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Le Journal pour enfants !

Janvier 1946

A l'heure où l'on semble vouloir « réformer » l'enseignement, chercher des solutions nouvelles au problème de l'éducation, il nous paraît indispensable de donner aux enfants, avec de nouveaux moyens de s'instruire, des possibilités de se distraire en s'éduquant. Nous ne devons négliger en cette époque d'affaiblissement grave de la moralité des jeunes, aucun des moyens susceptibles de contribuer au redressement indispensable.
Parmi ces moyens, l'un des plus précieux, plus peut-être ou tout au moins aussi efficace que l'action de l'Ecole, pourrait être le Journal pour enfants.

Le Journal pour enfants,  tel que nous le concevons, doit donc répondre à ces deux exigences : recréer et éduquer.
De nombreux essais de journaux pour enfants ont été tentés avant-guerre. Nous n'en connaissons pas qui ait vraiment réussi. Je ne parle pas des «  illustrés » vendus par des maisons d'éditions dont le seul souci était de gagner de l'argent et qui n'étalaient le plus souvent que médiocrité et banalité désolantes ; non plus de ceux propagandistes d'une malfaisante idéologie religieuse ou politique et dont nous déplorions la nocivité. Mais il faut bien avouer par exemple, que «  Copain Copine et «  La Gerbe », pour ne citer que ceux dont le but éducatif emportait notre sympathie, ne recueillaient pas auprès de leurs jeunes lecteurs l'enthousiasme que nous aurions souhaité.
Il y aurait certainement lieu d'étudier tes raisons de ces échecs plus ou moins complets : la principale est sans doute le manque d'argent qui entraîne une collaboration insuffisante, et une présentation indigente et peu colorée.
Notre journal pour enfants devra pouvoir naturellement jouir d'un gros budget, sans être dépendant d'un parti politique, d'une confrérie religieuse ou antireligieuse. I] sera neutre, comme notre école, neutre et laïque. Mais neutre, dans le sens le plus large, ce qui ne veut pas dire qu'il ne prendra pas parti — lorsque l'occasion se présentera — contre une injustice, une oppression, ou simplement un acte contraire à la solidarité, à la fraternité, ou à une large morale humaine.
Sans être moralisateur, il devra être d'une haute tenue morale et littéraire. Pas de banalités donc, des histoires simplement amusantes, certes, ou merveilleuses, mais d'un merveilleux de bonne frappe, à côté de beaux récits, agréablement contés, mais d'inspiration noble.
Qu'on nous comprenne bien. Nous ne voulons pas, comme certains journaux l'ont tenté, instituer le culte du héros, car nous savons tous ce que ce culte peut faire de bien, ou de mal. Mais notre histoire ne manque pas, l'histoire de l'humanité ne manque pas d'exemples de
belles et grandes vies, merveilleuses comme des contes de fées, grandes comme d'héroïques légendes {pensons aux Stephenson, Brazzaville, Caillé, Nansen, Mermoz, Saint-Exupéry, Pasteur, etc...)  et qui, contées avec les détails et le pittoresque nécessaires, sont riches d’enseignements, sans avoir besoin d’y ajouter une moralité.
Nous voudrions aussi une présentation artistique, des illustrations et des dessins de choix, propres à donner le sens et le goût du Beau. Une partie purement récréative aussi, car il faut dispenser aux enfants, la joie, le rire, mais le rire sain.
Ceci posé, comment sera notre Journal ? Huit ou douze pages, selon notre richesse- Autant que possible hebdomadaire. Format d'un illustré ordinaire, plutôt réduit, parce que plus maniable (n'oublions pas que l'enfant ne lira pas son journal comme le grave monsieur lira le sien, confortablement installé dans son fauteuil). Il doit être vendu au prix le plus bas possible, au prix coûtant et même avec perte si les organisations intéressées subventionnent suffisamment l'entreprise — pour qu'il soit lu par nos petits pauvres. Il doit s'adresser aux enfants de 9 à 14 ans, et même devrait pouvoir être lu par les adultes (n'avons-nous pas éprouvé plus que du plaisir à la lecture de l'Ile Rose, de Nils Holgerson, de Claque Patins, les Compagnons de l'Aubépin, par exemple ?). L'idéal serait évidemment un journal spécial pour chaque âge, pour chaque sexe, mais ne voyons pas trop grand !...

Quelle pourrait être la teneur de notre journal ?
I. -— Une partie documentaire : a) Aspect pittoresque de la vie économique d'un coin de France. (Ex.: pêche au saumon en Loire ; rentrée des foins par câbles en haute montagne ; exploitation d'une tourbière ; un bateau en construction, etc...).
b) Les curiosités du monde. (Ex. : construction et intérieur d'un igloo esquimau, un tipi Indien, la vie curieuse des bêtes, un tremblement de terre, un coup de grisou dans une mine, etc...).
c) Histoire de la civilisation. (Ex, : Histoire de la navigation, de l'aviation, de l'éclairage, des jeux, des costumes, de l'alimentation, etc.).
Une ou plusieurs photos ou dessins très suggestifs illustrant un texte de lecture facile, avec des détails très précis.
II. — Une partie sportive :
Explication d'un jeu de plein air ou d'intérieur, nouvelles des sports, des Groupements de jeunesse (Auberges de Jeunesse, Eclaireurs, Francs et Franches Camarades, etc...) ; records, grandes manifestations sportives, initiation à la pratique de la vie naturelle et du camping etc...
III, — Un roman à suivre. (Le type le plus parfait à ma connaissance est « l'Ile Rose » de Charles Vildrac, qui possède toutes les qualités : aventures, merveilleux, émotion, belle tenue morale, forme agréable, type parfait).
IV. — Une double page en couleurs (Histoire amusante, d'aventures, ou merveilleuse, en images, avec 5 à 6 lignes de texte en dessous de chaque image).
v. — Une page d'actualités (avec photos).
VI. — Une partie plus spécialement éducatrice. Vie des grands hommes, les belles découvertes, les grands voyages (avec des détails vivants et pittoresques).
VIÏ. — Une partie réservée à la correspondance entre lecteurs, à de larges enquêtes auxquelles participeraient les enfants des différentes régions, aux réponses à des questions posées (pensons à la si vivante émission de la Radio Suisse, « Questionnez, on vous répondra » , aux charades, aux jeux, aux mots croisés, rébus, silhouettes à trouver, bricolages, etc.
La matière, croyons-nous, ne manque pas, toute la difficulté, tout l’art résidera dans la présentation, et nous n'en méconnaissons pas les difficultés.
Nos enquêtes, nos pages de Vie des Grands Hommes, notre Rubrique A travers le Monde, ne devront pas avoir l'allure de leçons. Le roman, s'il doit conserver sa forme de roman, doit aussi émouvoir, enrichir, élever.
Bien entendu, nous ne prétendons pas proposer une formule définitive. Notre journal devra pouvoir se perfectionner sans cesse, se modifier, changer même complètement de facture, s'ouvrir largement aux idées neuves, aux conceptions de plus en plus favorables à la réalisation du but que nous voulons atteindre.
Toutes les organisations qui s'occupent d'éducation (C.G.T., S.N., C.E.L., U.F.U., Ligue de l'Enseignement. Francs et Franches Camarades, U.F.U.J.P., etc., etc...) se doivent de joindre leurs efforts et d'aider largement à la réalisation d'un journal sain, attrayant, inspirateur d’optimisme, d'action virile, dans lequel la religion du travail remplacera le culte de la force.
Et c'est alors que se pose le problème du contrôle de la presse enfantine. Nous ne pouvons admettre que sous le prétexte de liberté, on laisse se répandre toutes ces publications malfaisantes et malsaines qui endoctrinent ou désaxent la jeunesse. Il faut qu'une commission composée d'éducateurs de tous les degrés, de représentants qualifiés des syndicats d'ouvriers et d'intellectuels, de délégués des groupements d'éducation, ait tout pouvoir, en accord avec le Ministère de l'Education Nationale, pour contrôler effectivement la presse, la radio, le cinéma éducatifs.
Y. GUET, instituteur à Montluçon (Allier), rapporteur de la question « Journaux pour enfants » à l'Union Pédagogique départementale.

 

 

 

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