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Une formule nouvelle de congrès

Janvier 1969

Cette grande fraternité, spontanée et familière que la page de Freinet évoque ici par l'image d’une « fondue » mangée en commun, elle fut l’essence même du climat de nos congrès : s’écouter les uns les autres par le cœur, c’est la meilleure façon de s’entendre, de se comprendre. Notre guide sentait cela qui savait porter ces élans instinctifs et culturels de la masse, à la hauteur d’une communion spirituelle.

Quels que soient nos regrets de ces temps révolus que nous savons irremplaçables — à cause du bonheur que nous en ressentions, à cause du souvenir, comme d’une grande époque, qu’il nous en reste — il nous faut aujourd’hui tourner une page du livre de notre histoire. Sans que la page tournée soit une rupture avec un passé si présent à notre esprit, mais au contraire, une continuité, une adaptation de nos valeurs humaines et culturelles à la réalité présente. Une réalité qui, nous le savons bien, n’a rien de reposant. Tant sont pressants et exigeants les problèmes qui nous incombent. Tant vont s’amplifiant les antagonismes de besoins, d’idées, d’actions préparant sans fin le mûrissement des pensées explosives du mai 68 de la jeunesse protestataire.

L’Ecole du peuple se trouve au cœur du grand drame d’éducation si bien que nous devons en permanence nous recycler par rapport à lui ; repenser nos techniques d'action et de réorganisation pour que nous nous trouvions à la hauteur de l'histoire du peuple.

Le premier devoir qui nous incombe est celui de lucidité : voir clair dans la réalité qui est spécifiquement la nôtre et qui toujours est dépendante de la grande réalité sociale.

De la base au sommet, tous nos militants le savent bien, trois dangers immédiats nous menacent, liés les uns aux autres dans une dépendance qui renforce nos responsabilités :

— Envahissement de nos groupes départementaux par de nouvelles recrues en voie de recyclage pédagogique et dans lesquelles la jeunesse est un facteur décisif.

— Insuffisance du nombre de nos responsables, des cadres, pour faire face à cet appel de la base qui a l'impatience du besoin.

— Main mise sur la pédagogie Freinet par des notoriétés en mal d’arrivisme et surtout par une administration aux abois qui, n'ayant lien dans les mains, entend se servir là où ont fleuri les moissons généreuses de ceux-là même qu’hier encore elle pourchassait. Quand on est au sommet, la chose est simple : il suffit de changer notre noble label de Pédagogie Freinet, en étiquette passe-partout de « pédagogie nouvelle» et le tour est joué...

Voir le danger, en prévoir les conséquences, c’est déjà le premier acte de l’action que nous savons dure à mener. Car, en permanence, elle se double de combat. L'essentiel est de savoir où porter la lutte : dans quel secteur elle peut tailler une brèche ; dans quel autre elle peut planifier une activité féconde ; dans quel autre encore elle doit systématiquement organiser l'entraide des enseignants, toujours liés aux grandes revendications syndicales. Il n’est pas un écrit de Freinet qui, parlant dans la généralité historique des devoirs qui incombent aux éducateurs du peuple, n’ait repris ces nobles engagements. Ils sont, vous le savez, plus que jamais, ceux du moment.

Ce sont ces questions primordiales étayant notre pédagogie qui devraient être mises à l’étude et en discussion lors de notre grande rencontre de masse de ce printemps, si cette rencontre, rendue encore plus ample et plus dynamique, avait pu avoir lieu. Vous savez qu’il n'en est rien : dans les circonstances actuelles, il n'est pas de formule qui puisse répondre à l'accueil et à la mise en place, en un même lieu, de la multitude qui nous étreint. Seul le camp mérovingien pourrait peut-être proposer une solution... Mais la terre, hélas ! n'est plus libre. Et, plus encore que le manque d’espace, l’insuffisance de nos cadres ne saurait répondre à la situation nouvelle : dominer le flot humain, dont la spontanéité anarchiste s'apparente d'une mentalité de foire ; le convoyer vers des séances de travail dont il entend garder le libre choix ; l’intégrer dans des séances plénières où chacun vient avec le désir d’user de sa propre participation aux débats, sans avoir au préalable une notion nouvelle d’une liberté exigée par le nombre. Ce sont là des problèmes pour lesquels aucune solution n’est possible.

Force nous est donc de chercher une formule nouvelle qui, d'abord, ne sacrifie en rien ces facteurs essentiels à la continuité et au dynamisme de notre mouvement, c’est-à-dire : le travail et l’amitié. Alors, quels que soient les aléas de l’heure, seront préservées nos créations pédagogiques et notre grande unité morale si essentielles à la permanence de notre œuvre commune, C’est ainsi que nous vous avons proposé pour travailler en profondeur et en étendue : un congrès national de travail et des congrès- stages régionaux, grand brassage de militants de tous les niveaux.

Notre congrès de travail qui, cette année se tiendra à Grenoble, n’est pas une nouveauté. Il est dans la tradition de nos pré-congrès ; réunissant nos responsables départementaux et nos responsables de commissions, il sera, comme à l’habitude, une mise en commun des travaux réalisés, une confrontation de recherches, la mise en route d'une documentation concluante nécessaire à nos techniques, à nos revues, à notre propagande de pédagogie pratique et culturelle. Y participeront cette année des jeunes camarades qui, sur un plan plus spécialement culturel, auront ici une place à prendre et qui ne leur sera pas marchandée. Le nombre d'adhérents prévu ne dépassera guère les cinq cents, venus de toutes les régions de France et de l’étranger. Car ce rassemblement de nos spécialistes pédagogiques est ouvert, cela va de soi, à toute notre FIMEM dans laquelle œuvrent tant d'exceptionnels camarades. Un jour viendra, nous l’espérons, où nous pourrons réaliser de grands congrès FIMEM, si les hautes personnalités directoriales de l'Unesco veulent bien s’apercevoir qu'un mouvement international pédagogique existe ; qu'il est puissant et dynamique et qu'il est même le seul à pouvoir, au monde, faire la preuve de sa réelle et vaste existence et de son efficience.

En attendant, nous sommes ramenés à nos trop étroites possibilités, mais qui ne nous empêcheront pas de prévoir, pour notre pré-congrès, de vastes expositions techniques et artistiques qui accueilleront un large public populaire ; des tables rondes auront lieu sur les grands thèmes de l’actualité éducative et enseignante ; une conférence aux parents sera prévue.

Pour la grande masse de nos adhérents qui ne pourront participer au rassemblement des spécialistes de commissions, nous avons proposé des congrès- stages régionaux. L'idée n’en est pas nouvelle car déjà nos grands stages du S.O. avaient l’ampleur, le climat, l’efficacité d’un congrès régional. La proposition de rencontres semblables n’était, en somme, que l'élargissement d’une expérience de base concluante.

Disons tout de suite que le projet de semblables rassemblements, dans lesquels l'âme du terroir se sent à l’aise dans des habitudes communes, des façons de sentir et de penser, a suscité grande sympathie et réel enthousiasme. L'essentiel est de se sentir disponibles, prêts à l’initiative et à l'effort : le succès sera toujours au bout.

Donc avec audace ou tout au moins sans excessive prudence, nous ferons notre tâtonnement expérimental des congrès régionaux. Ce qui veut dire que nous ne visons pas d'emblée, la perfection, mais que nous ferons le maximum pour que, partout en France, nos camarades se retrouvent dans leur domaine d’actions, unis par la grande fraternité d'une Pâque qui nous fut toujours habituelle, car elle fut toujours le signe d’une renaissance : tantôt congrès, tantôt rencontres, tantôt stages ou simples réunions de bons camarades qui se retrouvent pour mettre en commun leurs projets, leurs travaux ou simplement leur cœur à l'aise. Nous sommes certains que nos jeunes prendront dans ces rassemblements des responsabilités dans lesquelles ils feront leurs premières passes d'armes et forgeront leur style de militants.

Certes, dans ces manifestations diverses et un peu anarchiques, l’absence de nos responsables nationaux se fera sentir. Ils sont à l'ordinaire les organisateurs éprouvés de tous nos stages ou grandes rencontres nationales et internationales. Mais chez nous, un responsable se double ou se multiplie par une infinité d’autres responsables qui, dans l’organisation des travaux et dans la mise en place et le déroulement des activités, sont souvent d'une remarquable efficience. Bonne occasion pour eux de devenir, à leur tour, les animateurs de cette grande masse militante qui sera toujours la grande réserve du cœur populaire. La place revient à ceux qui ont plus que tous autres, ce don d’accueil et de spontanéité qui, d’emblée, rassemble une équipe, un groupe, ayant même esprit, même sensibilité, même style de travail. Alors, les choses vont de l'avant, sous l’effort de forces décuplées et concordantes. Ainsi, dans le sein même de la masse, s’affirmera, cette année même, l’homme de nos cadres nouveaux. Non pas le leader idéal, efficient dans toutes les activités, sur tous les plans, mais le militant, de tout-venant pourrait-on dire, susceptible d'informer, sinon de façon parfaite, d'ouvrir, du moins, les voies essentielles de la pratique des techniques Freinet et de la compréhension de l'esprit qui les domine.

Ainsi se continuera la présence multiple : s’agrandir sans se renoncer ; se multiplier sans se disperser ; garder toujours vivace et instinctif le lien organique qui suscite en chaque participant la fonction de travailler et de penser pour l'organisme commun » Ainsi sera préservée l'amitié, ainsi ira se renforçant l'aptitude au travail, toujours à l'origine d'initiatives nouvelles.

Pour matérialiser en actes de réelle communication ce lien organique des parties à un tout, nous proposerons, non un thème pédagogique qui risquerait de rendre hésitants nos camarades de la base, mais, restant fidèles à nos engagements de mai 68, nous proclamerons l' Ecole ouverte ; avec tous les recours, toutes les résonances qu’elle appelle dans le peuple qui en sera un jour, espérons-le, le garant. Et puis d'un congrès à l’autre, de stage en stage, de rencontres en rencontres, nous établirons en permanence les liaisons avec Grenoble d'où pourront sans cesse nous parvenir de précieux conseils. Ce que les estafettes de Chilpéric réalisaient à travers les vastes espaces guerriers, les moyens de liaison moderne nous permettront de le faire avec plus d'aisance et de promptitude...

Ainsi, les dangers qui nous menacent de l'intérieur trouveront peu à peu remèdes, mais il est à craindre que ceux qui nous viennent, depuis toujours, de l'extérieur soient plus difficiles à dominer. Depuis toujours, en effet, le plagiat et le démarcage de la pédagogie Freinet sont allés bon train. Mais il faut constater que nous entrons aujourd’hui dans la véritable foire d'empoigne. Nous savons, hélas ! que c'est là la loi de la jungle capitaliste, Mais que des enseignants la pratiquent avec une sorte d'impudeur et de cynisme bravaches, voilà qui surprend quelque peu. Qui surprend et qui peine à la fois ; en raison de cette valeur d'honnêteté et de conscience spirituelle que l'on se doit d’attacher à la fonction enseignante. En raison, tout simplement de cette prescription d'élémentaire justice, familière au commun des mortels : le bien d’autrui ne volera! On a, paraît-il, fait des prisons pour les contrevenants, ceux du moins qui n'ont pas le bras long et des complicités olympiennes.

Nos chers camarades s’indignent d’une certaine séquence télévisée qui, à la première chaîne, à 20 h le jeudi 38 novembre, était consacrée à l'éducation. Il s'agissait de courts extraits de films de l’I.P.N. traitant de l'expression libre et de la correspondance scolaire, réalisés dans la classe de notre camarade Nicole Athon de Sartrouville. Un inspecteur primaire était là pour placer les étiquettes. Comme il fallait s'y attendre, il devait obligatoirement se tromper. Et sur le choix de l'étiquette et sur le nombre de classes pratiquant ces techniques dites immanquablement « nouvelles », et sur l'ancienneté d'une pratique pédagogique, curieusement ramenée d'un demi-siècle à un an, puisqu’aussi bien elles sont dans 40 classes parisiennes les « nouvelles »-nées d’une « nouvelle » expérience... C'est ainsi que, mine de lien, on escamote Freinet et que, le temps étant ainsi aboli et l'outrecuidance portée à son comble, tout désormais commence avec l’expérience du 20e arrondissement, Mais « les choses étant ce qu'elles sont» comme dit quelqu'un qui n’a pas vécu pour rien, va-t-on crier au scandale pour si peu ! Et ici encore, déplaçant les facteurs du dilemme, le scandale ne risque- t-il pas de rester pour compte à celui qui le dénonce? Il faudrait la verve aiguisée d’un Voltaire ou d’un Paul-Louis Courier pour transposer dans le domaine de la satire et de l'ironie percutante de si lamentables incidents. Comment des éducateurs pourraient-ils rester indifférents, non seulement à une spoliation de biens, mais plus encore à cette sorte de déchéance d’arrivisme qui fait perdre à l'homme le sens de la relation entre l’homme et sa fonction, entre sa fonction et celle des autres?

Cependant, quelles que soient les complicités favorables au petit jeu des fausses renommées, favorisées à dessein par l'ORTF, les administrateurs en mal de découverte perdent quelques points dans une certaine sous-commission de l'I.P.N. où l'escamotage des créateurs authentiques est mis à l’épreuve de la simple vérité bibliographique et d'un ample mouvement de praticiens qui, à travers le monde, honore la pédagogie Freinet. On ne détruit pas l’Histoire ; on n'anéantit pas la vérité qui s’est faite action par les plus nobles engagements de la nature humaine et par les multitudes.

Chers camarades, plus ou moins anonymes dans le flot des combattants de la grande mission éducative ; qui vous sentez habités par la même noble passion qui fut celle de votre Maître ; qui avez le sentiment de n'être quelque chose qu'en fonction d’un organisme commun, ne perdez pas courage ! C’est au coude à coude, dans le travail, dans la fraternité idéale, en vous intégrant davantage dans le grand mouvement qui est le vôtre et dans le corps social, que vous affirmerez; votre puissance et participerez au destin du peuple. Il faut voir loin quand 011 voit grand et c’est pour l’avenir que vous travaillez. Et l’avenir n'appartiendra qu’à ceux qui savent unir indissolublement l’instinct personnel et l’instinct social pour les grandes époques de l’histoire des hommes.