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Pouvons-nous et devons-nous faire le procès de l'Ecole traditionnelle au Second degré ?

Février 1965

Nous allons, au cours du prochain Congrès, nous appliquer à faire le procès, constructif d’ailleurs, de l'Ecole traditionnelle au 1er degré, celle que nous connaissons le mieux, puisque c'est celle qui nous a formés, et au sein de laquelle travaillent encore la masse de nos adhérents.

Sommes-nous autorisés à critiquer de même le 2e degré? Nous ne l'aurions pas osé au début du siècle, alors que l'enseignement secondaire était pour nous comme une chasse gardée dont les rites et les buts n'étaient pas de notre ressort.

Les choses ont changé depuis, et nous devons en prendre conscience en rappelant que, de notre temps, aucun d’entre nous, sauf de très rares exceptions, n'était appelé à passer par le secondaire, dont nous pouvions donc, dans une certaine mesure, nous désintéresser.

Or, même si la réforme scolaire n’est pas totale, même si les fils de travailleurs pauvres restent désavantagés du fait de l'influence déterminante du milieu pauvre où ils se trouvent, il n'en reste pas moins que la masse des instituteurs d’aujourd'hui sont passés ou passent par le second degré, que leurs enfants y sont plongés parfois tragiquement, et que donc la façon dont ce second degré remplit sa fonction éducative et formative vous intéresse au premier chef. 

Nous ne disons pas que vous avez le droit de vous préoccuper de ce second degré : vous en avez le devoir, avec les professeurs, s'ils savent remplir pleinement leur rôle, malgré eux si nécessaire.

La difficulté de notre tâche, au second comme au premier degré, vient justement du fait que, éducateurs nous- mêmes, nous sommes amenés à critiquer, à juger, à innover dans un milieu — nous allions dire conservateur — où nous devons travailler en avant-garde, en nous détachant des groupes — ce que nous ne voudrions pas — en critiquant ce qui est, et dont vivent tant de nos collègues. Il en est ainsi depuis que nous avons entrepris il y a 40 ans la rénovation de notre pédagogie sur la base de notre travail effectif dans les classes.

Nous devons donc, en conséquence de ces considérations, régler notre propre conduite Ecole Moderne : soucieux, pour nos enfants et pour nous-mêmes, de réaliser dans nos classes une forme meilleure d’éducation, nous nous appliquons à agir, en toutes occasions, sans aucun parti pris, expérimentalement. Nous ne nous engageons pas dans une forme nouvelle de pédagogie ou dans une technique parce que nous y croyons, mais parce que nous les avons vu pratiquer avec succès autour de nous et parce que nous en avons fait des essais nous-mêmes dans nos classes. Nous travaillons sans dogmatisme théorique, mais avec tout le bon sens dont nous sommes capables ; nous nous dépouillons le plus possible des œillères déformantes de la scolastique. Nous n’attaquons pas ceux qui ne veulent pas nous suivre : ils peuvent s'ils le désirent, s’asseoir au bord de la route ou prendre des chemins de traverse, Nous prouvons le mouvement en marchant, mais pour progresser, nous sommes amenés aussi à critiquer et à dénoncer non les hommes, mais les organismes, les habitudes, les théories et les pratiques qui sont à l'opposé de nos propres réalisations et qui constituent non seulement un frein, mais un obstacle à nos progrès.

Nous nous heurtons ainsi partout à la tradition : on fait des cours non parce qu'on en juge la pratique efficace mais parce qu'on en a toujours fait ; les enfants doivent apprendre par cœur parce que le par cœur a toujours été comme le pendant naturel du cours ; on achète des manuels parce qu’il y a toujours eu des manuels dans le cartable de tous les écoliers ; on donne des notes parce qu’on en a toujours donné, avec cette aggravation actuelle que les progrès techniques étendent abusivement à 1’enseignement la précision des mesures au centième ou au millième qui a normalement cours dans l'industrie, mais qui est tout simplement une monstrueuse hérésie appliquée à la correction des devoirs et au contrôle des leçons. Et nous nous étonnons toujours que des professeurs, trop souvent chatouilleux sur des principes, osent affirmer qu'un devoir vaut 7,35 et un comportement 8,75 !

Nous nous appliquons à regarder tous ces éléments de l'Ecole traditionnelle au second degré, objectivement, mais l’esprit dégagé aussi de tout ce que la longue tradition de l’Ecole a imposé comme tabous et que nul n’ose attaquer et démolir.

C'est au nom de notre expérience et de notre dignité d’éducateurs que nous osons nous attaquer à ces tabous, mais c’est aussi au nom de nos propres enfants que nous ne saurions sans remords, laisser passer au laminoir qui aplanira tragiquement en eux tout ce qui nous les rend chers : leur intelligence, leur originalité, leur élan de création et de connaissances qui sont tout simplement leurs élans de vie, leur audace en face du monde difficile qui les attend.

Nous ne voulons pas qu'une tradition qu’on sait aujourd'hui dépassée abêtisse au lieu d'éduquer.

Il arrive un moment, dans les civilisations, où l’ancien qui fut en son temps élément de stabilité et de progrès, devient obstacle à la vie qui impose la marche en avant. Alors quiconque veut servir la vie doit faire implacablement le procès de ce qui doit disparaître pour que s'instaure une formation à la mesure du présent et de t'avenir.

La tradition au second degré est plus forte encore qu'au premier degré où elle est déjà quelque peu ébranlée. Nous savons que notre entreprise de modernisation de l'enseignement sera délicate et difficile. Il y a cependant, tant dans l'enseignement que parmi les parents d'élèves, suffisamment de personnalités conscientes et décidées pour que la vie reprenne un jour, ici aussi, tous ses droits,

C.F.