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Novembre 1966

Il est des sources qui ne sont que d'eau fraîche et claire,
mais dont l'approche reste comme une bénédiction.

Dans les moments les plus pénibles de ma vie - et notre génération semble née sous le signe des grands bouleversements individuels et sociaux - lorsque l'horizon est comme barré par des catastrophes successives, ce n'est point dans l'enseignement des philosophes, dont on m'a imposé autrefois la lecture, que je vais chercher apaisement et intime espoir.

Je vois mes sources.

La source claire et fraîche qui coule abondamment à l'entrée du village, qui s'engouffre sous un aqueduc pour sautiller en glougloutant jusqu'à la « tine » du vieux moulin. Par les grandes pluies, elle bouillonnait de tous ses flots et semblait s'évaporer en dense brouillard qui s'amenuisait peu à peu sur la place et autour du grand lavoir.

Je retrouve en pensée le maigre filet d'eau sous la racine des buis, au sommet de la montagne, et dont seuls le berger et son chien connaissaient le chemin secret. Nous étions assis là, en ce matin de mai, à manger une tartine pendant que l'eau s'éclaircissait dans la conque de sable hâtivement creusée.

Et ces autres sources claires que furent, ou que restent, les sages qui au village ont su dominer la vie et montrer obstinément les seules voies qui peut-être nous permettront de retrouver et de reconquérir les forces émoussées et les éternelles et simples raisons de vivre et d'espérer :

Ma mère, qui était en son temps comme l'aboutissement d'une culture traditionnelle aujourd'hui apparemment dépassée, dont on tourne volontiers en ridicule les défauts et les insuffisances, sans voir ce qu'elle apportait de calme confiance et d'intuitive illumination.

Mathieu, dont l'esprit a mystérieusement conservé, comme une revendication d'origine, le droit de ne pas croire sans discuter, de tout passer à la critique des réalités, sans s'en laisser imposer par le clinquant de l'apparence qu'il a le don de percer d'une désinvolte chiquenaude. Encastré dans l'édifice d'une sereine philosophie dont il tire calme et puissance, il s'en va, derrière ses bêtes, de son rythme lent de paysan, décelant l'erreur, l'anomalie, découvrant les voies simples, possédé par je ne sais quelle divine aptitude à faire descendre l'idéal au niveau de la vie, haussant l'action quotidienne au niveau de l'idéal pour mettre à sa portée les éternelles vérités qui restent, à travers les cataclysmes, comme des poteaux indicateurs tordus par les éclatements et qui s'obstinent à montrer la route.

Je me suis, plus que lui, aventuré dans les dédales de la culture ; j'ai dû subir les assauts d'une insinuante autorité qui m'ont parfois enorgueilli et égaré ; j'ai participé du progrès. Mais toujours, je me suis retrouvé avec je ne sais quelle nostalgie de la simplicité abandonnée, du bon sens devenu inutile, de la clarté irradiante des sources. J'ai en même temps sondé aussi la vanité d'une culture que l'école et le progrès ont plaquée sur ma nature pétrie de bonne terre paysanne ; j'ai mesuré l'impuissance manifeste des initiés qui ont substitué à la vie complexe et puissante toute une fausse philosophie, des mots et des systèmes, comme ces citadins qui, intimidés par le flot pourtant si inoffensif de la rivière - avec bien sûr ses cailloux, ses lianes, ses poissons, ses serpents - remontent péniblement le courant à la recherche d'un pont, tandis que le petit paysan déluré enlève ses souliers, retrousse son pantalon boueux et, en riant et en éclaboussant, atteint triomphalement l'autre rive.

Alors, j'ai eu la prétention et l'audace de me remettre à l'école des sages de mon village, de les écouter parler, de m'imprégner de leur rythme, de leur sens de la vie, de leur enseignement, pour essayer de découvrir, ou de préciser, ou de prolonger, par-delà l'impasse où nous a abandonnés la culture, les fondements originaux d'une meilleure conception philosophique et pédagogique. Et j'ai voulu faire l'essai de prendre ces sciences par la base pour voir si par hasard, à l'aide de jalons plus méthodiquement posés, il nous serait possible de nous élever plus haut et plus sûrement dans la connaissance de l'homme et de l'enfant, dans l'exploitation, pour des fins éducatives, de leur complexion et de leurs tendances ; s'il ne serait pas possible aussi de mettre à jour, dans la complexité des problèmes essentiels, les chemins de simplicité et de clarté sur lesquels pourront alors s'engager, avec la même calme certitude, tous ceux qui oeuvrent humblement pour une meilleure humanité.

J'ai voulu marcher sur les pas du paysan dans ses champs, retrouver les sentiers du berger dans la montagne ; j'ai voulu m'asseoir avec eux à l'ombre des arbres, le petit « saquet » du dîner entre les genoux. J'ai réappris à scruter la nature si changeante et diverse et j'ai bu à satiété aux sources claires que j'ai si délicieusement retrouvées.

L'ÉDUCATION DU TRAVAIL