la modernisation de l'Ecole. Nous allons constituer une petite équipe de travail avec Mawet (Belgique), Coqblin (Côte- d'Or) et Freinet pour mettre au point cette question Decroly, tirer des leçons du maître le maximum d'enseignements et intégrer sans réserve les Decrolyens à nos techniques. Inutile de dire que cette équipe reste ouverte à tous les camaradea qui s'y intéressent.
-Nous étudierons de même, à la lumière de nos réalisations les Centres d'Intérêt, la méthode des projets, le travail par équipes, la coopération scolaire, te travail manuel et les activités dirigées.
On dira peut-être : par ce biais Freinet veut faire passer sous sa coupe toutes les méthodes existantes: il veut les superviser pour se les intégrer.
Qu'on vienne voir chez nous comment nous faisons passer sous notre coupe et comment nous supervisons. Mais c'est bien notre droit et notre devoir d'instituteurs, de techniciens, d'ou­vriers à pied-d'œuvre, de vérifier les outils de travail qu'on nous offre, de faire un tri si nécessaire, de recommander ceux qui nous paraissent les plus favorables, de créer et de mettre au point ceux qui manquent.
Et ne trouvez-vous pas extraordinaire et anormal qu'il y ait ainsi, se disputant les avenues et les succès de la pédagogie officielle un certain nombre de méthodes, toutes plus ou moins jalouses les unes des autres et se concurrençant plus ou moins. Et prétentieux de la part de leurs contempteurs d'assurer que dans leur découverte réside le dernier mot de notre pédagogie.
Nous le répétons encore une fois : il n'y a pas de méthode Freinet, il n'y a pas de méthode C.E.L., il y a un vaste mouvement de rénovation et d'adaptation pédagogique dont nous sommes les initiateurs et les ouvriers et qui utilise et utilisera pour ses fins tous les outils et toutes les méthodes qui lui paraîtront favorables.
Il n'y a pas de méthode Freinet, il n'y a pas do méthode C.E.L., mais il y a un esprit Freinet, un esprit et une fraternité C.E.L. Cet esprit est tout entier dominé et actionné par notre désir commun de nous dégager à jamais et de débarrasser la pédagogie populaire des méthodes et des procédés qui ne tiennent à se différencier qu'à cause des avantages que cette différenciation vaut à ses auteurs. Pour nous une seule chose compte, l'amélioration de notre travail et la modernisation de notre école. Tous ceux qui veulent y collaborer ont leur place dans notre mouvement. Maie en seront toujours impitoyablement refoulés, les arrivistes à l'amour-propre exagéré qui auraient tendance à rétrécir notre action à la mesure de leur mesquinerie ou de leurs ambitions. Ce sont ceux-ci qui rouspètent, qui nous trouvent trop sévères, qui voudraient nous donner une figure partisane.
Ceux-là pourraient croire peut-être qu’il ne saurait y avoir de progrès de la pédagogie si les meilleurs ouvriers n'en tirent pas bénéfice. Nous avons fait la preuve du contraire : que pour le bon combat désintéressé, pour des buts effectifs selon une ligne éprouvée de loyauté et de camaraderie nous pouvons grouper, animer et actionner en France des équipes de travail que le monde peut aujourd'hui nous envier.
Et tous ceux qui ont senti cette atmosphère de travail, de simplicité de dévouement et de fraternité, se joignent d'enthousiasme à nous, et ils ne sont jamais déçus.
Si vous n'êtes partisan d'aucune méthode spécifique, venez à la C.E L qui vous conseillera et vous aidera.
Si vous êtes attaché à Mme Montessori, à Decroly, Dewey, à Profit, à Cousinet ou à d'autres, venez à la C.E.L. ou vous trouverez des camarades qui ont les mêmes préoccupations que vous. Et, dans le cadre général de nos techniques vous réajusterez au mieux vos conceptions.
Si vous croyez avoir une méthode à vous, si vous avez réalisé des travaux originaux dont vous voudriez bien faire profiter vos collègues, venez à la C.E.L.
Tous ensemble, selon ce même' esprit qui nous a valu les succès que nous enregistrons aujourd'hui, nous construirons l'Ecole Moderne Populaire Française.