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Des lectures pour nos enfants ?

Décembre 1932

Voici le moment des étrennes, époque où parents, amuseurs et marchands s'intéressent visiblement aux enfants : les premiers pour offrir le cadeau à la mode, les seconds pour cultiver leur popularité en arrondissant leurs droits d'auteurs et les marchands pour écouler leurs produits.

Cette sollicitude anormale marquerait-elle l'aube du siècle de l'enfant qu'on nous laissait espérer naguère comme l'âge d'or des pédagogues ? Je crains au contraire que ce regain d'intérêt qui se manifeste aujourd'hui en faveur du livre d'enfants ne soit en définitive, qu'un aspect normal de la crise : le public d'après-guerre a été saturé de production littéraire et le commerce ne va plus. On cherche alors de nouveaux débouchés et on croit les avoir trouvés dans l'exploitation des besoins éducatifs de la jeune génération. C'est ce qui explique que le mouvement soit exclusivement superficiel et commercial, sans fondement pédagogique, et que nous cherchions en vain, parmi tant de livres offerts, les productions dignes de nos enfants.

À qui voit les choses superficiellement à travers les comptes rendus bibliographiques ou les catalogues des vieilles maisons d'édition, notre jugement pourrait paraître partial et exagéré... On n'aurait que le choix parmi tant de titres et la jeunesse actuelle serait très heureuse d'être à ce point gâtée!...

Hélas ! Référons-nous alors au jugement autorisé de Mme Laby-Hollebecque qui, dans son livre « Les charmeurs d'enfants » (1) a établi une liste excessivement sérieuse des livres pour bibliothèques.

« La pénurie de livres pour l'enfance est attristante, angoissante même... S'il parait en France un grand nombre de livres pour la jeunesse, la qualité n'en égale pas la quantité. Édités par des commerçants qui possèdent un sens plus aigu des affaires que de l'éducation, ces livres ne se recommandent par aucun mérite particulier. Pire même, ils sont moins dirigés vers l'enfant que vers le profit qu'on en escompte...

Nous avons dû constater, de plus, que la majorité des livres intéressants pour la jeunesse étaient épuisés chez la plupart des éditeurs et que ceux-ci n'étaient guère disposés à faire de nouveaux tirages...

Pour parer au manque de livres, nous avons dû remanier l'ordre que nous avions établi, accepter parfois des ouvrages de seconde valeur, en prendre de plus coûteux. Et malgré ces concessions, nous n'avons guère dépasse, pour les livres intéressants, le chiffre de 150 volumes (2).

Le même auteur met alors en parallèle l'effort magnifique, de la Russie Soviétique où, en dehors de toutes considérations mercantiles, « l'État a publié, en l'espace de sept ans (en 1929) 250 millions de livres et d'écrits, dont 75 p. cent destinés aux paysans, aux ouvriers, aux enfants des écoles élémentaires. Pour ceux-ci, écrit M.E.I. Dillion, ancien directeur du Daily Telegraph, les contes de fées, les histoires puériles ont fait place à des contes scientifiques racontés par des hommes de lettres de premier ordre et illustrés par des artistes connus. J'ai été frappé, par le souci, le goût et l'intelligence qu'on y avait apportés. »

Et voici, pour commercialiser davantage encore le livre pour enfants, la dernière invention d'éditeurs en mal de clientèle : le concours des enfants écrivains.

Cette prostitution de l'effort enfantin n'a rien à voir ni avec l'éducation ni avec les puissantes réalisations que nous dressons méthodiquement à la gloire de l'expression spontanée et de la pensée libre. Et il n'y a qu'à parcourir le livre qui en est résulté et dont nous parlons longuement plus loin pour comprendre comment le commerce capitaliste peut déflorer et compromettre tes plus fertiles initiatives.

Nous voudrions ici, face au battage commercial si dangereusement mêlé à la presse pédagogique, essayer de voir clair dans cette question de la littérature pour enfants dont l'importance peut être si essentielle en éducation.

Question préliminaire d'abord, que nul n'ose poser virilement, comme s'il était sacrilège de recommander pour la joie des enfants, autre chose que des livres : Est-il bien utile, pédagogiquement et socialement parlant que des enfants se passionnent très tôt à la lecture des livres ? Les livres sont-ils de bonnes étrennes ? Quelles sortes de livres seraient recommandables ?

« Alors que, dit Camescasse dans une brochure inédite que nous voudrions bien publier un jour, les connaissances concrètes ne sont jamais dangereuses ni par leur degré ni par leur abondance, les connaissances littéraires trop tôt acquises sont parmi les plus graves moyens d'abaissement de l'esprit humain... »

La lecture trop tôt pratiquée, sans discernement ni mesure, est comme le verbiage, un endormeur de l'être, un destructeur de la personnalité. Elle interpose comme un écran entre la vie et la nature : elle empêche de voir, de penser et de réfléchir. Elle détache du monde véritable pour créer aux foules avilies cette « rime de papier » dont parle J. Guéhenno.

Nous dirions mieux : il n'est pas normal que l'enfant, au-dessous de 10-12 ans, se plonge dans les livres.

Certes, un petit bourgeois qui s'ennuie dans le salon pendant que les grandes personnes papotent ira peut-être à la bibliothèque paternelle prendre un livre et s'y oublier... Dans le jardin ou le parc, académiquement ordonnés, où la nature semble elle-même enchaînée, ce même enfant ne trouvera peut-être un peu de joie que dans un livre. Mois cette lecture n'est point un appel de l'être, une nécessité fonctionnelle de l'individu : c'est une évasion. Et cela explique que tant de livres écrits par des bourgeois pour les enfants des bourgeois ne soient que des évasions hors de la vie compassée et froide.

Mais si je vois, au seuil d'une ferme ou au bord d'un ruisseau, un enfant lire en oubliant tout autour de lui, je le plains... C'est certainement un petit anormal à l'affectivité maladive, rongé déjà de névrose, qui aurait plus besoin d'air pur, de courses, de soleil et de jeux que d'excitation nerveuse intempestive.

La nature n'est-elle pas le plus beau des livres pour le jeune enfant ; la communion naturelle à cet âge avec tout ce qui vous entoure n'est-elle pas le plus magnifique et le plus fertile des rêves ? Et peut-on lire un livre, si beau soit-il, quand la rivière est là qui vous tente, quand les poissons virevoltent dans l'eau, quand les oiseaux semblent jouer arec vous tant ils s'approchent, quand le crépuscule enivrant arrache eux petits bergers de sauvages cris de joie et des chants improvisés, vieux comme le monde dans leur originale création ?

Personnellement, je cherche en vain dans mon jeune âge et je ne puis retrouver le souvenir agréable d'un livre ami. Je crois bien n'avoir jamais lu plus de quelques pages des livres de la vieille bibliothèque de l'école. Je dirais même que le seul souvenir qui me reste, avant treize ans, de mon contact avec la « culture » c'est le soporifique ennui d'un de ces « Prix de vertu », rédigés par des académiciens, que la République, au temps où elle s'intéressait à l'éducation du peuple, envoyait jusque dans les plus petites écoles.

Il est vrai que tout le village, toute la vallée nous appartenaient, et certes je n'ai jamais rien découvert dans les livres d'aussi émouvant que le renouveau des saisons : la plus belle évocation littéraire ne saurait ressusciter les heureuses soirées d'hiver dans la cuisine encombrée, le charme parfois obsédant de ce calme au milieu de la nuit quand la neige ouatait les pas des passants et que nous pensions avec délices aux jeux du lendemain. L’esprit lui-même y avait toujours sa part ; et si nos mamans filant au coin du feu n'étaient pas d'humeur à nous divertir et bien ! nous inventions nos contes et nos devinettes.

Le printemps, l'été ? Un enfant peut-il vraiment s'ennuyer dans les champs et cette vérité née de la terre même, participant au cosmos, n'est-elle pas plus fertile en harmonie que les meilleures productions humaines ?

Je ne pense pas d'ailleurs que mon cas soit exceptionnel. Tant que l'enfant peut vivre pleinement au milieu de la nature, avec ses camarades, avec les animaux familiers ou non, il ne cherche point le commerce normal des livres. C'est tant mieux, croyons-nous, car la nature est partout suffisamment riche pour remplir nos premières années, et les enseignements qu'elle dispense sont de ceux que ne remplace aucune science humaine. Qui ne les a point reçus sera, pour toute une vie, un être anormal et incomplet.

Cette formation originale m'a personnellement valu de ne jamais pouvoir m'absorber totalement dans un livre et j'ai toujours regardé avec un étonnement mêlé parfois d'envie des camarades d'étude enchaînés à la trame artificielle d'un récit alors que la vie seule me sollicitait. Je puis dire que les livres n'ont jamais fait partie de mon être. Je m'en suis servi plus tard : ils ne m'ont point formé.

Il est possible, il est probable que cette réaction soit à l'origine de lourdes insuffisances si l'on considère la « culture ». Je pense qu'elle est, par contre, une source précieuse de bon sens et d'esprit critique et je m'en réjouis.

***

Si nous ne visons qu'une formation de mots, si nous pensons que la sagesse et l'avenir sont dans les livres et pas ailleurs, ah ! alors, attirons l'enfant vers l'imprimé, enseignons-lui à voir la vie à travers les pages du livre, à chercher dans les écrits anciens ou nouveaux les directives pour sa vie à lui : préparons-le à « dévorer » des bibliothèques, mettons dans les cerveaux des mots au lieu d'y mettre des idées. Nous continuerons alors à préparer ce troupeau de gens « qui ne savent pas penser », qui ne savent pas lire, même s'ils possèdent la technique, qui ne savent bientôt plus regarder, pour qui l'excitation remplace la réflexion, qui n'ont plus aucune réaction personnelle, plus aucune idée originale et qui sont tout juste aptes à servir bestialement les machines capitalistes.

Quiconque a pu goûter encore le charme d'une conversation avec un de ces vieux savants illettrés des villages; quiconque, s'étant tant soit peu frotté avec la « culture » pour en connaître les méfaits, est au courant des réalisations actuelles d'écoles nouvelles dira avec nous:

Jusqu'à dix-douze ans, l'enfant n'est nullement fait pour passer ses journées, ni ses soirées, le nez dans les livres. Qu'il aille dans les champs vivre avec les bêtes et les plantes, s'il est villageois : qu'il joue dans la rue s'il ne peut disposer d'un jardin ou d'une place à la ville: où qu'il soit, qu'il développe harmonieusement son corps, qu’il respire, jardine, menuise, construise, produise, car ces acquisitions sont à la base de la vraie culture de l'avenir : qu'il écoute les adultes autour de lui, qu'il se mêle à leur vie, qu'il examine, qu'il réalise déjà.

Tout cela ne fera pas briller prématurément son esprit, mais formera une personnalité vigoureuse et résolue.

***

Et les livres, direz-vous ?

Le but évident auquel nous voudrions parvenir serait que l'enfant apprenne à s'en servir sans en être jamais l'esclave.

Il est tentant pour tout le monde de s'asseoir et de regarder défiler des images, que ce soit au cinéma, au carnaval ou dans les livres, de se laisser entrainer par l'intrigue en se contentant de tourner les pages, victimes du mauvais génie de tous ceux qui exploitent ce penchant naturel à la débilité et à la suggestion. Mais on sait où mène cette perversion : à l'abrutissement des individus par la destruction systématique de toutes les tendances volitives, à l'assujettissement des masses aux véritables souteneurs de cette caricature d'éducation, à l'emprise formidable que la presse, le cinéma et la radio perfectionnent diaboliquement chaque jour.

Nous avons crié, il y a quelques années : Plus de manuels scolaires. Nous disons de même : loin de nous, loin des enfants du peuple tous les livres qui « passionnent » parce qu'ils flattent les penchants inférieurs de l'être, qui ont tendance à éloigner de la vie pour substituer à la réalité, triste ou belle, les constructions malsaines d'adultes eux-mêmes déséquilibrés et anormaux. La vie n'est point dans les livres.

***

Exclurons-nous rigoureusement tous les livres de l'éducation de nos enfants ?

Si nous redoutons que l'imprimé se substitue à la vie, que le livre supplante la puissante et indispensable expérience personnelle, nous n'avons garde cependant de négliger tout ce que tant de chercheurs et d'honnêtes savants ont réalisé avant nous. Il nous faut travailler à une difficile besogne qui n'a pas même été tentée jusqu'à ce jour dans nos vieux pays et qui sera une coordination harmonieuse des forces neuves et des conquêtes du passé.

L’enfant ?

Nous l'aidons à l'école à exprimer sa vie, à l'enrichir en l'élargissant ail en s'appropriait! au maximum l'acquis de la civilisation contemporaine. Nous tâchons de lui faire faire l'expérience personnelle de la production graphique afin qu'il juge de bonne heure, en ouvrier, les écrits qui lui sont offerts.

Nous voudrions ensuite que les premières lectures des enfants fussent susceptibles d'exciter leurs possibilités vitales et d'enrichir leurs personnalités.

Les livres pour enfants actuellement dans le commerce, et sauf quelques rares exceptions, ne puisent jamais leur intérêt dans la vie même des lecteurs. Ils sont presque tous, à des degrés différents, des « évasions ». L'enfant est transporté dans un monde, qu'il ne connaît pas — que ce soit le merveilleux traditionnel ou plus prosaïquement, la vie de la société bourgeoise si différente de la dure réalité prolétarienne.

Il y a à cela deux graves dangers :

Inconsciemment, le lecteur sent comme une humiliation l'état social qui lui est imposé et qu'il subit. Il n'aspire alors qu'à s'en « évader » le plus souvent possible par le rêve, la lecture, le cinéma. C'est là l'origine d’un complexe social dont les conséquences éducatives sont considérables.

De plus, la lecture ainsi comprise n'est jamais formative ni véritablement éducative. Elle ne parie pas de la personnalité : elle est un processus particulier sans assises fonctionnelles, et qui est à l'origine d'un dédoublement redoutable qui a de graves répercussions sur le comportement individuel ail social.

Puisque nous voulons donner à l'école une unité nouvelle, il nous faut absolument concevoir et élaborer sur d'autres bases l'action éducative des livres d'enfants.

Nous avons dans ce sens, comme pour l'ensemble du problème éducatif, une double besogne : constructive d'une part — et nous l'avons hardiment et sérieusement entreprise — critique et destructive d'autre part.

***

Le livre pour enfants, comme le livre pour adultes, doit être d'abord le livre de la vie. Et c'est ce qu'on a longtemps oublié.

On croyait trop qu'un livre ne peut intéresser des lecteurs qu'autant qu'il les arrache, à leur monde pour leur montrer les aspects d'une vie qu'ils ne connaissent pas. On a confondu « distraire » et intéresser et éduquer parce que ne s'était pas encore révélé en pédagogie l'importance primordiale de cette force constructive qui stimule l'être, l'agrandit, l'épanouit, lui fait se saisir des puissances adjacentes pour le mener vers le développement maximum, but éternel de l'éducation.

La vie des petits paysans, la vie des prolétaires, ces jours sans lustre et sans histoire, à même la nature et parfois émouvante comme elle, nul n'avait encore osé la présenter à des enfants sinon immodérément rehaussée de merveilleux et de fantaisie.

Nous avons, les premiers, fait l'expérience contraire : nos élèves, dans nos classes, se sont passionnés pour leur vie, pour la vie de leurs petits camarades, et, du coup, nous a été révélé de quelle qualité inférieure était l'attention qu'ils portaient aux histoires d'adultes, aux beaux morceaux d'écrivains que leur imposait la pédagogie traditionnelle — verbalisme dangereux qui touchait bien rarement leur être.

L'enfant est égocentrique, disait-on. El on voulait l'intéresser exclusivement aux œuvres d'adultes comme pour lui prouver que seul l'égocentrisme des adultes est ici excusable et rationnel.

Nous avons fait surgir de la vie des enfants toute une littérature nouvelle. Ce sont, certes, et avant tout, des écrits sans prétention composés sans aucune inutile recherche. Mais ils sont du moins sentis pleinement par les enfants qui peuvent se hausser jusqu'à eux, les comprendre totalement tout en s'initiant aux divers aspects de la vie à cet âge : joies, souffrances et labeur.

L'intérêt que les enfants et les adultes aussi — ont porté à la publication des 45 opuscules « Extraits de La Gerbe » publiés à ce jour pourrait bien être une des révélations pédagogiques de notre temps ; il devrait, si nous savons nous y employer, marquer une orientation nouvelle de toute la littérature enfantine.

* * *

Nous pensons qu'il est nécessaire d'exclure définitivement, de nos bibliothèques pour enfants, ce que nous avons appelé la « littérature d'évasion » et qui constitue, hélas ! l'immense majorité du fonds actuel de librairie.

Il n'y a presque rien à prendre dans toute la littérature d'étrennes qui continue la tradition des prudes bourgeois et bourgeoises dont les écrits amusèrent les petits riches du siècle dernier. La vie compassée et artificielle du beau monde, les fines anecdotes ridiculement moralisantes, les jeux dans les parcs ou les courses en compagnie de la bonne n'ont rien à voir avec la virile éducation prolétarienne.

Il serait possible — et il faudrait bien que notre groupe entreprenne aussi cette besogne — de désigner ainsi avec sûreté, grâce à ce critérium, et quelle que soit d'autre part la valeur du livre, les œuvres qui doivent être écartées de nos bibliothèques populaires parce que « littérature d'évasion sociale ».

***

II existe une catégorie de livres d'évasion que nous appellerons livres d'évasion psychique, et que nous ne pouvons alors condamner en bloc, nous voulons parler des contes et légendes qui sont tant goûtés des enfants.

Là, une discrimination est nécessaire.

On a dit maintes fois le danger pour des enfants du merveilleux et de l'irréel et certains pédagogues se sont élevés contre l'habitude déplorable d'en nourrir les jeunes années.

Nous aurons recours au même critérium : Tout merveilleux qui a une assise solide dans le subconscient des enfants, qui est comme l'expression mystérieuse d'un devenir ancestral est susceptible d'aider harmonieusement au développement des enfants et à leur éducation. Mais sont à rejeter radicalement toutes les combinaisons ingénieuses et souvent abracadabrantes d' « écrivailleurs » névrosés, pour lesquels la fantaisie n'est plus qu'un jeu de mots et de phrases sans aucune portée humaine.

La légende ou le conte ne sont pas forcément évasion : ils sont une forme non encore suffisamment définie de la connaissance empirique et de l'intercommunication primitive qui puise ses racines au plus profond et au plus original de l'être. Ils constituent, de nos jours encore, les seuls éléments populaires dont puissent s'abreuver les enfants de nos écoles publiques.

C'est pourquoi nous pensons qu'un choix de contes et de légendes folkloriques serait véritablement susceptible de nous aider dans notre tâche éducative.

Le plus sûr moyen d'obtenir ces éléments sans crainte possible de maladroite déformation adulte n'est-ce pas de demander alors aux enfants eux-mêmes de les raconter librement ?

Mais ces enfants, dira-t-on, ne peuvent écrire ces contes folkloriques s'ils ne les ont entendu raconter par les adultes, par les vieilles personnes surtout qui en sont souvent, dans nos villages, les uniques gardiennes

Cela est certain : mais nous ne nous trouvons plus alors devant le problème si délicat au point de vue éducatif de la production littéraire, mais bien en présence d'une transmission logique, de générations à générations, du vieux fonds culturel ancestral. Contes et légendes ne se perpétuent pas à travers tes siècles sans quelques modifications qui sont dans une certaine mesure adaptation et modernisation. Et il est excellent que nos enfants participent à cette lente évolution tout en gardant instinctivement et intégralement aux monuments folkloriques leurs solides assises populaires capables de défier encore les instruments de bourrage et d'asservissement les plus perfectionnés.

Nous verrons d’autre part comment nous croyons possible l'avènement prochain d'un merveilleux scientifique et social qui sera comme l'épanouissement d'une pensée diffuse que des siècles d'esclavage n'ont pu anéantir, mais qui avait dû, en raison même des circonstances historiques, s'exprimer par les seuls moyens qui lui restaient : le conte, la légende et la farce.

L'exemple russe nous sera ici d'un précieux appui et nous aidera à montrer les voies nouvelles de la littérature pour enfants du peuple.

Nous avons prouvé, par nos réalisations, que la littérature d'enfants, comme toute la pédagogie nouvelle, doit partir de l'enfant — et qu'elle le peut désormais : que l'enfant ne doit pas être artificiellement soustrait à son milieu au risque d'être profondément atteint dans son équilibre mental : que c'est de sa vie normale et naturelle que doit monter le puissant effort éducatif qui le libérera.

Au terme d'une première partie de cette étude, nous disons à nos camarades, nous disons aux parents :

Habituez d'abord vos enfants à vivre librement, en cultivant au maximum leur corps et leur élan vital :

Exercez-les ensuite, par nos nouvelles techniques, à s'exprimer librement, à extérioriser leur vie, en leur offrant les moyens adéquats d'expression : l'Imprimerie à l'Ecole et le journal d'enfants : apprenez-leur à critiquer, grâce à leur propre expérience, les œuvres qui leur sont soumises : mettez-les en mesure de correspondre avec d'autres enfants, de lire les œuvres d'enfants qui sont l'expression familière de leur vie, de s'approprier ensuite, pour y puiser leur miel, les œuvres d'adultes susceptibles d'élargir ce premier horizon.

***

Instruire est bien. Mais le livre n'est ni le seul instructeur ni le seul éducateur. Il faut éviter surtout, dans la dure période actuelle, qu'il continue à être le corrupteur, le destructeur des forces vives dont le prolétariat a plus que jamais besoin.

C. FREINET.

 
(1) Les Charmeurs d'Enfants, éd. Baudinière.

(2) Laby-Hollebecque : L'Enfant, une cause d'avenir (éd. du Sagittaire, Paris).