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Ecoles - témoins et écoles expérimentales

Dans :  Techniques pédagogiques › organisation de la classe › 
Février 1967

Le temps a marché depuis que Freinet, dans sa petite classe de Bar-sur-Loup, installait, jour après jour, sa première classe expérimentale. Elle était en effet, cette classe, expérimentale au sens total du mot, dès l'instant que le jeune maître, partant à contre - courant de l’Ecole traditionnelle, inventait des techniques et créait des outils nouveaux, dès l'instant surtout où ces outils entraînaient une expérimentation permanente, qu’ils instauraient un comportement différent des élèves et du maître, une reconsidération totale de l'action d'enseigner dans laquelle l'enfant prenait une place déterminante.

Il s'en suivait quantité de changements que l'on pouvait dire révolutionnaires : l'organisation technique de la classe, née des besoins mêmes des enfants et de l'éducateur, devenait une nécessité de premier plan dont dépendaient toutes questions pédagogiques et psychologiques. Cela, sans aucun à priorisme, sans leçons explicatives, par les seules vertus des techniques instaurées : expression libre, travail sous toutes ses formes, par équipes ou individualisé, échanges interscolaires, coopérative, liaison permanente de l'école au milieu. L’on pouvait constater, en conséquence de ces riches et multiples initiatives, que dans une telle classe où la recherche était comme un pain quotidien, tout était déjà en place pour témoigner des potentialités d'une pédagogie qui, nourrie des sèves de la vie, portait en elle des raisons d’utilité et de rendement, des perspectives théoriques et culturelles.

Mais, expérimenter c'est d'abord savoir douter : tout au long de sa carrière enseignante, le doute, chez Freinet, alla toujours de compagnie avec l’optimisme dans la longue patience des mises au point sans cesse recommencées, les ruptures d'équilibre qui, parfois inquiétantes, finissaient pourtant par susciter le bond en avant qui assure le passage enthousiasmant de la quantité à la qualité. Ce faisant, l'on comprend pourquoi Freinet s'est toujours refusé à faire de sa pratique pédagogique une méthode ayant un caractère absolu et exclusif, imposant un code de dogmes immuables et définitifs. «La pédagogie Freinet, écrivait en 1931 celui qui allait devenir «l'instituteur de Saint-Paul », cherche à embrasser toutes les forces de l'éducation et de l'enseignement ; elle se défend d’être figée et parfaite, mais elle veut être éminemment souple et prête à toute évolution vers le mieux... »

Si je reviens à ces exigences éducatives qui furent toujours celles de Freinet, c’est pour signifier qu’un maître ne saurait prétendre instaurer une école expérimentale sans avoir pris une définitive conscience d'un complexe de données scolaires, humaines et intellectuelles, presque toutes dépendantes d’une organisation technique du travail de la classe. C'est aussi pour nous aider à hiérarchiser nos milliers d’écoles dans des niveaux différents de l’apprentissage et de la connaissance et pour nous orienter vers un recensement nécessaire des divers stades de rénovation de nos classes modernes.

Il y a, en effet, dans chaque département, des écoles diversement démonstratives des avantages et de l’efficacité de la pédagogie Freinet ; les unes donnant une totale sécurité pour la propagande, les autres étant dans l’ensemble rassurantes, d'autres enfin dont il est à craindre que les techniques qui y sont employées le sont dans l’ignorance des moyens et des buts qui justifient leur utilisation. On conçoit qu’il en soit ainsi, en raison des variations de temps nécessaire à l'apprentissage, en raison des difficultés inhérentes au milieu scolaire, à l'isolement d'une classe qui rompt avec les pratiques traditionnelles, en raison surtout de la valeur du maître. Car il y a une garantie de sécurité donnée par la personnalité de l’éducateur, « Il est incontestable, écrivait Freinet il y a vingt ans, qu'en éducation, plus encore que pour les autres branches d'activité, la valeur de l’homme reste une des conditions essentielles pour la formation du parfait technicien ».

Ce n’est pas en vain que depuis tant d’années « la part du maître » reste un souci permanent de notre pédagogie, un objectif sans cesse remis en honneur, quels que soient les avantages des techniques Freinet, quelles que soient les possibilités intellectuelles et sensibles des élèves.

Un bon maître obtient toujours des résultats satisfaisants dans une classe qu’il domine de son autorité intellectuelle et humaine. Un mauvais maître peut en quelques mois compromettre l’avenir de ses élèves. Il est hélas ! à redouter qu'à mesure que va s’accentuant le discrédit de la fonction enseignante, et l’absence de formation des instituteurs, la proportion des maîtres inexpérimentés aille augmentant et tout spécialement dans le premier degré. Il arrive certes que nos écoles modernes aient leur lot de débutants plus ou moins dangereux mais ici, du moins, la nécessaire initiation aux techniques Freinet minimise les risques que court sur une grande échelle l’école traditionnelle. Ne restent « chez nous » que ceux qui sont intéressés par l’expérience et qui ont confiance dans des techniques qui changent d'emblée les rapports de maître à élèves ; encouragés et épaulés par nos camarades du groupe départemental, ces nouveaux venus ont toute chance de réussir si, par ailleurs, ils suivent nos stages, visitent des écoles entraînées à utiliser nos techniques, restent attentifs aux conseils de nos camarades qui les parrainent et surtout lisent l'abondante bibliographie de l'Ecole Moderne et les œuvres de Freinet.

Cela étant, nous devons cependant rester très vigilants et très prudents dans une propagande qui risque de friser parfois un prosélytisme abusif. Il faut, ainsi que le recommandait Freinet dans son dernier leader de L’Educateur, « revenir à plus de simplicité, de modestie, de sobriété dans la propagande ».

L’essentiel est de se pénétrer de l'esprit nouveau qu'apporte une technique bien adaptée. Un débutant peut s'en tenir, au départ, au texte libre, et à la correspondance qui en est le complément, pour voir s'affirmer dans sa classe un climat de spontanéité et de confiance apte à humaniser les disciplines restées encore dans le sillage de la pédagogie traditionnelle.

Un pas en avant sera fait en enrichissant ce départ novateur du journal scolaire imprimé, de la coopérative scolaire, de l’expression libre par le dessin et la peinture, des fichiers autocorrectifs, des bandes enseignantes, ces deux dernières techniques s'accommodant des données d'une classe où les leçons du maître et les « devoirs » d'élèves sont encore employés.

Nous aurons dans ces conditions une classe en voie de modernisation qui ne sera pas démonstrative à 100% de la pédagogie Freinet mais qui par certains de ses aspects peut être significative des premiers avantages qu'on peut en espérer.

Les classes-témoins doivent offrir un éventail plus large de techniques sous l'autorité d’un maître, passé technicien, c'est-à-dire ne redoutant aucun aléa venu de l’emploi des outils, aucun contretemps surgi de l’expression libre ; un maître imprimant à sa classe un rythme d’activités toujours compatible avec une pédagogie unitaire. La meilleure façon d’enseigner prend le visage de l'intérêt profond des enfants, de la spontanéité et de la joie. La discipline est l'essence même du beau travail réussi ensemble. Alors s’ouvrent les portes merveilleuses de la connaissance et de la culture.

Ce sont de telles classes qui sont les plus aptes à faire la preuve de la fertilité et de l'efficience d’une pédagogie puisant dans la vie ses raisons d'être, unissant dans le travail les ouvriers d’une même œuvre dans laquelle le maître est devenu l’ami, le conseiller, le grand camarade.

A un niveau de plus exigeante recherche se situent nos écoles expérimentales, dans lesquelles des maîtres spécialistes de certaines disciplines abordent dans toute leur complexité les problèmes pédagogiques sur le plan de l’efficience pratique, intellectuelle, culturelle.

Ces classes, comme leur nom l’indique, se vouent à l’expérimentation et à la recherche, sans but immédiat de rendement ce qui ne veut pas dire que les résultats en soient aléatoires. La part du maître est ici essentielle et l’expérience d’hier est argument de l'expérience de demain. En apparence, de telles classes ne sont pas, comme l'exige une science scolastique, méthodiquement scientifiques ; elles abordent la vie de front, dans une reconsidération permanente des données en jeu, elles sont sans cesse libératrices de spontanéité et d'imagination, elles sont formatives de personnalités, celles des enfants comme celle du maître.

Les classes expérimentales doivent être jugées à leur niveau et il va de soi qu'elles risquent, au premier abord, de décevoir les spectateurs non avertis ou les inspecteurs dominés encore par des soucis de méthodes progressives. L'atmosphère d’exubérante recherche qui leur est habituelle est la démontration simple et loyale des méthodes naturelles pour lesquelles la part du maître, nous l'avons dit, est décisive ; mais il faut pour le comprendre des esprits ouverts qui, plus loin que le simple contrôle, savent discerner les pouvoirs de la pensée créatrice.

Ceci nous amène à une reconsidération des techniques d'inspection pour nos écoles modernes. C'est une très grave question sur laquelle il nous faut revenir de façon à prévenir certaines incompréhensions ou attitudes plus ou moins hostiles entre inspecteur et « inspecté », alors que, de part et d'autre, tout acte de bonne volonté, tout travail sérieux, toute pensée loyale, devraient être toujours ciment d'entente et de collaboration pour le plus grand bien de l'enfant.

La même reconsidération est à faire pour les stages dans nos classes-témoins. Il faut savoir être soi-même détendu, offrant, avoir l’esprit accueillant et libre pour susciter l'attitude de simplicité et de confiance qui doit être le point de départ d'une propagande fructueuse.

Il faut encore et toujours savoir prendre et savoir donner la part du maître.

ELISE FREINET