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La lutte et l'action continuent

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Mars 1965

Nous n’avons pas la cote, ni auprès de l’administration (ce qui ne saurait trop étonner, bien qu'il y ait aujourd'hui d'encourageantes exceptions), ni auprès des partis politiques qui nous trouvent volontiers ou anarchistes ou indifférents, en tous cas peu enclins à suivre passivement des mots d'ordre.

Or, il faut qu'on sache qu’il n’y a là, hélas ! rien de bien nouveau. Il suffira aux camarades de lire le Tome II de Naissance d'une Pédagogie Populaire(1) pour comprendre les raisons, connues ou inavouées, de l'ostracisme dont nous avons toujours été victimes. Il n'y a qu'une différence, c'est qu'il y a 20 ans nous n'étions qu'une poignée, active et dynamique certes, mais peu représentative par le nombre.

Pour donner aux nouveaux venus une idée exacte et juste des oppositions que nous rencontrons et de la permanence de nos points de vue nous nous contenterons ici de puiser dans les éléments de notre longue et laborieuse histoire en citant Naissance d'une Pédagogie Populaire.

Techniques seulement ?

Repoussé par les partis politiques, allons-nous prendre une position de pédagogues idéalistes qui prônent seulement leurs techniques sans considération des difficultés qui conditionnent cette pédagogie ?

Allons-nous, par prudence ou par trahison, nous mettre à l'écart du grand mouvement de libération nationale et internationale qui marque cette époque?

Nous répondions déjà en 1939 à ces mêmes questions en précisant d'une façon définitive les directions permanentes de notre action.

Nous écrivions alors dans notre revue : « Quelques camarades se sont étonnés de ne voir dans notre bulletin l'expression d’aucune idéologie sociale ou syndicaliste. Et, en effet, notre silence à cet égard ressemblerait fort à ce souci de neutralité que nous critiquons dans la Nouvelle Education et la Ligue internationale pour l'éducation nouvelle.

Mais nous n’avons pas prétendu et ne prétendrons pas faire de notre coopérative ni de notre groupe une association nouvelle ayant ses destinées propres, ses moyens d'action et ses buts,

Persuadés que nous sommes que l'éducation ne peut rien sans l’appui vigoureux des organisations syndicales et ouvrières, nationales et internationales, nous avons déclaré que nous nous considérions seulement comme un organisme d'études pédagogiques, et que nous laisserions à nos syndicats, à nos fédérations, à nos associations diverses de défense corporative et idéologique, le soin de faire aboutir nos revendications.

Nous ne craindrons pas, dans cette revue, de chercher les causes véritables de la misère de l'école populaire en régime capitaliste, nous montrerons les voies possibles de libération scolaire. A nos adhérents à lutter ensuite, comme ils l’entendront, sur le plan politique et social, et au sein de leurs groupements, pour que puissent un jour se réaliser les rêves généreux des pédagogues ».

Telle demeure la position actuelle de l'Ecole Moderne.

Ce souci de ne pas nous substituer aux organisations syndicales reste le nôtre, comme reste le nôtre aussi notre désir d'agir par tous les moyens en notre pouvoir pour que changent les conditions de milieu qui conditionnent notre pédagogie.

Il faut croire que notre mot d'ordre était bien suivi jusqu'à la déclaration de guerre de 1939, notre mouvement a payé un lourd tribut contre l'hitlérisme d’abord, pour la résistance ensuite. J'ai été moi-même emprisonné pendant 21 mois dans des camps de concentration, puis chef de maquis et ensuite membre d’un Comité Départemental de Libération.

Nous souhaitons que la tradition puisse se continuer.

Pédagogie pure !

Vers la même époque (c'était la montée du fascisme), j'écrivais :

« L’Ecole a dressé des écoliers. Elle a oublié de préparer des hommes.

Elle n'a pas oublié : c’est à dessein qu’elle ne prépare pas des hommes.

Dans les conjonctures présentes, s'obstiner à faire de la pédagogie pure serait une erreur et un crime. La défense de nos techniques se fait sur deux fronts simultanément, sur le front pédagogique et scolaire certes, où nous devons plus que jamais être hardis et créateurs parce que l'immédiat avenir nous y oblige, et sur le front politique et social pour la défense vigoureuse des libertés démocratiques ».

Instituteurs militants

Les militants politiques doivent ils rester traditionalistes et donc réactionnaires dans leurs classes, persuadés qu'ils sont de la primauté de l'action politique et sociale qui préparera pour un jour qu'on estime prochain le climat favorable à une école libérée? Voyez ce que j'en disais en 1934, et qui reste, inutile de le dire, intégralement valable aujourd’hui :

«Nous voudrions cependant faire un appel particulier aux milliers d'instituteurs militants d’avant-garde qui, soit par manque de temps, soit plutôt par incompréhension de la portée de notre effort, se refusent à nous suivre, et continuent le dangereux bourrage traditionnel. Il faut absolument que ceux-ci se rendent compte à quel point leur conduite dogmatique en classe, leur discipline autoritaire, leur asservissement inconscient aux programmes et aux manuels sont en contradiction avec leurs conceptions sociales et politiques de libération prolétarienne. Il y a là une harmonisation de l'activité personnelle qui décuplera tout à la fois le rendement pédagogique et le rendement social de leurs efforts…

...Ne dites pas : « il y a une besogne urgente de propagande qu’il faut mener hardiment pour jeter bas un jour un régime qui est la négation même de l'idée éducative; nous n'avons pas le temps de rénover notre classe».

Nous ne sous-estimons point ni la portée ni l’urgence de cette propagande. Nous avons dit bien des fois l'impasse où se débat l’éducation nouvelle bourgeoise et le seul espoir révolutionnaire qui reste à la pédagogie prolétarienne. A tel point que, s’il nous fallait choisir entre effort éducatif et militantisme social et politique, il nom serait difficile de nous prononcer radicalement. Mais nous prétendons justement que rénover leur classe selon nos techniques aidera nos camarades militants dans leur action sociale prolétarienne...

...Camarades d'avant-garde, n'hésitez plus. Vous devez aussi être des éducateurs d'avant-garde, mais à l'image de ceux de notre groupe, qui connaissent la nature des obstacles qui se dressent devant eux, qui mesurent avec sûreté la portée de leurs efforts, qui sont conscients de l'aspect social et politique de l'éducation prolétarienne et qui, sur tous les terrains luttent sans faux espoirs, donc sans désillusion, avec cet optimisme enthousiaste qui transformera le monde ».

L'unité laïque

On nous accuse parfois maintenant d'attenter, à l'unité indispensable de l'action laïque.

Or, nous avons appelé sans cesse à l'union des éducateurs. Nous avons été sur le point d’aboutir avec notre initiative de Front de l'Enfance qui s'inscrivait dans le cadre euphorique du Front Populaire.

Romain Roland nous écrivait alors : « Mon cher Freinet,

Je serais heureux que vous placiez votre Assemblée constitutive du Front de l’Enfance sous ma présidence d'honneur.

Je voudrais n'être pas si chargé de tâches pour pouvoir vous prêter une aide plus efficace. Vous savez quelle sympathie et quelle estime j'ai pour vous et pour votre œuvre ».

Quelques temps avant sa mort, Henri Barbusse nous écrivait de même :

« J’ai reçu votre lettre et votre appel. L’idée que vous préconisez est une grande idée d'une utilité sociale considérable, et, bien entendu, je signe avec empressement votre appel. De plus, j’en parlerai à mes camarades du Comité Mondial et nous examinerons ensemble les moyens d’apporter le plus grand appui effectif à la réalisation de cette initiative ». Jean Richard Bloch se joignait aussi à nous.

Hélas ! la politique fit échouer ce projet :

« Les appuis essentiels, sans lesquels, dépourvus de tous moyens de propagande, nous ne pouvons rien, nous ont fait défaut: CGT, CGTU, ITE, Parti Communiste, Parti Socialiste, Municipalités Ouvrières... rien n’a voulu bouger. Nous avons, conformément au Congrès d'Angers, accompli jusqu'au bout notre tâche. Nous avons lancé l’idée, frappé à toutes les portes que nous croyions sympathiques.

Si même notre idée ne devait point se réaliser, nous aurons du moins apporté notre pierre au puissant mouvement de regroupement populaire. Mais il n'est pas dit encore que notre initiative ne continue son chemin et qu’un de ces jours, peut-être, prenne corps, même sous une forme légèrement transformée, le Front de l’Enfance dont, plus que jamais, nous sentons la nécessité. »

Sollicitation avec Sudel ?

Voici ce que nous écrivions en 1936 :

« Notre position est inchangée vis-à-vis de Sudel. Non seulement nous ne la concurrençons pas, mais nous sollicitons sa collaboration ; nous sommes toujours disposés à lui céder telles entreprises dont elle pourrait prévoir la divulgation, Nous nous entendrons toujours au point de vue commercial, mais il y a une chose sur laquelle nous resterons intraitables : nous n'accepterons pas que les outils de travail que nous avons créés et mis au point pour la libération pédagogique puissent un jour être exploités pour des buts mercantiles, sans souci de cette nécessité.

Autrement dit, si Sudel veut notre Fichier, nous le lui cédons, mais à condition que, par notre collaboration pédagogique, nous soyons assurés que l'œuvre sera continuée dans le sens où nous l'avons commencée.

Nous offrons de même et aux mêmes conditions notre collection, parue ou à paraître, de la Bibliothèque de Travail. Nous offrons même tout notre matériel d'imprimerie à l'Ecole et notre organisation complète qui a si bien fait ses preuves. Mais là, nous sommes plus intraitables encore sur la direction pédagogique. Le Congrès a éloquemment souligné le danger qu'il y aurait pour notre évolution pédagogique à voir une firme d’édition lancer sur le marché, par centaines et par milliers, des imprimeries à l'école. Cette divulgation serait le triomphe commercial de notre innovation mais elle serait en même temps la fin de notre expérience, car il ne suffit pas de trouver l'argent pour acheter le matériel, encore faut-il être décidé à l'utiliser, et à l’utiliser dans le sens de la libération pédagogique.

Le Congrès l'a formulé nettement : nous préférons continuer l'action actuelle de propagande et ne développer notre groupe qu’à un rythme modéré pourvu que reste l'esprit Imprimerie à l’Ecole qui est la véritable raison d'être de notre effort.

Il n’y a dans ces exigences aucun amour-propre personnel ni de notre part, ni de la part de la Coopérative. Mais l’œuvre que nous avons mise debout avec tant de peine, nous sommes disposés à la défendre et à la poursuivre. Si Sudel veut nous aider loyalement, nous nous mettons loyalement aussi à sa disposition.

Nous pourrions étudier également, dans le même esprit, l'intégration dans Sudel de nos éditions de disques CEL, dont le succès est si considérable.

Voilà, je crois, des propositions précises et loyales de notre part. A Sudel de les examiner et de voir ce qu’elle peut faire dans ce sens.

Nous ferons, pour parvenir à cette unification des efforts, le maximum de sacrifices. Mais si nous échouons, nous continuerons comme par le passé, au- dessus des organisations syndicales, notre action méthodique et permanente pour l’évolution de la pédagogie nouvelle prolétarienne et l'amélioration technique de nos écoles ».

Les instructions ministérielles ?

Une fois au moins elles nous ont été favorables. C’étaient après le Front Populaire, les I.M. du 24 septembre 1938.

Reconnaissons, certes, que l’horizon politique actuel est à l’opposé de celui qui nous enthousiasmait après le Front Populaire, mais même alors, on le verra, nous ne criions point victoire :

« Nous avons suivi pas à pas, l'an dernier, les Actes officiels qui, méthodiquement sans bruit inutile, mais avec suite et décision, ont modifié si profondément sinon la pratique totale du moins l'atmosphère de notre enseignement public. Nous y avons vu la réalisation progressive du nouveau plan d’études français, que nous réclamions il y a deux ans et pour lequel nous avons obstinément apporté tant de précieux éléments.

Nous ne sommes certes pas suspects de servilité envers les gens en place.

M. Jeunehomme critique même mon irrévérence permanente. Mais cela ne nous empêche pas de voir la vérité où elle est.

Oh! bien sûr, tout n’est pas parfait. Et nous ne nous ferons pas faute de souligner les faiblesses — qui sont inhérentes surtout au système capitaliste — de l’organisation scolaire actuelle. Mais nous avons du moins, là, une charte précise, qui autorise une rénovation de notre enseignement, qui permettra aux éducateurs de travailler avec un peu plus de joie et de profit dans leur classe, qui contribuera dans une certaine mesure, à la libération de l’enfance.

Nous ne saurions pas trop nous en réjouir. Et nous tenons à marquer notre satisfaction avant même que les éternels saboteurs aient minimisé ce qu'il y a de hardi et de novateur dans ces Instructions pour remettre en honneur ce qu’ils appellent la « continuité » française, pour sacrifier à la lettre toujours servile et traître l’esprit que nous devons faire triompher.

Je ne sais pas si, comme l’ont dit certains, je me satisfais facilement. Mais je puis affirmer que si nous avions, dans l’histoire de l’évolution scolaire française, quelques lustres aussi riches en innovations hardies que ces deux dernières années, il y aurait bientôt quelque chose de changé dans l’éducation française ».

Et c'est par nos conclusions d’alors que nous terminerons ce parallèle :

« Ah ! certes, c’est un rôle difficile que celui d'être à l'avant-garde, toujours. On vous jette d’abord la pierre parce qu’on ne comprend pas votre action, parce que, surtout, on redoute vos bousculades, parce qu'on craint, égoïstement, d'être dérangé dans ses habitudes.

Et quand nos paradoxes sont devenus réalités, nous restons malgré tout les empêcheurs de danser en rond, ceux qui veulent encore réaliser mieux, ceux qui vont de l'avant, les éternels pèlerins de l'idée, ceux aussi qui, toujours, reçoivent les coups, endurent les déchirures parce qu’ils restent les pionniers dont le destin est d’ouvrir les chemins difficiles, heureux — et c’est leur plus grande satisfaction — lorsqu'ils voient les masses s'y engager, les élargir, les organiser pour en faire les voies royales de la conquête, et de la connaissance.

Cette certitude, toutes les lettres émouvantes que nous recevons nous la confirment. Notre pédagogie suscite un genre nouveau de vie, un enthousiasme, un souci d'idéal qui sont en définitive notre plus noble conquête. En feuilletant Naissance d’une Pédagogie Populaire pour en extraire les justificatifs ci-dessus, je tombe sur la page suivante, qui, à 25 ans de distance m'a fait pleurer comme au jour de la guerre d'Espagne où je l'ai reçue. Antonio Benaiges, l'une des nobles figures d'éducateurs du peuple est assassiné dans sa classe. Pour lui un pieux ami écrivit les lignes suivantes :

« ...Hélas! « quand le mouvement cessera » comme dit Demetrio, ton école s'ouvrira à la lumière, et, en lettres de feu, vives comme des œillets rouges, tracées avec le sang de la victoire, se dressera un nom ; l'école s'appellera : « Ecole Benaiges ».

Si ceux qui doivent le faire oublient ce devoir, j'irai graver au-dessus de la porte ce nom ineffaçable. Et dans mon école, celle d’aujourd'hui ou celle d’alors, sur le fronton d'une salle restera toujours fixé un rectangle rouge avec ce nom : « Benaiges »... le nom de ta classe. Et puis, dans la galerie des maîtres — certainement : celles des maîtres — ton portrait sera reproduit comme celui de l’un des plus distingués et des plus valeureux que compte l’Enseignement.

Enfin nous chercherons, dans les montagnes de l’Oca, l’endroit où ils ont jeté ton corps transpercé. Nous l’en arracherons, et placerons près de lui une boite contenant une presse métallique Freinet, une police « maternelle » future, un exemplaire de « La Mer », et la lettre qui m’annonce la nouvelle du meurtre. Si nous ne retrouvons pas l’endroit précis, nous choisirons la cime, le sommet le plus haut de ces monts, plantant comme un étendard la pierre éternelle qui signifie : « Cette terre n’est pas de la terre, mais bien le sang et la chair du Maître ». Que passent les années et les siècles, et les hommes à venir pourront trouver là-haut un exemple toujours vivant, une personnalité toujours dressée, un homme toujours debout, le front dégagé, le visage ouvert : un Maître; le premier qui ait brandi sur ces terres embrasées de soleil ou pénétrées de froid, mais toujours opprimées et maintenues dans l’ignorance, la première flamme de liberté, qu’il savait si bien propager...

Salut, donc, Benaiges ».

Signé : PACO ITIT

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Nos relations avec la direction du SNI

Le jeudi 18 mars, sur l’invitation de Desvalois, secrétaire général du SNI, G. Guillaume (Toulouse), R. et G. Hourtic (Gironde), se sont rendus à Paris, au siège du SNI afin d’étudier la question des relations SNI-Ecole Libératrice d’une part, et ICEM d’autre part.

Plusieurs responsables nationaux du SNI ont pris une part active à la discussion qui s'est déroulée dans un climat non exempt de vivacité parfois, mais empreint malgré tout d’une authentique compréhension de la situation de chacun.

« Le seul fait de cette rencontre est en lui-même un élément positif » écrit Guillaume. Et nous en prenons acte.

Nous nous abstiendrons systématiquement ici de poursuivre une discussion que nous ne tenons pas à étaler dans notre revue. Nous serions très heureux que puisse se constituer une commission SNI- ICEM, qui, en fonction des exigences de notre syndicalisme étudierait dans un climat de camaraderie, les problèmes qui touchent à l'Ecole Moderne.

Nous souhaitons que le Congrès de Brest consacre enfin la réalisation de bonnes relations que nous n'avons jamais manqué de désirer avec les organismes nationaux du SNI, comme elles existent d'ailleurs, à la base, dans un climat dont nous nous félicitons, entre travailleurs dévoués à la grande œuvre d'éducation laïque.
(1) A paraître le 1er Avril 1965 n° 35 à 38 de la BEM.