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L'action des éducateurs de l'Ecole Moderne

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Mai 1965

Voici le dernier numéro d'une année qui sera marquée, dans l'histoire de notre mouvement par l'accession de nos techniques à une grande diffusion, plus ou moins officielle, avec tout ce que cela comporte d'avantages mais aussi de risques et de difficultés.

A ce nœud délicat, il est bon, pensons-nous, de faire un point rapide de notre pédagogie, afin de mesurer l'importance et la portée du chemin parcouru, sans nous décourager devant les obstacles que nous rencontrons encore et qui sont comme la rançon naturelle de notre succès.


Les pistes que nous avons ouvertes sont en train de devenir des routes nationales où les générations qui nous suivent s'engageront avec sécurité, sans même connaître le nom de ceux qui en ont été les généreux ouvriers. Et pourtant, pour l'histoire d'aujourd'hui et pour celle de demain, il ne serait pas inutile de rappeler encore la part éminente que le mouvement de l'Ecole Moderne a prise au renouveau pédagogique dont nous ressentons les prémices.

I. Le texte libre, l'expression libre, deviennent aujourd'hui des thèmes majeurs de la pédagogie, et tous les éducateurs auront bientôt à cœur de s'en réclamer, même s'ils n'en font qu'un emploi peu conforme à l'esprit d'émancipation qui les a fait naître.

Or, le texte libre, l'expression libre, le dessin et la peinture libre, les poèmes et les chants d'enfants, le théâtre libre, la poterie et les céramiques libres n'existaient absolument pas avant nous. Nos premiers essais en ces domaines ne nous ont guère valu d'encouragements que de la part de personnalités qui, comme Barbusse et Romain Rolland ont su distinguer, par-delà nos tâtonnants balbutiements, les voies salutaires du progrès.

2. La correspondance interscolaire par l'imprimerie à l'Ecole et le journal scolaire, est de notre invention, du moins dans sa forme régulière et permanente intégrée à nos techniques scolaires.

3. L'idée d'un fichier documentaire, qui gagne peu à peu la pédagogie du primaire et du secondaire est partie de chez nous, et c'est nous qui avons réalisé les premiers la classification qui en facilite le rangement et l'usage.

4. Les fichiers autocorrectifs sont aussi fils de nos techniques. Ils seront demain une des formes les plus appréciées du nouveau travail.

5. C'est nous qui avons les premiers lancé l'idée d'une Bibliothèque de Travail distincte de la Bibliothèque de lecture. La collection de 600 brochures BT que nous avons réalisée coopérativement constitue un monument pédagogique incomparable. Son succès a suscité de nombreuses imitations : le livre de travail prend forme peu à peu aux dépens des manuels scolaires que nous condamnions déjà il y a 40 ans et dont les Instructions Ministérielles disent elles-mêmes l'inutilité pour les enseignements spéciaux

6. Plan de travail et conférences d'enfants sont nés à l'Ecole Freinet puis longuement expérimentés dans l'ensemble de notre mouvement. Leur emploi va se généraliser surtout au second degré.

7. L'expérimentation et le travail en ateliers et laboratoires sont l'expression scolaire de notre Education du Travail.

 

8. Nous avons été les premiers à expérimenter et à démontrer l'usage pédagogique du magnétophone. Nos disques de chants d'enfants, nos disques de danses, et maintenant nos BT Sonores, ont donné le ton aux productions commerciales contemporaines.

9. Plus récemment enfin, nos boîtes et bandes enseignantes nous placent à l'avant-garde pour tout ce qui concerne une programmation que nous sommes les premiers à adapter à la grande masse des écoles.

10. Nous sommes les héritiers directs de Decroly dont nous avons popularisé et adapté à nos classes, l'idée de centres d'intérêts que nous préférons appeler complexes d'intérêts pour bien marquer notre souci de mêler l'école la vie.

11. Nous sommes également les héritiers directs de Profit, l'initiateur des Coopératives scolaires auxquelles nous avons donné valeur éducative et humaine.

On parlera peut-être bientôt d'autogestion, selon une formule qui nous vient de nos amis d'Afrique du Nord, et qui tend à bien marquer la nécessité d'associer vraiment enfants et adolescents à la vie et à l'activité de leur école.

12. Sur le plan syndical, administratif et politique, nous avons à notre actif :

- le mot d'ordre de 25 enfants par classe, considéré d'abord comme démagogique, aujourd'hui admis par tous comme une nécessité scolaire et humaine.

‑ Le mot d'ordre : enlevez l'estrade, aujourd'hui repris par les Instructions ministérielles elles-mêmes.

‑ La condamnation des grands ensembles et leur remplacement par des unités pédagogiques de 5 à 6 classes.

Voilà un palmarès qui compte, dont nous avons quelques raisons de nous enorgueillir, et qui est un défi vivant au dénigrement intéressé de ceux qui, depuis toujours, se contentent volontiers d'une inutile et dangereuse pédagogie de la salive.

Mais, malgré l'importance et l'ampleur de ces réalisations, le problème de leur introduction dans les classes reste toujours délicat, au point qu'on conteste volontiers que puisse se généraliser un jour une pédagogie qui n'a pas au préalable, la bénédiction des théoriciens.

Nous pouvons apporter aujourd'hui nos références, et nos assurances.

D'abord que les solutions aux problèmes de modernisation de notre enseignement existent aujourd'hui, que les éducateurs peuvent désormais se procurer le matériel, les livres et les revues nécessaires pour l'utiliser sciemment.

Et ensuite que nous avons à travers la France et dans dix pays étrangers, des Ecoles-témoins, qui ne sont ni des Ecoles expérimentales ni des écoles modèles, mais des exemples de pédagogie Freinet vécus dans toute la gamme possible des classes, de la maternelle aux CEG.

La seule existence de cette chaîne d'Ecoles-­témoins nous est la garantie que le mouvement ira nécessairement en s'élargissant et que, peu à peu, c'est toute la pédagogie officielle qui en sera concernée.

Evidemment, l'Ecole expérimentale Freinet reste l'Ecole-témoin type, non pas qu'elle fonctionne toujours à la perfection, mais parce qu'elle a les coudées plus franches pour continuer les expériences et les mises au point qui restent indispensables au progrès de notre pédagogie. C'est à l'Ecole Freinet encore que sont nées et que se sont développées les boîtes et les bandes enseignantes qui pourraient bien être le grand événement pédagogique de notre époque.


Mais la rapidité de cette conversion reste malgré tout fonction de la possibilité de recyclage des maîtres qui, formés à l’ancienne pédagogie, sont mal préparés à la révolution que nous leur offrons.

Le besoin de ce recyclage se fait de plus en plus sentir en France. D'autres pays, comme le Canada, l'Algérie, l'Allemagne, en ont pris une plus nette conscience encore. Il en résulte que sont de plus en plus nombreuses et pressantes les demandes d'éducateurs, instituteurs et professeurs, qui désirent faire un stage à l'Ecole Freinet. Mais les conditions d'organisation et de travail de notre Ecole ne nous permettent pas l'accueil permanent de nombreux stagiaires. C'est pour répondre à ce besoin que nous avons entrepris la création près de l'Ecole Freinet à Vence, sur un terrain appartenant à la CEL, d'un Institut Freinet de formation Ecole Moderne qui assurerait la formation tout à la fois théorique et pratique d'éducateurs qui deviendraient alors, dans nos diverses régions et dans les pays intéressés, les témoins actifs de la nouvelle pédagogie.

Nous pensons pouvoir recevoir les premiers stagiaires dès la prochaine rentrée. Nous tiendrons nos adhérents informés.

Et nous ferons aussi une autre constatation essentielle. La valeur de l'éducateur, sa compréhension de l'âme enfantine, la générosité avec laquelle il sait se mettre au service des enfants ses connaissances psychologiques et pédagogiques restent certes prédominantes dans nos classes. Et une bonne formation des maîtres devrait y pourvoir.

Mais pour un même éducateur, le rendement de la classe est déterminé par la qualité des outils et des techniques de travail qu'il emploie. Un ajusteur peut être fort bien préparé à son métier, s'il n'a que des outils branlants et des machines qui ne tournent pas rond, il aura beaucoup de mal pour réaliser des pièces toujours imparfaites. Il se dégoûtera de son métier jusqu'à l'abandonner.

 

 

Il y a une vérité, communément admise dans l'industrie mais dont seuls les éducateurs se refusent à tenir compte : le rendement de l'école est fonction des outils et des techniques.

 

Cette vérité se matérialise dans notre Ecole Freinet qui a été, au cours de ces derniers trente ans, comme le témoin actif de l'évolution de notre pédagogie.

Nous avons vécu au début, comme les vivent encore aujourd'hui tant de classes, les journées longues et difficiles où il fallait remplir le temps par des travaux qui n'avaient pas encore leurs bases vivantes dans les besoins des enfants et les nécessités du milieu. Le texte libre et son exploitation directe étaient pour nous une première pierre pour l'édifice. Mais nous n'avions encore aucune technique pour aborder les acquisitions et les techniques.

Il y a eu progrès quand nous avons découvert les possibilités infinies du dessin et de la peinture libre à grande échelle. Les fichiers autocorrectifs nous ont permis de réduire ensuite l'importance et la durée des leçons.

A mesure que s'enrichissait notre collection BT et que se gonflait notre fichier documentaire, nous pouvions aborder le travail libre en histoire, géographie et sciences. Les comptes rendus et conférences en étaient l'aboutissement normal.

Nos SBT nous permettaient peu à peu l'observation et l'expérimentation que nous orientions et dirigions avec nos fiches-guides. Une autre forme de travail était alors effectivement possible.

Nous pouvions progressivement réduire ou supprimer l'emploi des manuels. Une collaboration nouvelle s'instituait dans nos classes et en changeait l'esprit. C'était la collaboration du travail. Nous avons fait désormais un pas décisif avec la pratique des bandes qui nous permet de liquider définitivement la scolastique et de la remplacer par une école par la vie et pour la vie, selon la belle définition de Decroly.

Ce chemin que nous avons parcouru lentement et péniblement au cours de 30 à 40 ans, vous pouvez maintenant le dominer en quelques années, voire en quelques mois.

Il fut un temps où tenir l'équilibre sur un vélo primitif était un tour de force dont seuls étaient capables quelques individus particulièrement vifs et habiles. C'est que la machine était encore trop imparfaite, qu'elle ne tournait pas assez vite parce qu'elle n'avait encore ni pneus ni roulements à billes. Le tricycliste devait être à ce moment là l'artisan qui ajuste ou répare lui­-même sa machine, comme nous avons été nous­-mêmes les premiers artisans qui, au cours d'infinis tâtonnements, avons mis au point nos mécanismes.

Mais maintenant, sur sa bicyclette souple et brillante, l'enfant apprend à rouler en quelques heures. C'est également en quelques jours, ou en quelques mois que l'éducateur novice apprendra à travailler selon la pédagogie Freinet. Il suffit qu'une puissante motivation, le besoin d'échapper à l'abêtissement de l'école et de vivre une nouvelle vie, suscitent l'enthousiasme et l'audace sans lesquels rien de grand ne se fait.

Une méthode de vie est aujourd'hui à votre disposition. Vous en serez les premiers bénéficiaires.


Ainsi, nous dira-t-on, vous prétendez que la méthode que vous préconisez va résoudre tous les problèmes.

Oui, mais à condition qu'elle soit possible.

Et elle est possible, ou du moins peut le devenir à bref délai si nous sommes persuadés d'abord que la solution souhaitable existe quelque part, qu'elle n'est pas un rêve vain, mais qu'il nous appartient à nous d'en faire une réalité.

Evidemment, si l'on croit que les techniques valables autrefois le sont encore pour aujourd'hui et pour demain, les revendications sociales, syndicales ou politiques se feront en fonction de cette éducation du passé.

On se posera :

‑ le problème des locaux, mais on se préoccupera seulement de construire des classes standard sans se préoccuper de savoir si elles pourront servir à une éducation rationnelle tout comme on a naguère construit des cages à poule pour résoudre à l'ancienne mode le problème du logement.

 

 

‑ le problème des effectifs scolaires

 

Les méthodes traditionnelles pouvant s'accommoder d'un nombre très élevé d'élèves, nos revendications paraissent toujours excessives et idéales.

 

 

Une directrice d'E.N. me disait tout récemment : « Non, nos jeunes filles ne peuvent absolument pas supporter l'atmosphère de liberté des classes modernes dans les grandes villes. Là le métier n'est possible que si les enfants ont déjà été dressés à l'obéissance et à la passivité, en attendant qu'on leur administre à l'entrée un tranquillisant qui supprimera toutes réactions ».

 

Nous sommes contre toutes pratiques abêtissantes ou abrutissantes. Si un jour on veut vraiment les supprimer on saura y mettre le prix.

‑ le problème de l'équipement, qui en est réduit actuellement, dans la plupart des cas à celui des manuels scolaires dont nous préconisons la disparition.

‑ le problème de la formation des maîtres qui ne se pose pas avec acuité à l'Ecole traditionnelle puisque les Ecoles Normales y préparent consciencieusement.

C'est nous qui faisons éclater le registre étriqué des revendications traditionnelles pour placer les responsables devant la complexité des luttes urgentes à mener.


A nos revendications explosives, nous en ajouterons cette année une nouvelle : Les devoirs à la maison sont interdits au premier degré, et peuvent, et doivent l'être au second degré. Pourquoi donc voyons-nous, sur le chemin de l'école, cette armée d'enfants qui vont, traînant leurs cartables, lourds de livres désormais inutiles, alors qu'il serait si simple de laisser en classe les outils de travail, comme les ouvriers laissent leurs outils sur le chantier, n'emportant avec eux que quelques chefs-d’œuvres dont ils sont fiers ?

 

 

Nous lancerons nous aussi l'opération cartables à soulager en même temps que nous reprendrons une campagne que nous avions déjà amorcée autrefois au temps du Front Populaire : la réduction du temps de travail et la journée de 6 à 8 heures maximum pour tous les écoliers.

 

Il appartiendra aux administrateurs et aux éducateurs de mettre sur pied une pédagogie efficiente en harmonie avec le progrès technique et social de notre époque.

Et ce sera une raison de plus de faire de notre pédagogie un des grands moteurs du progrès social et humain.