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L'ENSEIGNANT(e) FACE À SA SEXUALITÉ

Dans :  Principes pédagogiques › Formation et recherche › connaissance de l'enfant › 
Avril 1978

 

L'ENSEIGNANT(e) FACE À SA SEXUALITÉ
Cette synthèse d’un sondage effectué lors du stage régional de Lectoure incite à commencer ou à approfondir une réflexion et un dialogue autour d’un sujet encore trop souvent tabou et de situations"affectives" bien plus fréquemment subies que véritablement assumées par l'enseignante).
 
Le “groupe de base de la salle 205” a commencé, comme d’autres, par des exercices d’écriture et de graphismes immédiatement polygraphiés au limographe et à l’imprimerie. Mais ce besoin de techniques momentanément calmé, et le groupe ayant fait connaissance à travers ses productions, la nécessité d’une réflexion plus approfondie sur notre vécu pédagogique s’est fait jour. Plusieurs éléments ont concouru à nous faire choisir un sujet que nous avons sommairement intitulé “désir et institution” : la visite de l’exposition, une table ronde sur l’AAO qui eut lieu en soirée, en particulier.
La visite de l’exposition montrait bien que dès lors qu’on libère l’expression, les problèmes affectifs et sexuels des enfants viennent au grand jour ; plusieurs membres du groupe de base posèrent la question : dans quelle mesure l’l.C.E.M. prend-il en charge la réflexion indispensable en ce domaine ? Ne mêle-t-on pas souvent sous le terme “d’affectivité” des éléments variés dont certains sont nettement de caractère sexuel ? La “mémoire de l’I.C.E.M.”, c’est-à-dire ses publications, rend-elle compte de l’importance de l’analyse de ce vécu (affectif et sexuel) dans la relation pédagogique ? Nous avons noté un article dans L’Éducateur numéro 14 du 30 mai 77, la B.T.R. numéro 12 du 20 octobre 75, Techniques de Vie numéro 247 feuillets 23 à 28. Néanmoins ces textes étaient inconnus de la plupart, et même, à l’intérieur du groupe, plusieurs pensaient que ces problèmes n’avaient pas à être abordés, ou en tous cas, ne pouvaient concerner que ceux qui enseignaient à des adolescents : plusieurs femmes présentes, salle 205 enseignaient dans des C.E.T. à très forte majorité masculine, et l’on admettait que leur sexe puisse être, qu’elles le veuillent ou non, une composante de leur pratique pédagogique, (curieusement, je constate que ceux qui ont débattu sur le thème : affectivité et sexualité, à la régionale sud-est, — Techniques de Vie numéro 247 —, cantonnaient au début le problème à la maternelle).
Une discussion très riche s’instaura alors dans le groupe qui décida d’amorcer une enquête, première approche du problème, au niveau des stagiaires de Lectoure. C’est ainsi qu’un questionnaire (un de plus !) fut distribué au repas, suscitant des réactions variées. Il cherchait modestement à savoir si les enseignants présents connaissaient les textes de loi réprimant les relations sexuelles entre mineurs ou entre mineurs et majeurs (de même sexe ou de sexe différent), et les efforts faits pour modifier cette législation ; il s’agissait aussi de savoir si la séduction était ressentie comme présente dans la situation pédagogique ; enfin, de voir si on pouvait établir un rapport entre la structure institutionnelle choisie comme cadre de vie, la conscience de son vécu affectif et sexuel en général, et la conscience de ce même vécu en situation d’enseignement.
Certes, le questionnaire était trop rapidement élaboré (nous l’avons bien vu au moment du dépouillement !) et ceux qui l’ont critiqué de ce point de vue avaient parfaitement raison. Mais ceux qui l’ont rejeté comme “visqueux”, “con”, “n’ayant rien à voir avec la pédagogie”, “fantasmes anormaux”, etc., nous ont choqués. Choqués parce que nous étions à l’I.C.E.M, et non dans une quelconque conférence pédagogique.
En fait, les empêcheurs de pédagoger en rond que nous étions voulaient surtout lancer une réflexion dans ce domaine au sein de l’I.C.E.M. Il nous semble indispensable qu’une pratique qui favorise l’expression libre aille de pair avec une réflexion sur la façon dont nous sommes capables d’assumer tout ce que cela implique. Heureusement, la moitié environ des questionnaires distribués (177 sur 350) nous sont revenus remplis (douze seulement avec des insultes ou des grivoiseries (?) ce qui semble indiquer un désir de ne pas négliger cette composante de la pédagogie.
Un premier dépouillement a été affiché à la fin du stage de Lectoure.
Nous pensons donner d’autres prolongements à ce travail. Pour toute participation, écrire à :
Marie-Claude SAN JUAN 6 place Pré Botin 77160 Provins
ou à
Colette HOURTOLLE 13 rue J. Laforgue 65000
 
Etait-ce un questionnaire tout à fait comme les autres ? A voir et lire les réactions auxquelles il a donné lieu, sûrement non. On avait distribué 350 exemplaires, 177 nous sont revenus dont 165 ayant répondu à toutes les questions. Ceux qui ont refusé le questionnaire, l'ont fait à des degrés divers soit en omettant de répondre, soit en ajoutant des insultes, soit en essayant de le détourner mais malgré tout, ils ont senti ie besoin de rendre cette feuille.
Pour dépouiller le questionnaire, après une lecture en survol des réponses, on a décidé d'adopter deux différenciations, selon le sexe Homme ou Femme, selon le type de classe auquel avait affaire l'enseignant : composé d'adolescents ou de pré-adolescents, ce qui donnait :
 

Femmes

Hommes
 

classe de pré-adolescents
 

62
 

23
 

classe d'adolescents
 

41
 

20
 
 
Donc 146 questionnaires traités en entier. On voit déjà que presque deux fois plus de femmes que d'hommes ont répondu au questionnaire et qu'un peu moins de la moitié des réponses est constituée de femmes ayant affaire à des préadolescents.
La moyenne d'âge des réponses se situe au-dessous de 35 ans ; au-dessus de cette limite les femmes sont plus nombreuses à répondre que les hommes.
 
Question 1 :
39 personnes sur 146 ont eu connaissance de la pétition sur l'abrogation des lois réglementant les relations sexuelles. 81 personnes sur 146 informeraient sur l'existence de ces lois d'autant plus face à des adolescents. Par contre 36 femmes ayant affaire à des pré-adolescents sur 62 ne voient pas la nécessité d'aborder un problème législatif en classe.
Question 2 :
C'est surtout dans le langage que ceux qui s'autocensurent ont l'impression d'avoir à se contrôler mais le jeu de l'autocensure semble surtout jouer pour les femmes ayant affaire à des adolescents.
Question 3 :
On retrouve cette différence en ce qui concerne le comportement dans la classe face à des garçons ou des filles, 27/41 femmes face à des adolescents adoptent un comportement différent alors que le chiffre est de 10/62 pour les femmes face à des pré-adolescents (Chez les hommes respectivement 12/20 et 6/23).
Question 4 :
On pouvait s'y attendre, le jeu de la séduction a une part plus grande face à des adolescents qu'à des pré-adolescents plutôt si on est une femme (35/41) qu'un homme (14/20), toutefois elle demeure présente face à des pré-adolescents, femmes : 36/42 et Hommes : 10/23.
Question 5 :
On note surtout une grande différence entre sexes face à des pré-adolescents : 25/62 femmes se reconnaissent comme ayant l'image du maître-mère alors que 3/23 hommes ont l'image du maître-père,8/23 adoptant une attitude autre que celle proposée par le questionnaire, 3/23 seulement utilisent l'image du maître-père. Face à des adolescents 10/20 hommes ont une attitude de maître-copain contre 16/41 chez les femmes. Enfin 30/146 veulent avoir une attitude distanciée.
Question 7 :
Le clivage se fait surtout selon que l'on a affaire à des adolescents ou non. Mais si 50 femmes sur 103 déclarent avoir été troublées par un garçon seulement 13 hommes sur 43 l'ont été par une fille et sur ce chiffre aucun des hommes ayant affaire à des pré-adolescents. Cela relève surtout que le sens de la question a été compris différemment selon le sexe de l'enseignant. Ainsi, si aucun homme ne déclare avoir été troublé par un élève de son sexe, 30 femmes sur 103 ont été troublées par une fille. C'est cette question qui est un peu le lapsus du questionnaire : car il y a contradiction entre cette absence de trouble chez les hommes face à des pré-adolescentes, leur désir de ne pas jouer le rôle du père (question 5) et celui d'une certaine séduction (question 4). Où passe donc leur affectif ?
Question 8 :
Du trouble à l'acte sexuel, il y a un ame et cette question a été ressentie comme la plus loufoque surtout pour les personnes ayant affaire à des pré-adolescents ? Toutefois plus d'hommes que de femmes ont proportionnellement tenu à souligner l'inexistence d'un tel rapport face à des adolescents comme des pré-adolescents. Quant à l'existence de tels rapports, deux femmes et deux hommes ayant affaire à des adolescents le mentionnent uniquement dans un lien hétérosexuel.
Question 9 :
26 personnes sur 146 vivent seules et le déplorent le plus souvent ou bien revendiquent cette solitude comme structure d'indépendance. 20 personnes sur 146 indiquent un refus de structure dans leur vie affective.
Question 10 :
Cette question est apparue le plus souvent comme répétitive de la précédente ou bien le mot forme a été compris comme opinion sur sa vie, façon de la vivre. C'est dans cette question en tout cas que se révèle le plus un désir de lieu privé sans étiquette. Rares sont les réponses qui indiquent : uniquement hétérosexuelle. En tout cas 98 personnes sur 146 se déclarent satisfaites de leur vie affective.
Et 12 pas du tout.
Question 12 :
28 personnes sur 146 ont souligné le fort intérêt qu'ils avaient pris à ce questionnaire.
On pourrait conclure que l'intérêt du questionnaire est de révéler des contradictions et un manque de réflexion sur ce qu'on est dans sa classe. Surtout en ce qui concerne les pré-adolescents, il n'est pas étonnant que l'institution fasse peser un si fort tabou sur la sexualité des enfants quand les enseignants eux-mêmes (et surtout chez les hommes) trouvent incongru de se poser la question du sexuel dans la relation affective (alors que par ailleurs ils soulignent leur désir de s'éloigner de l'image paternelle et d'avoir d'autres liens dans la classe).
 
Des extraits des réponses au questionnaire en forme de témoignages
TEXTES DE FEMMES
1. Vie en couple non satisfaisante :
- parce que les cheminements (le mien et celui de mon mari) ne sont pas les mêmes,
- manque de coopération dans la vie matérielle et pratique, dialogue, mais irrégulier, difficile. Il pense que les problèmes se règleront avec le temps. Tout est bien. Il vit, il respire, il mange, etc.ça suffit !
2. Je vis des relations affectives et sexuelles multiples. Je n'ai pas envie de me ré-enfermer dans un couple. J'ai envie de rencontrer les hommes qui m'attirent. Les relations multiples me permettent de me sentir libre à tout moment, tout en me donnant également un certain sentiment de sécurité,car ce sont des relations qui durent. S'y côtoient à des dosages divers amitié et amour. L'amitié domine peut-être.
3. Autonomie et solitude. Plutôt satisfaisant, mais... parce que le refus des structures c'est aussi le refus de la relation de pouvoir. L'autonomie c'est s'assumer seule : parfois très angoissant. Intolérable parfois d'être toujours en marge. Refuser les relations de pouvoir, c'est parfois rompre une tendresse quand même, et d'autre part les choix hors structures rendent impossibles (ou presque) à vivre certains désirs qui sont complètement réappropriés par la norme. Exemple : faire un enfant.
Enfin la relation qui m'intéresse est celle que je vis avec des gens aussi autonomes : ce n'est pas souvent. Le reste ce sont des gens qui déçoivent ou qui piègent. Mais quand même parfois des réseaux de relations très fortes.
4. Couple élargi : impression de grande sécurité - tantôt très agréable et reposante - tantôt grand ras le bol et déprime à l'idée de passer à côté d'autre chose.
5. Je sens que l'absence de structure, de pôle affectif privilégié est une condition pour que je ne crève pas. Je le considère comme un moment qui durera peut-être toute ma vie. Je sens que ça m'aide à vivre. Mais je ne veux pas nier le vide affectif et sexuel que souvent je ressens. Quelquefois des envies de sécurisation et de protection. Mais je sens toute structure comme étouffante, mortelle pour moi.
 
TEXTES D'HOMMES
1. Je ressens avec beaucoup d'acuité la difficulté de communiquer avec autrui ; de lutter seul dans la vie. Je mesure le privilège que j'ai de lutter et de vivre à deux.
2. Je suis satisfait car j'ai pris le postulat, et ma femme aussi, qu'il valait mieux assumer la responsabilité de vivre à deux et avec nos enfants.
3. La vie de couple me fait découvrir d'autres possibilités de vie, de communication.
4. Homosexualité militante radicale et théâtrale.
5. Hétérosexuel de type épisodique et bref.
6. Ma vie sexuelle et affective est vide et triste comme tout, et peut-être que c'est irrémédiable ; j'espère que non. Peuttre je dramatise trop.
7. La structure du couple permet l'éclatement cyclique de certains désirs comme elle peut complètement me faire plonger dans des crises de solitude.