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Nos projets majeurs pour la nouvelle année

Juin 1964

En préface à notre numéro prototype de

L'EDUCATEUR MAGAZINE :

Nos projets majeurs pour la nouvelle année

A situation nouvelle, moyens d'action adaptés aux changements intervenus, en vue d’un meilleur rendement de nos efforts communs.

Une phase de notre vaste entreprise est aujourd'hui révolue : notre pédagogie est établie sur des bases sûres, que nous avons fixées expérimentalement par nos livres et nos revues. Notre matériel est au point. Il est réalisé et diffusé dans des conditions normales qui le mettent à la portée de quiconque désire l'employer. Il reste toujours bien sûr une part assez grande d'adaptation personnelle, indispensable d'ailleurs, que chacun solutionne selon ses propres tendances et aptitudes, selon ses élèves, et selon ses possibilités techniques aussi. Il n’est nullement dans nos intentions de réduire cette part et nous continuerons à en étudier ensemble les processus.

Nous voulons dire que le temps est passé où nos revues étaient presque exclusivement consacrées à la mise au point de nos presses et de nos limographes, de nos fichiers et de nos BT, de la pratique du Texte libre ou des Conférences. Ces richesses ne sont pas radicalement closes puisque nous nous préoccuperons tout particulièrement au cours de la nouvelle année, de la Technique des Bandes et de l'audiovisuel. Mais pour tout ce qui concerne l'acquis, nous avons, et nous aurons suffisamment de livres, de BEM et de dossiers pour que puissent s’engager sans risques dans nos techniques tous ceux qui en éprouvent le besoin.

Et d’autre part nos techniques sont maintenant connues : les IP les acceptent et parfois les recommandent ; les Instructions Ministérielles les ont rendues officielles, notamment pour les classes de transition. Et surtout, les principes de cette pédagogie, jugés naguère comme trop révolutionnaires, gagnent peu à peu les divers enseignements. On dénonce aujourd’hui avec nous, et après nous, les dangers des règles mémorisées, même en grammaire, de l'enseignement dogmatique, des devoirs et des leçons, des manuels scolaires. N’est-ce pas la si traditionnelle Ecole Libératrice qui s'interroge pour Sudel qui a trop misé sur le passé, et qui s’inquiète pour le proche avenir : « Les Instructions publiées au cours de l'année 1963 semblent interdire, dans les classes de transition et les classes terminales, l’usage de manuels traditionnels. Cependant on nous dit que le CEP est maintenu. Si on peut admettre à la rigueur que les matières constituant les « disciplines d’éveil » puissent aisément être enseignées sans manuels, il ne parait pas aussi facile de procéder ainsi en lecture et en français ».

Notre souci est donc moins aujourd’hui de faire connaître nos techniques, d’attirer les jeunes, de recruter — ce qui se fait pour ainsi dire naturellement par le seul fait que nos expériences réussies font et feront obligatoirement tache d'huile — que de veiller à la qualité de notre pédagogie. Et la menace est directe.

Il y a cinq ou six ans, au cours de nos colloques internationaux de Vence, un professeur étranger me posait la question : « Et si demain votre pédagogie devenait officielle, et vos techniques prévues par les instructions et règlements, seriez- vous satisfait ? Aurez-vous le sentiment d'être parvenu aux buts que vous vous êtes posés ? »

Et je répondais alors : « Ce serait pour nous le plus grave danger de nous voir officialisés d'autorité, avant que le personnel soit formé à nos techniques et que soient réalisées les conditions techniques de locaux, d'équipement et de fonctionnement qui en rendraient l'usage vraiment possible et efficace. Après une flambée d'euphorie qui pourrait nous laisser croire à notre triomphe, nous verrions nos initiatives déformées, scolarisées, sabotées, consciemment ou non, et finalement il se trouverait des éducateurs et des administrateurs généreux pour conclure à l’échec total et à la condamnation de notre pédagogie.»

Nous en sommes aujourd’hui à ce moment excessivement délicat, à une croisée des chemins ou des décisions, bonnes ou mauvaises, devront intervenir. La crise pédagogique est aujourd’hui ouverte. La pédagogie traditionnelle agonise, mais il y a des agonies qui sont longues et pénibles... Nous voulons dire qu’elle est désormais condamnée parce que, ostensiblement, elle ne répond plus aux impératifs de l’heure. A tous les degrés, on se rend compte qu’il faut aujourd'hui changer et pour cela chercher et trouver du nouveau. Il en résulte une floraison de velléités théoriques, qui ne sont pas négligeables, mais qui ne solutionnent pas le problème pratique de la modernisation de notre enseignement. Dans ce contexte d'indécision et d’inquiétude notre expérience s’offre comme une base possible, ce qui nous vaut un nombre croissant de demandes et d'essais. Nous avons le vent en poupe, incontestablement, mais serons-nous en mesure de conserver ferme le gouvernail?

Nous n'avons en effet que de bien faibles moyens pour répondre à cette inquiétude. Nos stages, organisés avec tant de dévouement par les camarades, sont totalement insuffisants à parer à la demande. Les stages officiels nous ignorent ou, ce qui est peut-être plus grave, ne nous connaissent qu'à moitié. Les responsables ont de notre pédagogie, une idée superficielle et préconçue qui nous est rarement favorable.

Dans la compétition qui s'institue avec le passé, nous sommes toujours perdants parce que nous ne pouvons pas faire entendre notre voix. Nous n'avons jamais l’occasion de nous adresser aux professeurs, aux directeurs d’Ecole Normale ou aux Inspecteurs Primaires qui pourraient influencer l’évolution. Nous avons dû supprimer Techniques de Vie parce que le dialogue que nous voulions établir avec les responsables et les chercheurs devenait un stérile monologue.

Nous risquons d’être envahis par cette marée montante que nous avons déclenchée. Demain des professeurs exposerons nos techniques sans les avoir pratiquées, sur le vu de quelques rapides documents, des articles et des rapports paraîtront partiellement ou totalement erronés, qu’il ne sera pas en notre mesure de redresser. Et s'instituera ainsi, théoriquement et pratiquement, une Technique Freinet que nous ne reconnaîtrons pas et qu'il sera facile d’exécuter.

Le camarade Bonnot, de l'Eure, nous écrit :

« Les contacts, que j'ai pu avoir avec nos camarades, jeunes ou moins jeunes, ayant suivi les stages régionaux, m'ont amené à réfléchir sur ce problème. Ce sont ces réflexions que je voudrais exposer ici. Ces stages sont utiles et nécessaires, mais j'ai constaté avec étonnement que des collègues, ignorant tout, ou à peu près de nos techniques, de l'esprit dans lequel doivent vivre les classes de « l’Ecole Moderne », croient en six jours avoir tout découvert et tout connaître. Ils se lancent dans le texte libre, le dessin libre, impriment, j’allais dire n'importe quoi, clament à qui veut les entendre : « Nous faisons les techniques Freinet ! » Ne l’inscrivent-ils pas en gros caractères sur leur journal ? Certains veulent même montrer comment il faut faire, ce qu'il faut faire et c'est là où est le danger.

On ne peut en six jours, occupés à tant de choses, un peu secondaires : illustration, photo, etc... (nécessaires cependant), on ne peut dis-je, qu'avoir un aperçu, une idée simple, permettant de démarrer pour son compte personnel et œuvrer lentement vers la bonne voie.

Alors, que faire ? supprimer les stages ? Que non pas! mais faire comprendre aux stagiaires que le stage n'est qu'un début, une initiation et que le chemin est encore long avant de posséder la maîtrise ; qu'il est bon de vouloir faire partager son enthousiasme au collègue voisin, qu'il faut le faire. Mais aussi, il faut leur faire comprendre qu’il est dangereux pour nos techniques, pour notre mouvement de vouloir trop tôt jouer les maîtres à penser, les démonstrateurs. Il faut d’abord travailler avec les camarades, travailler sans cesse au sein du groupe avant de se risquer, plus tard, beaucoup plus tard, à des démonstrations devant un public non averti, voire incrédule, car nous n’avons pas le droit d'échouer.

Il faut aussi avertir nos jeunes camarades que le matériel est une chose nécessaire, mais qu'il n'est qu'une part infime de nos techniques et de notre pédagogie. Trop d'écoles impriment pour imprimer, gravent du lino sans pour cela être dans l'esprit ICEM. Les maîtres qui les dirigent n’y pensent même pas.

Il est valable d'attirer les collègues vers nos groupes départementaux, mais en reprenant une phrase chère aux anciens : On ne fait pas boire un cheval qui n'a pas soif.

Pourquoi chercher à convertir les irréductibles, les indifférents? Il faut les laisser venir à nous intéressés par nos résultats, nos réalisations et surtout par la sincérité et l'honnêteté de nos productions (ce qui n'est pas toujours le cas de certains débutants) ».

C. BONNOT

Que faire contre ce danger trop évident? Tout en conservant et en développant les moyens employés jusqu’à ce jour — y compris les stages — pour faire connaître nos techniques il nous faut à tout prix reprendre et poursuivre l'initiation profonde qui nous permettra d'asseoir solidement notre mouvement pédagogique.

C'est pourquoi, et nous en avons déjà parlé, nous nous engageons dans une entreprise sans précédent que nous mènerons à bien avec le concours des meilleurs de nos meilleurs militants. A tous les nouveaux venus, à ceux qui même s’ils ont pratiqué nos techniques, se sentent trop hésitants encore, nous offrons notre Cours gratuit par correspondance Ecole Moderne.

Ce cours portera cette année sur les thèmes suivants, qui feront l'objet d'une bande programmée suivie ensuite d’une synthèse que chacun pourra méditer. Ce cours sera tout à la fois théorique et pratique, basé sur l’expérience même de la classe :

1. - Organisation de la classe et correspondance interscolaire ;

2. - Plus de leçons ;

3. - Les ateliers scolaires ;

4. - Plans de travail ;

5. - Exploitation pédagogique ;

6. - Travail individualisé ;

7. - La discipline ;

8. - Les conférences ;

9. • Contrôle et examens ;

10. - Brevets et chefs-d’oeuvres. Chaque cours occupera en principe un mois. Nous veillerons à ne pas surcharger ces cours pour qu’ils ne vous demandent que quelques heures et que tout camarade de bonne volonté puisse s’y appliquer. Il sera facile à ceux qui le désireront d’élargir et d'approfondir cette étude.

Un plan détaillé sera envoyé aux inscrits fin juin pour qu'ils puissent déjà réfléchir au travail qui commencera le 1er octobre.

Mais ces cours par correspondance sont liés à une autre réalisation pour laquelle nous ferons cette année un maximum d'efforts : un service culturel permanent pour la préparation de nos cadres.

La plupart de nos camarades connaissent nos techniques plus par la pratique que par la théorie. Ils les connaissent plus intuitivement et empiriquement qu’intellectuellement. Ils savent les principes sur lesquels s'appuie notre pédagogie. Ils parlent de tâtonnement expérimental, même s’ils ne savent pas toujours l’expliquer. Ils sont persuadés que c'est en forgeant qu'on devient forgeron, qu'on ne fait pas boire le cheval qui n’a pas soif. Ils travaillent intelligemment pour la réalisation d’une éducation du travail.

Cet acquis serait suffisant si nous avions une pédagogie fermée « régulière », comme l’a été la méthode Decroly, qui par sa rigueur, écarte toutes compromissions. Mais notre pédagogie est trop ouverte, elle est trop « séculière », trop sujette donc à une infinité de compromissions pour que nous puissions définir d’avance notre comportement dans les multiples circonstances de notre Ecole publique.

Pour naviguer dans un milieu trop souvent hostile il nous faut une compréhension sûre des processus à invoquer, une notion parfaite de la ligne selon laquelle nous devons nous mouvoir. Pour animer et orienter les groupes et les stages, pour participer à des rencontres et des colloques, pour discuter avec des éducateurs de tous degrés, pour prendre contact avec des journalistes, pour écrire et parler, nous avons besoin de cadres spécialement préparés. C’est pour nous une question de vie ou de mort.

Nous allons nous y employer.

Pour nos cours, nous avons besoin de parrains qui accompagneront nos élèves, étudieront leurs travaux, les recevront dans leur classe, avec lesquels ils échangeront le journal.

Ces parrains, ceux qui feront ainsi leurs premiers pas dans cette campagne de militantisme pédagogique, seront inscrits d’office à notre service culturel. Avec eux nous examinerons les principaux problèmes qui se posent à eux et nous leur adresserons périodiquement une lettre collective qui sera, par correspondance ce que serait le grand colloque qu’il n’est pas en notre pouvoir d’organiser et au cours duquel nous nous éduquerions en commun pour les tâches à venir.

Tous les camarades de bonne volonté sont invités à participer à ce service. Nous serions heureux d’y compter quelques-uns de nos bons camarades inspecteurs et professeurs qui pourraient nous présenter certains aspects qui ne nous sont pas familiers, de la pédagogie que nous voulons promouvoir.

C’est dans cet esprit que nous sortirons à partir d’octobre cet Educateur Magazine que liront avec profit tous ceux qui pensent que les solutions que nous apportons valent d'être examinées. Nous les étudierons ensemble.

Mais nous mènerons en plus cette action de culture tout intérieure qui donnera force et cohésion à notre mouvement.

Que tous ceux qui veulent bénéficier de l'action que nous entreprenons veuillent bien remplir et nous retourner la fiche ci-jointe :

COURS PAR CORRESPONDANCE

NOM:

Adresse :

Je désire :

— m'inscrire au Cours gratuit par correspondance de L’ÉCOLE MODERNE

— recevoir le plan détaillé du cours (joindre un timbre).

Je désire :

— m'inscrire au service Culturel permanent.

— m'inscrire comme parrain d'un élève du cours.

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