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Janvier 1969

Voici venue l'heure d'un choix crucial pour l'avenir du mouvement Freinet.

Après la mort de Freinet qui fut pendant quarante ans notre maître et notre guide, après le grand branle-bas de mai et avant la mise en place d'une réforme de l'enseignement imposée du sommet, il me semble que nous avons à choisir entre deux options :

1°) celle qui fut la nôtre jusqu'à présent : un groupe dynamique de camarades, recherchant entre eux une constante amélioration des techniques de la pédagogie Freinet. Groupe autonome, vivant entièrement sur ses propres ressources dont les membres sont liés par l'amitié, groupe démocratique qui s'est donné à lui-même sa Charte de l'Ecole Moderne, mais aussi groupe ouvert à l'occasion des congrès, des stages, des réunions départementales aux non-initiés désireux de s'informer et dont un certain nombre viendra grossir nos rangs.

2°) celle dont nous discutons depuis plusieurs années, celle vers laquelle les efforts de Freinet ont toujours tendu, celle de la pédagogie de masse offerte à tous les instituteurs comme à tous les enfants.

Cette deuxième voie, qui n'est certes pas la plus facile, me paraît cependant être la seule qui réponde véritablement aux objectifs de notre Charte, qui, rappelons-le n'est pas née en mai 68, mais il y a quarante ans, sous l'impulsion de Freinet à la naissance de notre CEL et dont les buts : la formation d'un homme nouveau capable de créer demain une société fraternelle et socialiste d'où sera bannie toute exploitation de l'homme par l'homme, sont ceux d'une philosophie révolutionnaire de l'éducation.

Or cette deuxième option, si nous la choisissons, nous oblige à une reconsidération totale des structures de notre mouvement et de la vie même de nos groupes départementaux et nationaux.

En effet, depuis des années, nous parlions de pédagogie de masse sans être jamais mêlés à cette masse. Depuis des années, nous supputions les dangers de cette extension de la pédagogie Freinet à l'ensemble des instituteurs.

Mais nous nous refusions à tirer les conséquences de cette vérité première : dès lors que dans nos classes nous n'excluons aucun enfant de notre démarche éducative, dès lors que nous estimons que la pédagogie Freinet est valable pour tous les enfants, nous sommes obligés d'admettre qu'elle doit être valable pour tous les maîtres et que les disciples de Freinet doivent être l'avant-garde capable d'entraîner la masse.

Je sais : nous avions pour nous garder à droite et à gauche d'excellentes raisons. Depuis la mort de Freinet qui sut, lui, rassembler des milliers d'éducateurs il travers le monde et qui, toujours, s'est placé résolument dans cette optique d'une pédagogie révolutionnaire faite pour tous les enfants et pour tous les maîtres, nous avons dû faire face à une demande accrue alors que nous étions livrés à nos propres forces, souvent très modestes.

Les meilleurs d'entre nous, ceux dont les recherches sont une fête perpétuelle pour l'esprit et pour le cœur ont continué à marcher, sous les yeux éblouis des camarades qu'ils entraînaient de près ou de loin, sans que les maillons de la chaîne soient toujours solidement joints.

«Trois pas en avant» disait Lénine, parlant de la marche du parti révolutionnaire dans son rôle d'entraîneur des masses.

L'avant-garde pédagogique ne doit pas, elle non plus, échapper à cette exigence. Et si l'arbre cache parfois la forêt, si le feu d'artifice fait oublier un instant les myriades d'étoiles, nous savons qu'ils nous révèlent le secret des profondeurs de cette forêt et de ce ciel, nous ramenant à eux et à la vie quotidienne, au tranquille bonheur du travail de chaque jour, au coude à coude fraternel des milliers d'enfants et d'éducateurs en marche vers un nouveau devenir. La lucidité me semble devoir être la vertu première de cette avant-garde pédagogique. Elle doit connaître ses propres forces : la richesse des outils d'une pédagogie de bon sens à travers laquelle chaque enfant découvre et exerce ses pouvoirs d'expression, de création, de communication, de coopération, grâce à laquelle i1 devient peu à peu responsable de lui-même et de la vie du groupe.

Ces outils, Freinet et Elise nous les ont donnés : texte libre, imprimerie, journal scolaire, correspondance interscolaire, art enfantin, BT, méthodes naturelles. L'ICEM les met au point et nous pouvons les offrir à tout instituteur conscient de son rôle d'éveilleur des enfants du peuple.

Encore faut-il que nous nous sentions proches de la masse des instituteurs, que nous puissions instaurer avec eux le compagnonnage qui est la règle de vie de nos classes.

Or voici qu'en mai nous avons pu un peu partout engager le dialogue avec les maîtres, les parents, les étudiants, voire les élèves d'autres classes que les nôtres. Nos actions fort diverses ont été quasi générales et notre rôle d'animateurs d'une pédagogie révolutionnaire n'a été nulle part contesté. Depuis la rentrée, un peu partout, des équipes de volontaires pour une rénovation pédagogique se mettent en place. Notre rôle d'animateurs de ces équipes doit nous permettre à plus ou moins longue échéance, selon les moyens qui nous seront donnés, de promouvoir la pédagogie Freinet au rang de pédagogie de masse sans la trahir.

Je ne pense pas que nous puissions refuser ce rôle. Mon expérience d'inspectrice, de onze ans de pédagogie Freinet de masse, me prouve que nous avons beaucoup à gagner à approfondir nos méthodes et nos techniques à ce niveau. J'y ai personnellement appris à éprouver tous les jours et dans les conditions les plus diverses la justesse et la profondeur de la pensée de Freinet, h réfléchir sur la valeur du tâtonnement expérimental et sur les meilleurs moyens de le favoriser, à soumettre à l'examen de toutes les trouvailles des meilleures, à vivre de la vie multiple de 300 classes et de 10 000 enfants. Et si notre chemin est parfois sinueux, il est jalonné de tant de joies, de tant d'offrandes naïves et vraies que nous avons oublié la rudesse de la première montée.

Toutefois il est bien évident que si notre mouvement accepte ce rôle, nous devrons mobiliser toutes nos forces pour gagner cette bataille d'un changement d'esprit radical dans le corps des enseignants.

Il nous faudra nous appuyer fortement sur les forces départementales et régionales ; aider les jeunes et les nouveaux dans leur démarrage ; organiser des journées et des stages d'information et de formation.

Il nous faudra crier bien haut et partout ce que nous sommes, montrer que depuis quarante ans nous avons gardé, à travers vents et marées, et quel que soit le pouvoir gouvernemental, la même règle de vie, la même fidélité à cette image d'un homme nouveau libre et fraternel que nous voulons faire naître.

Il nous faudra mettre l'accent sur l'aspect libérateur, pour l'enfant et pour le maître, de nos techniques. Mais surtout il nous faudra suivie pas à pas chacun des maîtres conquis, rompre l'isolement, encourager, aider sans perdre de vue l'esprit qui anime nos techniques.

Comme dans une classe, ce sont les échanges directs et amicaux qui susciteront l'enrichissement continu des expériences.

Quelles que soient les réformes imposées d'en haut par le ministère, nous devons suivre la ligne que Freinet nous a tracée et dont les événements de mai ont montré la justesse et le dynamisme. Ces événements eux-mêmes ont créé cet appel des jeunes vers nous et notre réponse ne peut être qu'une ouverture de plus en plus grande du mouvement à la masse.

Quelle meilleure réponse pourrions- nous donner que l'organisation dans 5 ou 6 grandes régions françaises de stages - journées d'études régionaux ainsi que le propose Elise Freinet?

La Bretagne sera-t-elle la première à adopter cette nouvelle forme de travail?

D'ores et déjà je puis vous dire que les bases d'un stage-congrès régional sont jetées à Brest, qu'un appel puissant est lancé auprès de tous les responsables de la région bretonne afin que les très nombreux jeunes (et moins jeunes) de l'Ouest vivent ensemble quatre jours de chaude camaraderie, de découvertes pédagogiques, de réflexion et d'entraide. Sur le thème proposé par Elise de « L'école ouverte » sont prévus des travaux de commission où chacun apportera ses documents pour une confrontation efficace, des séances de synthèse où se dégageront les grandes lignes de notre pédagogie, une exposition d'art enfantin qui réjouira les cœurs et enfin, si le désir s'en manifeste, des débats autour de notre thème ou d'autres choisis par les stagiaires.

Et nous enverrons à Grenoble quelques représentants qui y apporteront un écho de nos travaux. Alors le Nord, l'Est, la Normandie, le Sud- Ouest, la Provence, le Massif Central, nous vous lançons la balle. Qui l'attrape?

M. PORQUET

CONGRÈS RÉGIONAUX

Une première réponse

Le groupe Bas-Normand de l'Ecole Moderne organisera son premier Congrès Régional les 17, 18 et 19 février 1969 à l'Ecole Normale d'Instituteurs de St-Lo.

La journée du 19 février sera consacrée à l'information des personnes qui désirent prendre contact avec la pédagogie Freinet.

Programme de cette journée :

9 h - 13 h : Travaux de Commissions-Démonstration.

14 h : Réception des officiels.

14 h 30 : Visite de l'exposition artistique.

16 h ; Séance plénière suivie d'un débat sur le thème : « Sens de la pédagogie Freinet ».

Les camarades intéressés sont priés de demander une feuille d'inscription au Congrès en expédiant une enveloppe timbrée au responsable du groupe départemental.

Calvados : BARRIER, 8, rue d'Herman- ville, Caen.

Manche : FEUILLET, CEG Les Pieux, 50.

Orne : LEGOT, 25, rue des Tisons, Alençon,

Sarthe : MOLIERE, Changé, 72.