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Tentative d'approche de la poésie

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Mars 1976

 

                                                                                                                                                                                   
Mauricette Raymond retrace le chemin parcouru dans cette tentative de sensibiliser ses élèves au langage poétique.
 
 
                                  Tentatives d'approche de la poésie en 4e et 3e
Année 1974-75
 
Un mot dont les élèves ont parfois appris à avoir peur, comme de l'inconnu, du sacré, comme d'un langage obscur ou différent du leur. Un mot dont nous, surtout, nous avons peur: ça ne s'enseigne pas, c'est personnel. Un mot tabou, en fait.
Le compte rendu qui suit sur mes tentatives d'approche de la poésie recouvre l'année scolaire 1974-75 et les deux premiers mois de cette année. Il ne se veut surtout pas un modèle : la première étape s'est soldée par un échec ; le reste erre dans l'incertitude - l'insécurité. Je vais essayer de montrer, en particulier, d'une part, comment ce travail s'est inséré, à un moment, dans la correspondance scolaire, et les conséquences sur celle-ci ; d'autre part comment il a subi et impulsé mon évolution personnelle, en tant qu'enseignante de I'ICEM.
 
A) PREMIÈRE TENTATIVE D'APPROCHE
1) Cadre : l'organisation de mes classes l'an dernier. Les élèves travaillaient en GROUPES (non en ateliers) : ils s'organisaient par équipes autour de thèmes se rattachant à un centre d'intérêt commun.
2) Conditions : Une classe de 4e de trente-cinq élèves. Une élève écrivait beaucoup de poèmes. Le travail sur la poésie s'est effectué uniquement pendant les heures de TO : dix-sept ou dix-huit élèves, une heure par semaine, de septembre 74 à janvier 75.
3) Déroulement : Le travail a démarré à partir de deux aphorismes de René CHAR, qu'Arlette TESSIER, (classe des correspondants de ma 4e à Cadenet), avait donnés à ses élèves : "La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut" et "Au tour du pain de rompre l'homme".
Sur ces phrases, premières recherches en équipes sur le sens des images, utilisation du dictionnaire, puis mise en commun. Cet exercice, après avoir dérouté, est considéré comme un jeu de devinettes. L'élève qui écrit beaucoup demande que la poésie devienne le travail des cours de TO. Les deux groupes acceptent. Le travail se fera désormais parallèlement dans les deux groupes, pas toujours à partir des mêmes textes, mais suivant une méthode identique.
Etape suivante : recherche sur un texte court, dont le sens n'est pas immédiatement évident, un groupe ·sur "Souvenir" de J. Supervielle et l'autre groupe sur "Redonnez-leur" de René Char.
 
SOUVENIR
//Quand nous tiendrons notre tête entre les mains
Dans un geste pierreux gauchement immortel
Non pas comme des saints - comme de pauvres hommes
Quand notre amour sera divisé par nos ombres
Si jamais vous songez à moi j’en serai sûr
Dans ma tête où ne soufflera qu'un vent obscur
Surtout ne croyez pas à de l'indifférence
Si je ne vous réponds qu'au moment du silence//.
 
REDONNEZ-LEUR
"Redonnez-leur ce qui n'est plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s'enfermer dans l'épi et s'agiter dans l'herbe
Apprenez-leur, de la chute à l'essor les douze mois de leur visage
Ils chériront le vide de leur coeur jusqu'au désir suivant
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres
Et qui sait voir la terre aboutir à · des fruits
Point ne l'émeut l'échec quoiqu'il ait tout perdu".
 
Là encore, travail en équipes avec dictionnaire, recherche sur le sens des images et, pour "Souvenir", sur la structure grammaticale. On cherche ensuite LE POINT COMMUN des interprétations (ex : dans le texte de Char, la perte de quelque chose, un manque à combler et l'espoir). Aucune solution n'est donnée, on se limite à cette DIRECTION DE SENS qui autorise la polysémie du texte.
C'est surtout un travail de RÉFLEXION sur le langage.
L'étape suivante se fait à partir d'un texte de Jean-Claude Renard : "La Mer" :
 
LA MER
La mer nous mènera dans des pays d'enfants,
Des pays où la mort a de grandes légendes,
Il y aura des innocences.
L'odeur là-bas des longs soleils s'épaissit au milieu des roses,
Il viendra du silence un enfant de la mer,
Un enfant fabuleux qui dira des légendes ...
 
Sur ce texte, on fait le même travail que sur les précédents. Mais c'est surtout un travail d'IMAGINATION à partir du langage.
Ensuite, je donne en vrac, une série de poèmes sur la poésie et le rôle du poète (GUILLEVIC, ALBERT-BIROT, QUENEAU, VIAN, CADOU etc.). C'est le point de départ d'un débat sur lapoésie et le poète. Mais dans un groupe, j'écris au tableau "La poésie est une arme chargée defutur". Incompréhension totale. Cet aspect leur a échappé. Ça me gêne.A ce stade, nous sommes en décembre. Je propose que nous fassions un dossier pour les correspondants.
Dans cette perspective, la correspondance est surtout une MOTIVATION À LA SYNTHÈSE. Mais la suite a prouvé que le véritable dialogue ne pouvait avoir lieu avec un tel dossier pour départ. Celui-ci avait été constitué par les synthèses par les équipes sur les textes étudiés, et par une synthèse, par une équipe, sur notre démarche. Seul embryon de dialogue ,: les élèves envoient la phrase de J.-F. CHABRUN : "Je plains ceux dont les mains ont défait sans frémir les lacets du songe". On leur pose en "devinette". On envoie le dossier.
Là, je propose que nous nous arrêtions. Les élèves refusent et suggèrent deux directions de travail : la découverte de poètes à travers une série de textes du même auteur et des poèmes sur un thème choisi au niveau de l'équipe. Ce travail se prolonge jusqu'en janvier.
Cette première tentative d'approche de la poésie débouche (enfin !) sur une séance d'écriture collective. Cependant, les textes libres se multipliaient. On quitta la poésie ... par lassitude ... à la fin janvier.
Cependant, les élèves s'étonnaient du silence des correspondants sur le dossier. Après un mois, Arlette TESSIER m'apprend leur réaction : après la lecture du dossier, ils marquent une hostilité assez violente à :
 - la poésie, qu'ils avaient cependant abordée avec Arlette, à travers Eluard, Neruda,
etc. en étude collective, mais avaient déjà trouvée "difficile". Désormais, ils ne voulaient plus en entendre parler.
- la correspondance. Ils refusent de répondre ; finalement, une équipe docile prépare une lettre, qui ne sera jamais achevée !
Arlette et moi regrettons de rester sur cet échec. Nous proposons une rencontre des adolescents. Elle ne peut se faire qu'au début du troisième trimestre. C'est la mise au point. Une dizained'élèves de chaque classe se retrouve à Cadenet un mercredi. Journée mémorable, les enfants se disent. Fervents défenseurs et contradicteurs de la poésie s'affrontent et sympathisent ; c'est le sens de la vie aujourd'hui qui devient le centre du débat. La spontanéité était revenue. La correspondancereprenait un sens. D'autres rencontres étaient sollicitées. Mais il était trop tard. C'étaitbientôt les vacances.
4) Bilan : Sur le moment, dans ma classe, j'étais satisfaite : les élèves semblaient aimer la poésie ; ils prenaient à la bibliothèque du CES les rares livres de poésie qui s'y trouvaient. Ils en écrivaient eux-mêmes beaucoup.
Mais plus le temps a passé, plus j'ai renié cette expérience à cause de son INTELLECTUALISME. Bien sûr que la correspondance n'a pas pu marcher, avec une démarche aussi directe et universitaire !
J'ai relu récemment des textes libres d'élèves. Ils avaient, en effet, bien appris leur leçon : ils faisaient des images, du rythme, avec recherche, parce que j'avais voulu qu'ils découvrent ces deux aspects du langage poétique, et ils l'avaient accepté.
 
B) SECONDE TENTATIVE D'APPROCHE : DERNIER TRIMESTRE DE L'AN DERNIER
Cette fois, c'est avec la classe de troisième que j'avais l'an dernier. trente-cinq élèves. Il n'était plus question que je propose la même démarche, intellectuelle et anti-poétique. Quelques mois avaient passé ! Il y a eu une semaine-poésie. La classe s'est divisée en équipes, toutes consacrées à la poésie, mais chacune se définissant son propre travail d'approche. Je me suis contentée d'apporter un maximum de textes, un magnéto et un électrophone. Une vingtaine de numéros de la revue POESIE 1 ; des anthologies (de la poésie française chez Seghers, de CHARPENTA EAU aux éditionsouvrières), des textes polycopiés, ont circulé. Il y a eu des montages, des textes recopiés, desessais de diction à plusieurs, des enthousiasmes... mais aussi des élèves qui se sont ennuyés.
Bilan : Moins négatif que dans le premier cas. Il y a eu beaucoup plus de création, un enthousiasme pour le montage avec musique. Pas d'explication de textes. SI, dans un texte choisi, un passage semblait obscur, l'équipe et moi essayions de l'éclaircir ensemble, c'était tout ; ce n'était pas le but.
Mais, c'est surtout le problème de l'organisation de mes classes que j'ai alors reposé. La poésie, plus que tout autre travail, fait ressortir les inconvénients de mettre une classe entière sur unmême centre d'intérêt, même si cette classe éclate en groupes de travaux différents à partir de ce thème.
A partir de là, j'ai mis ma classe de 4e en travail d'ateliers. C'est elle qui y était le mieux préparée. Un atelier de poésie est né et a fait quinze jours de lecture de poèmes, recopiant les préférés.
C'était la fin de l'année scolaire 1974-75.
 
C) TROISIÈME TENTATIVE D'APPROCHE DE LA POÉSIE : CETTE ANNÉE
1) Cadre : L'organisation de mes classes cette année. Toutes mes classes (une 4e de trente-cinq élèves et une 3e de vingt et un élèves) sont éclatées en ateliers (roman, théâtre, enquête, etc.).Dans chaque classe sont nés un ou des ateliers de poésie. Les ateliers tournent sur une période de trois semaines. La plupart des ateliers ont des fiches de travail. L'atelier de poésie n'en a pas.
2) Déroulement : Au début de chaque période, les élèves qui ont choisi un atelier de poésie définissent eux-mêmes le travail qu'ils ont envie de faire sur la poésie. Des recueils, une boîte avec destextes, des gerbes, sont à leur disposition. Jusqu'à présent, voici ce que j'ai eu :
Un atelier en 4e m'a demandé des textes sur le cheval. J'ai apporté des poèmes de GARCIA
LORCA et de SAINT-JOHN PERSE. Ils ont expliqué des images, puis ont laissé les textes pour écrire eux-mêmes, sur ce thème, collectivement et individuellement.
Une élève s'est vite séparée du groupe : "moi je préférerais la mer". J'ai apporté des textes sur la mer. Elle aussi a vite laissé les textes pour écrire.
Un atelier en 4e a lu les textes de notre boîte à poèmes. Ils ont choisi "Les Écoliers" de M.FOMBEURE et un sonnet de V. HUGO ("Elle était déchaussée, elle était décoiffée ... "). Ils ont refait un texte sur le thème de l'écolier et ont cherché l'image de la femme dans la poésie à partir du texte de HUGO.
Un atelier de 4e a fait un montage au magnéto sur "Chant du Ciel" de Robert DESNOS.
Un atelier en 3e (un élève) a fait un travail sur la calligraphie.
Voilà où j'en suis cette année. Ilest trop tôt pour faire un bilan. En fait, je donne des outils de travail, je réponds aux questions quand il y en a (et que je le peux), j'écoute et je regarde les résultats. Ce n'est pas très sécurisant. Ça donne parfois l'impression de s'en tirer à bon compte et de laisser tomber un atelier. Mais dans l'évaluation, ils ne me le reprochent pas encore. Ca va peut-être venir, et je ne sais pas encore comment je répondrai ! Mais peut-être ceux qui choisissent l'atelier de poésie ont-ils besoin de cette quasi non-directivité pour déboucher sur la création, comme ils le font en ce moment. En tout cas, ça me satisfait mieux que la première approche intellectuelle.
Je ne suis pas sûre que ça me satisfasse vraiment ! Ce qui me semble certain, c'est que tenter d'approcher la poésie dans une classe, de quelque façonque ce soit, c'est prendre le risque de voir un certain nombre de choses remises en question ;pour moi, depuis l'an dernier, le sens de la correspondance a changé ; il se trouve que ma classede 3e correspond avec une classe de 3e d'Arlette TESSIER. Dans les deux classes, d'anciens élèvesde nos 4e de l'an dernier, qui avaient subi l'échec de la correspondance décrit plus haut. Cependant,c'est spontanément qu'ils ont redémarré cette année. Bientôt, nous devons nous rencontrer.
Peut-être parlerons-nous aussi de poésie ? L'organisation de ma classe aussi a changé, en partie grâce à la poésie. Et sans doute ma relation avec bien des élèves également.
A travers mes tentatives d'approche de la poésie, c'est surtout cette évolution que j'ai voulu évoquer, que je trouve importante.
Et ce n'est pas fini. .. Septembre-Octobre 1975
Mauricette RAYMOND
"Les Cardelines"
Le Rocher du Vent
84800 SAUMANE