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Le Musée d'art enfantin de Coursegoules et les autres musées à venir

Dans :  Techniques pédagogiques › 
Septembre 1964

Nous nous excusons auprès des nombreux camarades qui venus de très loin bien souvent pour visiter le musée, ont trouvé porte close. Oui, le musée existe toujours et il était bien dans nos intentions de le laisser ouvert et même de le présenter aux nombreux visiteurs qui pendant juillet et août font un crochet par Coursegoules. Cette réalisation artistique, considérée jusqu’ici comme unique au monde, a été annoncée dans divers périodiques et revues comme l’une des curiosités à visiter dans toute la Provence. Ce n'est pas ici le lieu de souligner la désinvolture du jeune camarade qui, prenant de très loin ses responsabilités, a jugé préférable de repartir à peine arrivé, laissant toutes portes ouvertes par une journée de vent... De tels procédés sont indignes de notre Ecole Moderne. Ce n’est que 20 jours après ce « lâchage » que nous avons été avisés, « par ses soins » d'avoir à nous soucier de nos biens.,. Heureusement, Madame Focachon, la boulangère qui veille sur nos richesses avec une sollicitude que pourraient lui envier bien des éducateurs, a pallié ce fâcheux contretemps, en se dérangeant très souvent pour accompagner les visiteurs étrangers et en donnant la clé, simplement, à ceux qui venaient de l'Ecole Freinet.

Les très nombreuses visites de connaisseurs et de journalistes font la démonstration par leur adhésion chaleureuse à cette initiative que l'expérience doit être poursuivie et amplifiée dans tous les coins de France ou une telle innovation est possible. Nous sommes à l’entière disposition des camarades qui auraient la noble ambition d’une telle entreprise. Le plus difficile certainement est de trouver un local, mais il est dans toute ville des bâtiments vétustes et désaffectés que nos jeunes camarades se feraient un plaisir de restaurer pour recevoir les expositions locales.

Notre camarade Bouvier vous parlera ici de l'exposition de Deauville, prémice d'un musée pour l'année prochaine.

Nos amis de Loire-Atlantique nous entretiendront de même de l’exposition de l’Ecole Moderne dans les bâtiments du musée de Nantes et de leurs espoirs de voir s’ouvrir une exposition permanente.

Il semble que Grenoble nourrissait un projet semblable.

Bordeaux est lui aussi bien placé pour renouveler la belle exposition du Congrès de 1956.

L'Ecole Freinet, continuant sur sa lancée, a de vastes initiatives pour l’année scolaire qui se profile sous les meilleurs auspices. Nous en reparlerons au long des mois à venir.

C'est seulement dans un ensemble bien choisi d'œuvres enfantines que se dégagent les qualités particulières de chaque création. C’est en examinant de près les détails et en les resituant dans le tout que l'on pressent les données neuves de cette vision claire de l'enfance. C'est à elle qu'il faut toujours revenir pour se sentir habité d’une nouvelle réceptivité et d’une nouvelle manière de penser, comme éternellement plastiques et vivantes. C’est comme un bain d’eaux lustrales. Chers camarades qui bien souvent courez après « la culture » comme après la lune, ne savez-vous pas que vous avez dans votre classe mille occasions de découvrir et d'enrichir votre propre culture? Celle qui, venue de votre sincérité et de votre sensibilité affinée par le spectacle des oeuvres qui naissent sous vos yeux, appelle les résonances de l’esprit et du cœur qui au long des civilisations ont magnifié les plus belles créations humaines. Elles viendront à vous si vous les désirez non pas pour enrichir un coin de votre mémoire, mais pour vous aider à comprendre les richesses que l’enfant prodigue à jet continu car elles sont cet excédent de sensibilité qui sacre le poète et l'artiste dans leurs dons les plus instinctifs et les plus généreux. Il faut surtout savoir redonner à la vie ce qui appartient à la vie. Dans nos moroses écoles publiques, prisons modernes de l’enfance, il faut savoir libérer les oiseaux qui habitent le cœur de l'enfant. Il faut savoir aussi ouvrir les fenêtres pour redonner à ces oiseaux la liberté pour laquelle ils sont nés. Les œuvres enfantines ne sont pas créées pour dormir dans des cartons ou enrichir des collections personnelles. Elles doivent porter témoignage des initiatives créatrices infinies qui font du petit d’homme l’artisan de son propre destin et qui incitent l'adulte à avoir des égards pour ce monde d’enfance si débordant de joie et d’enthousiasme et qu’une pédagogie inhumaine cloue au pilori de l'immobilisme, de la pauvreté intellectuelle, de l’humiliation, car on est humilié, n’est-ce pas? quand on ne peut être soi-même.

Nous avons beaucoup à faire pour réparer les dégâts d’une réalité scolaire qui est une atteinte permanente à ce besoin de liberté aussi nécessaire que l'air que l'on respire ; cette liberté toujours appelée au long des âges et qui met sans cesse à notre portée la fraîcheur d’une contemplation directe du monde ; qui nous laisse plein d’allégresse à l’écart des autels et des idoles oppressifs car elle est, elle, le levain de notre personnalité la plus vaillante et la plus lucide.

Non, une œuvre d'art, même la plus réussie n’est pas le but à atteindre exclusif. Elle n'est qu'un élément démonstratif des pouvoirs d'enfance ; une occasion de remonter aux sources primordiales de la vie pour nous faire comprendre que malgré la réalité décevante, rien n’est perdu, nos biens sont préservés et la vie toujours peut compter sur elle-même. C’est là je crois, le plus beau message que l’éducateur peut apporter au monde.

Vous ferez donc un effort, chers camarades, pour vous défaire de ce penchant, pourtant bien naturel, à garder les productions de votre classe dans le circuit resserré de l’école et des amitiés les plus proches. Il faut sans cesse aller vers les autres, organiser des échanges, désenvoûter vos élèves de leurs propres créations par tes circuits Boule-de-Neige. A l’exemple de notre chère Jeanne Vrillon — qui dans les départements dont elle a la responsabilité, crée inlassablement un art collectif — livrez vos œuvres à une plus large audience. Il faut donner pour recevoir et vous recevrez plus que vous ne donnez si vous lisez sur les visages de ceux que vous comblez, ce joyeux étonnement, ce chaleureux acquiescement que laisse la beauté sur son sillage.

Au seuil de l'année scolaire, je ne saurais mieux faire pour répondre à vos demandes de conseils que de vous dire de relire L'Enfant Artiste et surtout de regarder avec attention les belles images qui doublent le texte à chaque page. Vous trouverez là les suggestions les plus directes, l’atmosphère la plus naturelle pour ouvrir les portes de cette liberté à laquelle il nous faut encore et toujours revenir car elle est l’essence même de la création la plus loyale et la plus passionnée.

Alors, quand on vit l’acte créateur, l’âme est en santé, celle de l’enfant comme la vôtre. C'est avec votre discernement, votre sollicitude que naîtra ce penchant à mieux aimer, à mieux comprendre qui est la base de votre propre culture si vous jouez le jeu sérieusement et « prenez courage chaque matin ».

Maintenant, vous en avez le devoir : il faut aller de l’avant.

E.F.