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Une approche de l'audio-visuel

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Janvier 1976

 

UNE APPROCHE DE L’AUDIO-VISUEL
AU SECOND DEGRE
C'était trois petits bouts de chou qui, après avoir frappé tout timidement, pénétraient dans le bureau du responsable de la S.E.S. Trois petits "6e", de la bonne 6e, deux filles, un garçon bien polis.
- Monsieur, on voudrait faire une enquête sur le cordonnier qui reste encore dans le vieux Chenôve mais on n'a pas de magnétophone.
La S.E.S. des fois, on s'en souvient, dans le C.E.S., surtout quand il y a un besoin matériel. Mais je pense que la copine qui leur avait conseillé de venir me voir se doutait que je n'en resterais pas à une aide de ce type. Je leur prêtai un mini K7 que nous venions d'acheter à la S.E.S., leur donnant les conseils élémentaires pour l'enregistrement, en recommandant :
- Revenez si quelque chose ne va pas.
Le lendemain, même frappé, toujours bien poli. Mines déconfites :
- Monsieur, on n'entend rien.
En effet, c'était très faible, ils n'avaient pas osé approcher suffisamment le micro et quand ils avaient voulu restituer leur enregistrement à la classe, les 33 autres ne pouvaient plus coller leur oreille (sans compter celle du professeur) sur le tout petit haut parleur du modeste appareil.
Ça commence à m'intéresser, des gamins qui sont prêts à recommencer, ne voulant pas rester sur un échec. On convient d'un rendez·vous et cette fois j'irai avec eux avec ma mini K7 améliorée système breveté Gilbert Paris (1) qui donne des enregistrement soutenant bien la comparaison avec des enregistreurs de type professionnel quand elle est utilisée comme il convient. Je me donne pour rôle d'assurer la prise de son pour assurer une réussite. Nous avons pris la précaution d'emmener deux autres copains de 6e avec nous, pour que notre cordonnier n'ait pas l'air de refaire son numéro.
Surtout qu'en élèves bien disciplinés ils avaient leurs questions bien préparées, lues dans le bon ordre.
J'ai pas pu m'empêcher de bousculer un petit peu cette belle ordonnance en intercalant quelques questions, et voilà le bon vieux parti à évoquer son passé d'apprenti et à comparer le prix d'un ressemelage et le temps qu'il y passe : moins de 4 F de l'heure, ça lui rapporte. Mieux vaut travailler en usine.
- Ah, l'usine, ça vous plairait ?
Et les gamins rembrayent là -dessus, découvrant que le métier, c'est pas seulement la manière de faire la chaussure ou de la réparer. Ça débouche fatalement sur l'avenir de ce boulot, la place de l'artisanat dans notre "monde moderne".
En revenant on avait, bien sûr, plus d'une heure de bande à faire réécouter avec des questions qui étai ent parties dans tous les sens.
Vous croyez que vous allez pouvoir faire réécouter ça en entier à vos copains ?
Ça risque de les ennuyer, et qu'on aura pas le temps. Mais comme/If faire ? C'est là qu'on est content, et pas qu'un peu fier de pouvoir sortir de son sac à malice son petit tour de magicien : les ciseaux amagnétiques, la colleuse et hop, tout ce qui parait inutile toutes les redites, ça disparait et telle question, là si on la rapprochait de telle autre ?
Avant de pouvoir commencer ce travail, il fallait d'abord passer l'enregistrement de la cassette à une bande, dans laquelle on puisse couper. Je pouvais bien prêter du matériel mais je ne voulais pas passer pour le pourvoyeur de bande. Dans un C.E.S. vous le savez, pour avoir une bande magnétique, faut aller voir la documentaliste. Pratiquement tous les documentalistes que j'ai fréquentés sont des gens ouverts, soucieux d'aider maîtres et enfants dans leurs recherches; mais leurs crédits sont limités, et particulièrement dans ce domaine. D'ailleurs les besoins sont en général peu importants : suffit d'une bande pour chaque professeur qui "repique" une émission de la radio-scolaire et accepte qu'elle soit effacée quand il l'a "consommée".
- Quand est-ce que vous me la rendrez ?
- Ah mais on n'a pas l'intention de la rendre, et même on va couper dedans.
Tête de la fille qui, pourtant, se montrera très précieuse par l'aide qu'elle apportera à ce groupe. Mais c'était la première fois qu'on lui parlait de conserver une bande et en plus de la détériorer : pourquoi donc faire ?
Ce ne fut cependant pas long à lui faire apercevoir l'intérêt pédagogique du principe du montage et elle accepta de nous confier cette bande comme premier élément constitutif de sa "magnétothèque". non sans se poser avec inquiétude le problème du renouvellement de son stock pour peu que le système se développe.
Ce qui m'a frappé surtout, c'est la rapidité avec laquelle les enfants comprirent le principe du montage.
Je leur fis une copie sur bande de la cassette rapportée ce qui nous permit déjà de faire ensemble un premier débroussaillage, c'est à dire que nous éliminions déjà ce qui nous paraissait mauvais surtout d'un point de vue technique (bruit de fond trop important - chocs sur le micro ou paroles insuffisamment compréhensibles) grâce à la compréhension de la documentaliste, qui mit aussi souvent que cela fut possible un magnétophone à la disposition des enfants pendant leur temps libre, ceux-ci purent faire un premier résumé de chacune des séquences et lorsqu'ils revinrent me voir, nous avons pu en faire une liste sur un tableau, qui permit de faire leur plan de montage.
Ils avaient choisi un ordre assez chronologique
l'apprentissage du métier
comment on devient patron
la pratique actuelle du métier - ce qu'il rapporte
l'avenir de ce métier.
Je n'ai guère eu à intervenir que pour mettre en garde contre des difficultés techniques pour relier certaines séquences, mais c'était du détail. Une courte "leçon" sur la manière de couper la bande a suffi. Ils ont continué seuls à la bibliothèque, sous le regard bienveillant de la documentaliste et je ne les ai revus qu'après l'audition de la bande par toute la classe.
Ils avaient gardé une vingtaine de minutes et ça avait donné lieu à un bon débat. Le professeur lui-même, (je crois qu'ils avaient réussi à obtenir de passer ça pendant un cours d'instruction civique) avait manifesté son étonnement admiratif devant ce document qui soutenait constamment l'intérêt.
Il n'en fallait pas plus pour faire de ces cinq des mordus de l'audio·visuel. C'est ainsi qu'ils revinrent, alors qu'ils étaient en 5e, m'emprunter à nouveau du matériel pour une enquête sur la peine de mort. Une autre sur la superstition au cours de laquelle ils firent un travail énorme interrogeant professeurs, camarades, parents, frères et soeurs, passants dans la rue et finissant pas s'interviewer les uns les autres. Je les ai même encouragés à participer au concours ORTF chasseurs de sons et leur bande, malgré ses imperfections techniques fut sélectionnée (ce qui n'est pas si facile que ça). L'enregistrement de la grand'mère superstitieuse, grand'mère de l'une des filles eut même les honneurs de l'émission de J . Thevenot "Aux quatre vents".
Mais le plus important, dans cette histoire, c'est ce qu'a réalisé un groupe animé par plusieurs de ces "petits 6e" en 4e où ils ont retrouvé en français Michèle Collin qui s'intéressait au magnétophone, animait un club théâtre et s'efforçait -dans toute la mesure du possible de pratiquer des techniques s'inspirant de la Pédagogie de Freinet.
Elle encourageait au maximum les travaux personnels, soit de création soit de recherche sur des textes quand les enfants n'avaient pas encore retrouvé les chemins de la créativité.
Le groupe animé par Dominique et Madeleine, co-auteur des précédents reportages annonça à Michèle :
- Nous, on veut faire un montage au magnéto
Ça a duré un trimestre, aussi bien pendant ces heures de travail personnel libre qu'en dehors de la classe : chasse aux textes notamment dans BT2 et aux musiques et chansons d'accompagnement. Un trimestre pendant lequel Michèle ne put savoir ce qui se "mijotait" jusqu'au jour où ils firent entendre à la classe un truc dont le titre déjà en dit long: "Conflits et luttes". Mais ça il faudrait que ce soit Michèle elle-même qui vous le raconte.
Xavier NICQUEVERT
de la Commission audio-visuelle de l'ICEM
 
(1) technicien audio-visuel de l'ICEM