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A propos d'une visite aux écoles de Milan

Décembre 1963

L'école Italienne se modernise

Le 22 novembre, j'étais invité à faire une conférence préliminaire à l'ouverture de notre Exposition d'Art Enfantin, qui se tient en ce moment à la Bibliothèque Municipale de Milan.

A cette occasion le Centre Français qui avait organisé notre exposition et notre accueil, a tenu à nous faire visiter quelques écoles de Milan. Les conversations que nous avons eues au cours de la conférence du 23 novembre avec de nombreux éducateurs, nous ont permis de mieux connaître quelques-unes des caractéristiques de l'Ecole italienne actuelle. Si quelques-uns de nos jugements ne sont pas parfaitement justes — ce qui est possible étant donnée la brièveté de notre séjour — nous nous en excusons d'avance, et nous rectifierons bien volontiers si besoin est.

Dans l’ensemble, et compte tenu du fait que nous avons surtout visité des écoles de villes, notre opinion sur l'Ecole italienne est assez favorable.

Un gros effort semble être fait pour la construction et l’équipement des locaux. Le matériel de travail est abondant, et moderne (évidemment nous ne parlons que de Milan).

 

Nous publierons, dans un prochain numéro, le plan d’une école, à notre avis parfaitement compris. A chaque étage se trouve une unité pédagogique de 4 classes débouchant sur une aile spacieuse qui sert de salle de travail (imprimerie, marionnettes, bibliothèque pour travail individuel et préparation des conférences).

Les 4 classes débouchent largement sur l’aula. Elles semblent collaborer dans un excellent esprit.

— Nous avons visité quelques écoles qui pratiquent l'imprimerie et éditent même un journal. Mais ce n'est là qu'un début de Techniques Freinet. Imprimerie et limographe ont été introduits dans ces classes sans changer beaucoup la méthode de travail :

- Il n’y a pas de correspondances.

- L'imprimerie ne semble qu’accidentellement incorporée à l’emploi du temps.

- Le journal scolaire n’est encore qu’un accident.

On peut dire que bon nombre d'écoles, proportionnellement plus que dans les villes françaises, sont sensibilisées à nos techniques. Il suffirait de quelques stages, de quelques publications techniques, d’une bonne organisation de la coopération des éducateurs eux-mêmes, pour que cette première étape soit rapidement franchie et que notre pédagogie moderne influence vraiment les écoles italiennes.

Nous allons nous en préoccuper.

— La discipline nous paraît moins rigide et plus humaine que dans nombre de classes citadines françaises. Dans plusieurs classes visitées les tables ne sont pas alignées scolastiquement face au tableau mais groupées par deux ou par quatre pour un travail d’équipe.

Les relations entre maîtres et élèves nous semblent plus détendues que chez nous, malgré l’impression plutôt défavorable que vaut aux écoles le tablier uniforme et le col, obligatoires pour tous les écoliers.

— On n'y prend pas de récréation. Un goûter est prévu dans la classe pour couper les 4 à 5 heures continues. Il en résulte, pour les classes nombreuses, beaucoup moins de va-et-vient, et donc moins de bruit.

— Il y aurait dans les écoles un fort courant vers le dessin, mais les résultats en sont rudimentaires. Les dessins obtenus, ceux qui garnissent de superbes cahiers, ceux qu’on expose parfois, sont strictement scolaires, tels que nous les faisions au début du siècle, et tels aussi que le pratiquent encore tant de classes françaises.

Et nos camarades se plaignaient justement de ne pouvoir réaliser de dessins grand format, expression vraiment de la pensée et de la sensibilité de l’enfant.

C’est surtout pour répondre à cette inquiétude des maîtres que j'ai axé ma conférence sur l’Art Enfantin dont l'exposition montrait les plus belles réussites.

Le matérialisme scolaire

J'ai été amené de ce fait, à donner un certain nombre de conseils qui ne seraient peut-être pas toujours superflus en France.

On sait l’importance que nous accordons aux outils de travail. Avec le crayon noir, les crayons de couleur ou les pastels on ne risque pas de faire de la « peinture » à bonnes dimensions. Tout au plus obtient-on un dessin colorié.

Mais qu’on donne aux enfants de la gouache facile à manier, qu'on leur offre de larges surfaces, et la peinture reprendra vraiment ses droits.

Or, à notre connaissance, les enfants italiens ne font pas de peinture. Il faudrait en fournir aux écoles, (et nous nous en préoccupons aussi), et y entraîner élèves et éducateurs.

Là aussi, il suffirait de bien peu pour que soit franchi le cap qui accède à la peinture grand format.

Comme on le voit, ce n’est pas par des explications ou des leçons qu'on modifie le climat scolaire, mais par l’introduction à l'école d’outils et de techniques qui élargissent et magnifient le champ 'activité et de création des enfants.

Je crois, d'après ce que je peux lire des livres et revues contemporaines, que l'EcoIe italienne se cherche, qu’elle n’a pas de méthode et utilise un peu au hasard les pratiques recommandées. Je crois que notre pédagogie est susceptible d’apporter une réponse aux divers problèmes qui sont posés aux éducateurs italiens. Il y faut des changements techniques que nous devons préparer et un esprit nouveau à promouvoir. C’est peut- être relativement moins difficile en Italie qu’en France.

C'est à cause justement de cette indécision de la pédagogie officielle que persistent encore dans leur pureté originelle, deux méthodes célèbres, mais qui ont à mon avis fait leur temps : la méthode Decroly et la méthode Montessori.

Nous avons visité une classe qui travaille à 100% selon la méthode Decroly : c'est la méthode globale à peu près intégrale, telle qu’elle est si gravement critiquée en France, avec l’étude de mots représentés par des dessins : la poire, la pomme, etc..., l’écriture et la lecture à l'aide de mots imprimés sur carton.

Sans méconnaître que cette méthode pourrait dans certaines conditions apparaître comme un progrès sur les techniques traditionnelles, nous pensons cependant qu’elle doit évoluer vers la libre expression et la création.

Une école Montessori

Mais l’aventure la plus extraordinaire c’est le spectacle en 1963 d'une image parfaite de la méthode Montessori 1900. C’est une école pour enfants de 4 à 5 ans organisée selon la méthode Montessori dans les locaux mêmes de la grande Firme Falk (16000 ouvriers).

Tout est là strictement construit et installé selon les instructions de Mme Montessori : meubles à la mesure de l'enfant, planchers insonorisés et chauffés, et surtout matériel Montessori spécifique : lettres en relief, emboîtements divers, longueurs et cubes, etc...

Je ne saurais vous dire le malaise et la peine que nous a causés cette résurgence d’une pédagogie 1900 dans le contexte matériel et social 1963. Pas un bruit dans cette école de petits enfants qui sont normalement vifs et pépiants.

Nous pénétrons dans une salle où l’atmosphère funèbre est accentuée par la présence presque immatérielle d'une religieuse. Les enfants sont là, silencieux et tristes, occupés à remuer les pièces d'un encastrement ou à passer les doigts sur les lettres rugueuses. Ils ne parlent pas. Et la religieuse elle-même nous confirme : nous ne leur parlons pas !

C’est une véritable école de sourds- muets.

Il se peut que le matériel Montessori cultive certaines aptitudes de l’oreille, de la vue ou du toucher, mais la pratique elle-même en est aujourd’hui d’une incroyable inhumanité. Là, les enfants sont éteints de bonne heure, rien ne s'affirmera de ce qu'ils portent en eux de cette aspiration générale de l’être vivant vers la lumière, le progrès et la libération.

Une école Montessori pour enfants CE et CM fonctionnant dans la même localité, était par contre plus normale et plus vivante. Là aussi, il suffirait de cet esprit nouveau qu’apportent nos techniques pour qu'une pédagogie Montessori puisse reprendre toute sa valeur formative et humaine : fichiers, imprimerie, limographe, peinture, donneraient une meilleure efficience au travail individuel dont Mme Montessori avait été une des plus éminentes inspiratrices.

Le second degré

Le professeur Visalberghi qui présidait une deuxième conférence, a surtout axé sa présentation sur une des préoccupations de la Scuola Media (l'Ecole moyenne italienne) qui vient d’être créée et pour laquelle on cherche une pédagogie.

J'ai dit tout ce que nos techniques, comme dans les CEG français, peuvent apporter comme documentation, désir de connaître et soif de travail. Il nous faut préciser, ce que je compte faire dans un tout prochain Dossier qui sera consacré aux Techniques Freinet dans les classes terminales, les CEG, l'enseignement technique et le 2e degré.

Nous vivons une période d’intense activité scolaire, qui n'est pas forcément une réconfortante activité pédagogique. On sent que l'Ecole d’hier ne peut plus être l’Ecole d’aujourd'hui et de demain. Nous ne pouvons que nous féliciter de cette prise de conscience pour laquelle nous avons tant œuvré. Mais rien ne sera fait d’effectif si on se contente de modifier quelque peu l’organisation et la façade, ce qui peut cependant n’être pas inutile. C’est la pédagogie elle-même qu'il nous faut modifier. Et nous seuls pour l'instant apportons des solutions valables, auxquelles il faudra bien un jour ou l'autre qu’on ait recours.

Parce qu’elle est un progrès technique et humain, notre pédagogie s’imposera sous peu à tous les peuples soucieux de leur avenir libérateur. Nous ne sommes pas pressés. Nous préférons qu’agisse progressivement notre expérience qui peu à peu, fera immanquablement boule de neige.

Les critiques systématiques

Et pourtant des obstacles imprévus se présentent toujours pour compliquer notre travail.

Nous ne prétendons pourtant pas avoir réaliser l’idéal et nous trouvons normal qu’on critique nos réalisations, que nous sommes les premiers à remettre sans cesse sur le chantier.

Mais il est des critiques extra-pédagogiques, formulées à la légère et de parti-pris qui n’en troublent pas moins quelques-uns de nos camarades.

La première ne date pas d’hier et elle nous a valu pendant trente ans de regrettables abandons et de tenaces inimitiés.

On nous dit que nos adhérents se passionnent tellement pour leur travail pédagogique qu’ils en négligent leurs devoirs de militantisme social et politique.

Nous les passionnons pour une activité qui fera d’eux et des enfants qu’ils éduquent des hommes conscients qui, en tant que tels, se rencontreront naturellement avec tous ceux qui, par d’autres voies, luttent pour les mêmes buts. La démocratie a moins besoin de suiveurs que de citoyens capables de jouer leur rôle dans la grande lutte libératrice.

L'idéal serait certes que nos militants soient en même temps des militants syndicaux, politiques, laïques ou culturels. Il appartient à nos camarades de choisir selon leurs forces, leurs affinités et leurs possibilités. Mais nous pensons que l’éducateur doit se passionner d’abord à son métier.

Et il est une accusation qui serait risible si elle ne surprenait la bonne volonté de certains camarades.

On nous dit : Par vos techniques et vos réalisations, vous semblez laisser croire qu'une pédagogie moderne peut revivifier l’Ecole en régime capitaliste et le gouvernement gaulliste sera satisfait d’un progrès technique dont il ne manquera pas de se prévaloir.

On critiquera notre pédagogie pour les classes de transition, sous prétexte que ces classes seraient une impasse, comme si toutes les classes n’étaient pas des impasses pour qui ne peut pas, dans ce régime, bénéficier des conditions de travail et de vie dont jouissent seulement un certain nombre de privilégiés.

De toute façon, en toute confiance, des éducateurs dignes de ce nom ne sauraient saboter le travail de formation et de libération dont ils sentent la virtuelle possibilité.

Et si, par nos réalisations, nous regonflons le régime gaulliste, que feront les centaines de milliers d’éducateurs qui font grève pour une augmentation de salaire : pourquoi des grèves générales qui vaudront aux travailleurs quelques avantages pécuniers? Et pourquoi l’Assemblée Nationale a-t-elle voté à l’unanimité un projet de loi dont le gouvernement ne manquera pas de se prévaloir ?

A ceux qui, faute de connaître et de comprendre notre pédagogie, argumentent contre vous des accusations sans fondement, vous répondrez le cas échéant avec bon sens et sûreté. Mais le mieux ne serait-il pas de ne pas répondre puisque les accusateurs sont insensibles à nos raisons? Ils ont leurs raisons à eux que notre raison n'accepte pas.

C.F.