Raccourci vers le contenu principal de la page

Les Techniques Freinet sont-elles applicables à toutes les classes ?

Novembre 1962

D’aucuns semblent se prévaloir de leur affectation dans une ville pour prétendre qu'ils sont mieux habilités que nous pour parler des écoles des grands ensembles et des aménagements qu'il y aurait lieu d’apporter à notre pédagogie dans des classes difficiles qu'ils s'empressent d’ailleurs de quitter dès qu’ils trouvent un refuge, soit dans une classe de perfectionnement, soit dans une maison d’enfants ou dans quelques-unes des voies de garage qui s'offrent aux intrigants.

Nous sommes évidemment très sensibles aux difficultés parfois insurmontables rencontrées par les camarades des villes, et nous cherchons très loyalement à les aider autrement que par un inutile verbiage.

Notre pédagogie est une — nous l'avons démontré bien souvent. Les mêmes méthodes sont valables dans tous les niveaux et à tous les degrés parce que les principes en sont immuables et généraux. Seuls peuvent varier le rythme et l'importance de l'introduction de nos techniques dans ces classes.

Dans les conditions optima — rarement réalisées — nos techniques peuvent être introduites intégralement. Si ces conditions sont remplies à 80 % vous pourrez introduire à 60 % ; si elles le sont à 50 %, vous ferez du 50 % ; si elles le sont à 20, vous serez obligés, bon gré mal gré de vous accommoder de ce 20 %. Et naturellement les résultats seront à situer dans les mêmes proportions.

Nous déclinons toutes responsabilités dans les cas où maîtres et administrateurs prétendraient atteindre du 80 % dans une classe ne pratiquant nos techniques qu'à 20 %. Il serait souhaitable que les éducateurs prennent bien conscience de ces corrélations et qu'ils puissent eux-mêmes avertir : nous pratiquons les Techniques Freinet à 80, 60, 40 ou 20 %.

Ils prendraient en même temps conscience des difficultés qui limitent ainsi l'application des Techniques Freinet et ils nous aideraient à les surmonter : surcharge des classes, exiguïté des locaux, manque de matériel, changement de classe chaque année, limitations dues au fonctionnement arbitraire des écoles à classes nombreuses.

Mais il y a un élément qu’on sous-estime trop souvent et qui est pourtant des plus décisifs : le manque d'initiation des maîtres. Il en est ainsi d'ailleurs dans toutes les entreprises : un maître parfaitement entraîné peut éventuellement s'accommoder de conditions d'installation assez rudimentaires, Un maître ou une maîtresse non entraîné ne tirera rien d'un matériel pourtant parfaitement au point. Et il n’y a pas que l’initiation technique, on peut savoir manoeuvrer presse, limographe, magnétophone, cinéma, mats on ne fera pas de bon travail si on ne sait incorporer ces techniques à la nouvelle pédagogie. Il ne s'agit pas en effet d'adjoindre une presse ou un magnétophone à la pédagogie traditionnelle comme on y ajouterait le tressage des joncs. C'est la pédagogie elle-même qu'il faut modifier graduellement conformément aux indications, fruit de notre longue expérience.

Devant la nécessité urgente de modifier notre pédagogie, on commence à préconiser un retour à nos techniques. Nous citerons prochainement des textes officiels qui les consacrent définitivement. Mais le succès de cette opération suppose l’organisation méthodique et à grande échelle des stages d'initiation théorique et pratique à tous degrés.

Nous avons donné le branle avec nos stages de vacances. Malgré nos efforts désintéressés ces stages touchent à peine un millier d’éducateurs par an. Allons-nous attendre cinquante ans pour que la majorité du personnel soit ainsi préparée à l’Ecole Moderne ?

Il faut que l'Etat se résolve à organiser lui-même ces stages de formation d'éducateurs modernes. Nul besoin à notre avis de prévoir comme à Beaumont des stages de plusieurs mois. Une ou deux semaines suffiraient pour mettre vraiment les éducateurs dans le bain. Ce travail pourrait ensuite être consolidé et intensifié par des journées d’études, des visites de classes, des conférences.

Placés devant une urgence plus encore radicale que chez nous, les dirigeants algériens ont organisé chez eux un grand stage de formation accélérée auquel nous avons participé comme instructeurs. La France ne pourrait-elle imiter cet exemple ?

SI on veut ignorer la modernisation de l'Ecole, alors bien sûr, il n’y a rien à changer. Mais dans le cas contraire, notre Education Nationale s'enfoncera toujours plus dans une Impasse.

Quant à nous, nous restons départementalement et nationalement à la disposition de tous ceux qui voudraient s'engager dans une voie qui nous mène à l'éducation rénovée dont notre siècle a besoin.

C.F.