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Les chiens aboient, la caravane passe...

Dans :  Techniques pédagogiques › 
Novembre 1964

On s'occupe enfin de pédagogie. Et, sans fausse modestie, nous avons certainement beaucoup contribué à créer chez les usagers cette inquiétude, chez les éducateurs ce souci latent d’améliorer leur rendement, et même dans l'administration une préoccupation dont on peut peut-être suspecter les motifs, mais qui n’en est pas moins évidente et dont l'éducation pourrait en définitive bénéficier.

Et pour si paradoxal que cela paraisse ce sont les milieux, disons de gauche, qui sont les plus hostiles et les plus réticents à cette ouverture vers l'avenir, Nous en avons déjà dit un mot dans le dernier Educateur et nous en parlerons plus longuement dans notre prochain numéro de Noël. Dans son dernier numéro, la revue communiste L'Ecole et la Nation, n’ose-t-elle pas écrire : « Ce n’est pas la première fois que notre revue prend à partie la « pédagogie utopique ». Mais il faut dire que les conditions sont aujourd’hui toutes différentes quand le pouvoir gaulliste essaie de l'utiliser à ses fins. Est-ce par hasard si, par arrêté du 21-7-64 « l'Ecole Freinet, sise à Vence » vient d'être désignée comme école primaire expérimentale ?»

A gauche donc, dans le milieu où pourtant militent tous nos camarades, on nous repousse ; et quand on n'a pas de raisons, il faut bien en trouver. Ailleurs, on nous imite, on nous copie et on nous démarque. Ce qui est normal, et ce que nous avons toujours prévu.

Nous ferions le jeu des uns et des autres si nous perdions nos forces et notre allant à nous justifier. La justification, c’est notre œuvre, dont nous pouvons tous être fiers,

Nous continuons donc notre travail coopératif.

Un camarade nous écrit que nos revues seraient bien si elles n'étaient pas occupées exclusivement par les bandes enseignantes.

D'abord, ce n'est pas tout à fait juste, notre Educateur Magazine qui occupe plus de la moitié de la publication a, cette année, un contenu plus général et culturel qui semble donner satisfaction. Quant à L’Educateur technologique, nous avons dit déjà en début d'année pourquoi nous l’axerions non sur ce que nous pouvons considérer comme acquis et dont toute notre littérature pédagogique porte aujourd'hui témoignage, mais sur le travail qui, dans divers domaines, reste à faire, les boîtes et les bandes notamment,

L'expérience est hardiment commencée au-delà de l'Ecole Freinet et nous commençons la publication maintenant d'articles : Comment je pratique dans ma classe pour les bandes enseignantes, qui apporteront exemples et nourriture à tous les camarades qui éprouvent le besoin de chercher non dans le passé mais vers l'avant la solution des problèmes qui leur sont imposés.

Le travail se poursuit en même temps dans les groupes, dans les équipes diverses, par notre cours par correspondance, par les cahiers de roulement, par Techniques de Vie dont nous poursuivons l'édition. Et L'Educateur en donnera la synthèse.

Nous avons constaté avec plaisir, à la lecture de la première série de devoirs de notre cours par correspondance que, effectivement, notre pédagogie s'implante effectivement dans les classes par la mise en action de nos premiers mots d'ordre qui tendent à devenir pratique courante : enlever l’estrade, modifier la disposition traditionnelle des tables, créer des ateliers de travail, pratiquer le texte libre et la correspondance, faire dessiner et peindre les enfants, rechercher une attitude nouvelle dans les rapports maître- élèves.

Oui, un premier palier est atteint, qui est et sera définitif et qui nous permet de nouvelles conquêtes.

On dira que ces premiers outils, ces premières techniques sont mal utilisés dans les classes. N'en est-il pas de même de la technique traditionnelle des manuels scolaires, des devoirs et des leçons? N'y a-t-il pas ceux qui les emploient automatiquement, en acceptant une sorte de démission de leur rôle d'éducateurs, et ceux qui font des leçons sans résonance dans l’esprit et la vie de leurs enfants, et ceux qui savent les animer et les humaniser? Il y a là une question de formation des éducateurs qui est valable pour notre méthode aussi bien que pour les autres. Je me suis toujours élevé contre cette injustice qu’il y a à exiger de notre pédagogie un rendement à 100% alors qu’on se contente communément de 10 à 20% avec les autres méthodes.

Il y aurait évidemment lieu d’expérimenter scientifiquement, avec des classes témoins et des tests. Mais quels tests? En attendant l’opinion de milliers d’éducateurs et de centaines d’inspecteurs nous est une suffisante sûreté pour la poursuite de notre travail.

***

Dans les mois qui viennent, nous continuerons à étudier l’usage des bandes dans les divers cours et pour les diverses disciplines, au premier degré et au secondaire ; nous poursuivrons à l’Ecole Freinet notre expérience d’étude du milieu par les bandes, et du texte libre également par les bandes, l’individualisation de la plupart de nos techniques.

Je n'en citerai qu'une pour l’instant : le calcul mental dont nous sentons tous la grande nécessité, et que nous tâchons de lier au calcul vivant. Même par le procédé Lamartinière, seuls font effort les quelques élèves particulièrement aptes ou entraînés, les autres suivent... et nous savons ce que cela signifie.

J’ai commencé la préparation de bandes de calcul mental qui permettent à l'enfant de faire, avec intérêt, 100 opérations pendant qu’il en ferait 10 selon les méthodes classiques. Pour cela, nous employons le procédé que nous avons utilisé pour nos bandes de calcul et de français : nous ne demandons pas à l’enfant de faire un effort permanent de recherche ou d'acquisition de mécanisme, Nous procédons comme dans la vie : si nous devons monter sans cesse un escalier, même si les marches en sont réduites, nous nous fatiguons davantage, d'une part parce que ce sont toujours les mêmes muscles qui fonctionnent, et d'autre part parce que le travail est monotone. Si, après une montée d'escalier nous avons un palier ou même une descente, nous ne sommes jamais lassés par la conquête. Bien sûr, nous parcourons un plus long trajet, ce qui ne semble pas économique, mais nous faisons un effort normal et sans fatigue.

Il en est de même pour l'ascension en montagne : il en est qui montent droit, à pic. Le trajet est numériquement plus court, mais on n'avance que centimètre à centimètre, et pas sans risque. Il en est qui veulent s'attaquer à cette ascension par performance. Mais ceux qui veulent arriver normalement au sommet ne craignent pas de faire de longs détours, de suivre les vallées, de contourner des pics. Mais ils sont sûrs d'arriver.

Nous ferons de même pour notre calcul mental. Il faut que l’enfant puisse avancer sans effort exagéré, qu’il puisse avoir toujours sa part de réussite, ce qui lui vaut un profitable entraînement. Et de temps en temps, après les paliers nous accédons à de nouvelles conquêtes. C’est d'ailleurs exactement le principe du Tâtonnement que nous ne savons pas toujours généraliser.

Je donnerai un exemple d’une de ces bandes de calcul mental. D’autres camarades, mieux entraînés que moi, doivent faire mieux, sur ces mêmes bases. Envoyez-moi vos travaux. Nous serons en mesure de publier.

Faites de même des expériences de calcul vivant et d'étude du milieu, par bandes. Envoyez-moi vos productions.

Pour faciliter cet échange indispensable de travaux nous enverrons deux bandes vierges gratuites à tout camarade qui nous aura envoyé une bande valable (que nous ne retournerons donc pas. Prenez-en copie avant).

Notre machine à imprimer les bandes a commencé à fonctionner.

C’est une sorte de longue presse à rouleau de 3 m 50 de long.

Le texte des bandes, soigneusement préparé à l’ICEM, est photogravé et reproduit donc sur clichés métal qui sont placés sur le socle.

Un montage complexe circule mécaniquement sur ce socle de 3 m 50, Il comporte : un rouleau presseur ; un système de 4 rouleaux encreurs, et un dispositif pour recevoir la bande vierge, déjà embobinée.

La bande est imprimée à l’aller. Au retour elle se rembobine automatiquement, Il n'y a plus qu’à la placer dans l'étui et à la mettre à votre disposition,

Le rendement sera pour l'instant de 100 à l’heure.

Nous commençons donc le tirage des 60 bandes de notre cours de Français, et le tirage des bandes 90 à 100 du cours de Calcul qui sera ainsi terminé. Les tirages seront terminés à Noël. Nous pourrons alors entreprendre d'autres éditions.

La fabrication et la mise au point de cette machine, toute réalisée à la Société Anonyme Techniques Freinet, ont demandé six mois. Vous nous excuserez donc de ce retard en pensant que notre pédagogie dans ce domaine aurait piétiné si nous n’avions pu résoudre le problème complexe du tirage des bandes. Comme vous le voyez, nous continuons à mener de front pédagogie et technique, ce qui ne va pas toujours sans aléas, mais nous a permis dans le passé, et nous permettra encore dans l’avenir, les vraies conquêtes de la pédagogie moderne.

***

Ces bandes sont toutes l'œuvre d'équipes de camarades travaillant dans leur classe. J'en ai opéré moi-même la dernière mise au point pendant que nous les expérimentions une dernière fois à l'Ecole Freinet. Nous ne prétendons pas qu'elles soient parfaites. Elles existent. Nous demanderons même à certains groupes d’en entreprendre la critique constructive en vue de certaines améliorations. Et vous savez aussi que le système des bandes vous permet toujours de corriger les insuffisances de nos réalisations.

La vente de nos boîtes et de nos bandes ne fait que s’accélérer, au point que nous nous préoccupons de la mise en place d'un système de production susceptible de satisfaire à la demande.

A nous de mettre au point coopérativement, ce matériel et cette technique,

C. F.