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L'Ecole Freinet, école expérimentale

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Janvier 1966

Le titre d’Ecole expérimentale reconnu officiellement à l’Ecole Freinet n’ajoute rien à ses fonctions et à sa destinée, car, par obligation, dès sa création, l’Ecole de Vence a été une école expérimentale de première zone, pourrait-on dire.

C’est évidemment pour mettre à l’épreuve les techniques Freinet, que l’école a été créée, et jamais elle ne fonctionna aussi bien qu’à ses origines, alors que dans sa période la plus héroïque, à l’écart de l’administration, elle n’était vraiment dépendante que de ses authentiques animateurs. Nos camarades les plus anciens se souviennent certainement de nos stages d’avant-guerre où les enfants et nous-mêmes assurions en toute vaillance et simplicité les charges de l’internat, celles de la classe et aussi les charges sociales d’une école devenue très souvent séminaire pour jeunes moniteurs ou militants syndicalistes, et par surcroît dans la période de pré-guerre, les charges humaines consécutives à la guerre d’Espagne : dès 1937, 80 enfants trouvèrent asile chez nous et notre stage de 1939 fut la démonstration la plus tangible d’une éducation plus encore soucieuse d’humanité que de pédagogie scolaire, plus généreuse et plus haute que la pitié et que le savoir.

Ces toutes dernières considérations situent notre école au niveau intellectuel et moral qui marqua ses débuts. Elles laissent cependant dans l’ombre le travail de militantisme pédagogique centré par la CEL — qu’il fallait faire vivre ! — le militantisme politique et syndical aussi. Toutes fonctions qui grignotaient les journées et les nuits, car rien ne se donne à ceux qui sont délibérément des pionniers. Ils savent qu’à l’exemple de la vie « chacun doit se surmonter lui-même ».

C’est dire que notre Ecole n’a jamais bénéficié intégralement des avantages que notre travail aurait pu lui conférer, sur le plan financier et pédagogique, si nous avions voulu la faire rentable au lieu de l’intégrer, dès le début, à une grande entreprise dont elle supportait hélas ! les aléas. De là des faiblesses inévitables, inhérentes à la pauvreté surtout, mais aussi à un manque grave d’appui intellectuel, au non conformisme de nos conceptions éducatives, et à notre totale indifférence aux honneurs ou au qu’en-dira-t-on. Et de ce fait notre Ecole prenait dès ses débuts une physionomie bien à elle : une école de plein vent et de plein rendement, avec tout ce que cela comporte de réticences et de réprobations de la part des béotiens, mais avec tout ce que cela suppose aussi de biens et de valeurs réels chez les enfants et les adultes, lancés tous ensemble dans une aventure héroïque qui sera comme la trame de notre pédagogie.

Nous avons vécu de ces biens qui sont notre petite et grande histoire, et nous entendons les préserver jusqu’à notre dernier acte de lucidité. Au moment où nos techniques à l’honneur risquent de compromettre l’esprit même de nos efforts, nous tenons à rappeler que l’Ecole Freinet n’est nullement vouée à une pédagogie scolaire d’apprentissage des connaissances et des techniques par la méthode Freinet. Certes, les techniques jouent un rôle déterminant dans notre pédagogie, mais dans le cadre indispensable de l’esprit qui l’anime par une sorte de sanction de l’intelligence qui tend à honorer la vie par tous les moyens.

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On verra plus loin, dans ce numéro de la revue, comment l’Ecole Freinet a su, à travers quarante ans de luttes, rester fidèle à son souci de toujours : sauver les nombreux enfants rejetés par l’Ecole et dont nous faisons ressurgir, par la diversité et la recherche d’outils et de techniques nouveaux, cette part d’intelligence et d’humanité, qui est beaucoup mieux répartie que ne le prétendait l’Ecole et dont nous aidons au perfectionnement et à l’éclatement.

Nous faisons la preuve, par nos réussites — et les classes de perfectionnement et de transition en feront leur profit — que l’intelligence n’est pas logée seulement dans le cerveau, ce qui laisserait croire automatiquement que ceux qui ne réussissent pas dans la zone intellectualiste sont d’une qualité humaine inférieure, avec un quotient intellectuel déficient (il ne faut pas oublier que le quotient intellectuel est basé presque exclusivement sur des tests intellectuels et qu’ils ne peuvent donc témoigner que de cette forme d’intelligence).

Or, nous avons été les premiers à faire remarquer, ce qui devient maintenant de conception courante, qu’il y a de multiples formes d’intelligence, toutes comparables en qualité et importance, même si elles sont diverses en manifestation : I intelligence des mains, de la sensibilité normale et supra-normale, l’intelligence du nombre, des formes, de la couleur, des sons, qui étaient antérieurs à la culture scolaire et nous ont valu cependant les chercheurs qui, depuis des millénaires ont scruté la nature dans tous ses domaines, les artisans émérites, les techniciens créateurs, les musiciens, les sculpteurs, les artistes, les organisateurs, les hommes de bon sens et les sages de tous les temps. La plupart d’entre eux n’avaient bénéficié d’aucune culture scolastique. Ils avaient tiré avantage d’une culture parallèle, d’une culture naturelle qui, de tous temps, a montré sa valeur. Or, au lieu de tenir compte de cette culture naturelle parallèle, l’Ecole actuelle a abordé la démocratisation avec la prétention à une sorte de primauté, seule valable, qui exclut de la culture ceux qu’elle n’en juge pas dignes. Nous assistons alors au drame contemporain : les enfants, qui, peu enclins à l’enseignement exclusivement explicatif des écoles, échouent à la porte étroite des 6e et sont rejetés comme non intelligents. Cette condamnation infamante affecte profondément les parents qui font tout pour que leurs enfants puissent y échapper parce qu’ils sentent, et ils savent que ceux-ci ne pourront plus désormais prétendre qu’à une formation technique, à un destin de deuxième zone qu’ils seraient cependant aptes souvent à dépasser.

Rien de plus dangereux que l’insistance de l’Ecole à essayer de faire comprendre aux enfants ce qu’ils ne peuvent aborder par ce biais, de leur imposer des leçons et des devoirs qui les excèdent, de les rejeter dans une position permanente d’échec qui leur donne en effet le sentiment qu’ils sont moins intelligents que leurs camarades et que s’ils veulent triompher ils devront essayer de le faire par des voies clandestines qui deviendront des voies de protestation et d’opposition, et seront sanctionnées comme telles.

Combien ces enfants se sentiraient revalorisés à leurs yeux et aux yeux de leurs parents si on leur donnait dès l’Ecole des occasions d’éminentes réussites non-spécifiquement intellectuelles, si on leur prouvait par la vie même qu’ils peuvent devenir des artistes qu’on admire, des créateurs aux idées originales qui contribuent au progrès, des chefs d’entreprises tout à la fois audacieux et réalistes — ceux-là même dont la société actuelle a le plus urgent besoin !

L’expérience courante montre qu’il y a dans les individus des ressources infinies, qu’ils peuvent manifester lorsqu’ils sont parvenus à se dégager des handicaps scolastiques — et qu’ils réussiraient dans bien des cas si nous pouvions les y aider par une reconsidération totale et profonde de l’éducation.

Nous montrerons dans cette étude, par des exemples vivants, des réussites décisives dans ce domaine.

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Cette reconsidération de l’éducation est urgente si on veut que la démocratisation actuelle ne soit pas une nouvelle ségrégation, la plus inhumaine et la plus antisociale. Elle préoccupe aujourd’hui une portion croissante d’éducateurs, de techniciens, de parents d’élèves et d’administrateurs pour lesquels l’Ecole Freinet apparaît pour ce qu’elle fut, et ce qu’elle veut rester : le creuset où naissent les idées et les expériences qui conditionnent et conditionneront l’avenir.

Mais que ces éducateurs et ces administrateurs ne se méprennent point ; on ne vient pas à l’Ecole Freinet pour y admirer le spectacle d’une classe bourgeoisement ordonnée, même selon des principes nouveaux, et qui pourrait préfigurer une classe-pédagogie Freinet intégrée comme nous le souhaitons au système scolaire contemporain.

Un creuset, ça bouillonne, en transformant en permanence les éléments dont il se nourrit. L’Ecole-creuset d’aujourd’hui ne ressemble point à ce qu’elle était il y a six mois ou un an.

Elle peut être calme et reposante parfois et l’instituteur finit par croire que tout est arrivé... Mais une idée nouvelle vient tout à coup modifier l’atmosphère quiète de l’adulte. Ce sont les enfants qui les premiers pressentent, avant que surviennent les changements, dans quelle direction il faut aller. Et ils foncent, curieux de créations nouvelles qu’ils devinent plus hasardeuses, moins rassurantes que l’habitude d’hier, mais plus exaltantes à n’en pas douter. Ainsi le calme plat de la bonne petite scolastique qui mijotait sous couvercle de techniques « enfin adaptées », se transforme en actions un peu fiévreuses et impatientes qui visiblement dérangent l’adulte qui s’engageait dans la zone des eaux dormantes.

On devine que le changement n’est bien accepté que par l’éducateur qui a assez d’initiative, d’énergie, de jeunesse pour admettre l’enjeu. Qui a aussi une suffisante culture pour savoir d’avance que tout est changement et que la vie se livre et se délivre à chacune de ses créations. Qui a pris — c’est indispensable — la précaution de lire les ouvrages théoriques qui s’essayent à éclairer la pratique pédagogique des Techniques Freinet. Alors, tout va de l’avant, tout chantier s’organise et s’ordonne car créer n’est pas œuvre de gribouille. Et l’Ecole Freinet remplit pleinement son rôle.

Ne parlons pas du très rare cas où nous jouons de malchance : le collaborateur atterrissant chez nous à cause du soleil de Provence, de charges familiales à alléger ou du poil dans la main... Disons que toute collaboration porte néanmoins ses fruits, plus ou moins nombreux, plus ou moins mûrs ; mais il faut redire que le niveau actuel des instituteurs, sur le plan de la culture, est bien en dessous de celui des collaborateurs qui nous sont venus dans les quinze années qui ont suivi la guerre 1939-1945. Le recrutement des maîtres du primaire est une cause première de la dégradation de l’école publique et l’Ecole Freinet n’y échapperait pas si nous ne restions vigilants.

C’est dire que plus que jamais, nous devons être en alerte pour ne pas laisser se détériorer ce climat de recherche permanente et de mise à l’épreuve qui est nécessaire à toute école expérimentale qui a derrière elle un passé qui garantit l’avenir.

Le maître qui, à l’Ecole Freinet, sait entrer dans le jeu, ne peut que se réjouir de ce renouveau permanent qui change l’atmosphère et fait fleurir des créations qu’il ne soupçonnait même pas. Il se sent porté lui-même par l’ampleur de certains travaux qui n’ont rien de scolaire, et le replongent dans les exigences manuelles et morales d’un artisanat qui ne redoute aucune responsabilité.

Rien n’est plus exaltant que la chaîne dans le travail. Alors l’enfant impose sa vérité dans ce qu’elle a de plus généreux et de plus spontané. Et l’on devient optimiste et confiant dans ce coin de brousse où, en fin d’une existence tout entière vouée à l’enfant, on se sent porté au niveau des patiences et des genèses des œuvres de nature.

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Quelles que soient ses faiblesses momentanées ou irrévocables, l’Ecole Freinet a été jusqu’ici la garante de la valeur d’une pédagogie naturelle qui ailleurs, dans des milliers d’écoles, a fait ses preuves.

Pour des yeux qui savent voir, aucune place n’est vide quand des présences d’enfants s’imposent dans la profusion des désirs, des impatiences, des appels vers l’avenir. Ces enfants qui sont des enfants du soleil et de l’air libre, échappent par leur seul aspect à toute notion de scolastique ; leurs visages éclairés d’intelligence vive, leurs gestes de confiance, leur fierté naturelle dans un laisser-aller vestimentaire impossible à corriger les marquent d’une sorte de noblesse instinctive. Toutes réalités qui ne servent ni leur réputation, ni la nôtre au premier coup d’œil du visiteur... Mais il faut s’approcher pour mieux voir : alors on s’aperçoit que chacun de ces enfants est habité par une grande tendresse de « toute la création et qui n’arrête pas d’engendrer de la joie.

De ces biens-là, on peut vivre pendant une existence entière. Si quelque apaisement peut nous venir au soir d’une destinée bien malmenée, ce sera celui d’avoir pu aider, de toute notre foi, à orienter ces enfants vers la compréhension et le bonheur.

C. et E. FREINET