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Pour la préparation de notre Congrès

Mars 1962

Pratique et évolution des techniques Freinet

 
Pour la préparation de notre Congrès
 
Comme toutes les années, j’ai profité des congés de février pour aller à Caen prendre contact avec le Comité d’organisation du Congrès.
Je me suis arrêté à l’aller à Mâcon où se tenait le Congrès de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole.
 
Congrès de l’O.C.C.E.
 
Le programme chargé de ces courtes journées ne m’a pas permis de participer à tout le Congrès. J’ai pu tout de même en fin du C.A. de l’Office prendre contact avec les divers responsables, faire le point de notre collaboration passée et préparer pour le proche avenir des contacts de travail encore plus efficients.
 
J’ai pris part aussi à la séance inaugurale du Congrès dans la grande salle de la Maison des jeunes de Mâcon, décorée sur tout son pourtour par les divers travaux d’enfants, parmi lesquels les brillantes productions des élèves de l’Ecole Moderne.
 
Les travaux du Congrès ont été axés sur « La psychologie du Président de la Coopérative », comme suite à un questionnaire lancé par l’Office, et dont les rapporteurs ont donné l’essentiel avant discussion.
 
Au cours de nos conversations comme dans ma courte intervention à la séance d’ouverture, nous avons été unanimes à souhaiter que l’esprit coopératif aille se développant et se généralisant, à mesure que s’amenuisera le nombre des écoles où ne se pratique qu’une coopération formelle, impuissante à préparer les citoyens d’aujourd’hui et de demain.
 
Les divers orateurs ont d’ailleurs insisté sur la nécessité, dans la période trouble que nous vivons de développer chez nos enfants, par la coopération bien comprise le sens moral et civique plus que jamais indispensable. La morale et l’instruction civique ne s’enseignent pas ; elles se vivent. La coopération scolaire est le seul moyen idéal de les promouvoir.
 
Mais, et c’est là le point délicat qui mériterait d’être discuté un jour conjointement dans un de nos Congrès et dans un Congrès de l’Office : « La coopération scolaire est-elle compatible avec la pratique des méthodes traditionnelles ? Si la coopération ne s’enseigne pas mais se vit, n’est-il pas nécessaire à la base d’instaurer dans les classes un climat de coopération, non seulement entre les êtres, mais entre élèves et maîtres aussi ? L’esprit coopératif peut-il se développer normalement dans une classe où, parce qu’il pratique des méthodes d’autorité, l’instituteur n’est pas au niveau des enfants, même s’il s’y place accidentellement au cours des réunions coopératives ? »
 
Et ce n’est pas un hasard si c’est dans les écoles travaillant selon nos techniques que fleurit la coopération. Ce n’est pas être désobligeant vis-à-vis des responsables de l’O.C.C.E. que de le contrôler objectivement.
 
Et ce Congrès m’a donné l’occasion de dire à diverses reprises que l’accord formel intervenu entre O.C.C.E. et Ecole Moderne ne saurait se suffire, quelle que soit notre commune bonne volonté. Notre compréhension mutuelle et, de ce fait, l’amitié qui nous unit sont fonction des travaux que nous abordons ensemble.
 
Notre souci doit donc être - comme d’ailleurs au sein de nos classes aussi bien que dans nos associations - de rechercher les tâches que nous devons entreprendre ensemble, à la base d’abord, aux divers échelons ensuite. Un premier pas va être fait avec l’édition prochaine en commun d’une B.T. sur les fleurs d’ornement (Ecole Fleurie) qui a été réalisée par notre ami Paulen (Bas-Rhin) militant tout à la fois de l’I.C.E.M. et de l’ Office.
 
Nous souhaitons que cet exemple encourage les camarades à se joindre à notre vaste chantier pour la préparation des outils et des éditions dont nous sentons les uns et les autres la nécessité.
 
Alors le mouvement de la Coopération à l’Ecole sera toujours davantage notre propre mouvement jusqu’à parvenir peut-être un jour à une intégration qui, si elle ne nécessite pas une fusion totale des organismes de direction n’en pourrait pas moins promouvoir une collaboration effective et profonde pour le plus grand bénéfice de l’Ecole et des éducateurs.
 
D’ores et déjà il a été convenu de faire connaître régulièrement par nos revues, nos diverses initiatives, nos publications, nos réunions. Nous signalerons régulièrement à nos adhérents les numéros d’Ami-Coop en préparation et à l’édition, les campagnes et les enquêtes, entreprises diverses telles que les rassemblements d’enfants - régionaux ou nationaux - et nous recommandons à nouveau à nos groupes de prendre contact avec les responsables départementaux des Coopératives pour l’organisation du travail commun.
 
En attendant nous serons heureux d’accueillir à notre Congrès l’importante délégation de l’Office qui viendra encore une fois sceller notre souci commun de développer une pédagogie coopérative qui est au centre même de toutes nos préoccupations,
 
Nous donnons ci-dessous la motion qui a été votée en fin de Congrès à Mâcon.
 
Après une série d’études consacrées, lors des congrès précédents, à la vie et aux objectifs des coopératives, le Congrès 1962 avait pour sujet : « Le bureau des coopératives scolaires d’enfants et d’adolescents ».
Il constate que :
Le bureau, démocratiquement élu par les coopérateurs,
- permet d’éveiller et d’exalter des qualités individuelles que l’enseignement, à lui seul, dans son esprit traditionnel, risque de laisser en sommeil ;
- donne aux classes et aux établissements une vie collective neuve et enrichie qui unit étroitement maîtres et élèves dans une oeuvre commune ;
- fournit à la société adulte des citoyens, des organisateurs et des militants appelés à jouer un grand rôle dans un univers où la planification et la concentration risqueraient de faire oublier des valeurs proprement humaines.
 
Le Congrès,
- conscient de l’importance de l’éducation sociale des individus au cours de l’enfance et de l’adolescence, entend poursuivre une étude approfondie des rapports humains au sein de la coopérative et des conditions psychologiques favorables au travail d’équipe. Cette étude, fondée d’abord sur l’expérience des maîtres coopérateurs, saura s’enrichir des témoignages de tous les éducateurs ainsi que des recherches de la sociologie moderne.
 
Le Congrès,
- constatant que les conditions matérielles de l’enseignement n’ont cessé de se dégrader devant la poussée démographique, joint solennellement sa voix à toutes celles qui réclament des pouvoirs publics un effort considérablement accru pour que l’Ecole publique française puisse vraiment répondre à ses devoirs d’instruction et d’éducation ;
- il souhaite que les résultats obtenus par la coopération scolaire soient diffusés et que les responsables de l’organisation pédagogique et administrative tiennent compte de ces résultats et permettent de les amplifier.
 
Le Congrès,
- salue l’effort admirable de tous ceux qui, malgré des conditions défavorables, poursuivent et étendent leur expérience, et notamment de ceux qui, dans des coopératives d’étudiants donnent un prolongement naturel aux coopératives groupées au sein de l’O.C.C.E. ;
- il affirme donc sa foi dans la coopération scolaire et universitaire et invite tous ceux qui se préoccupent de l’enfance et de la jeunesse, et par conséquent de l’avenir du pays, à prendre part au travail commun.
 
O
 
Notre Congres
 
Et c’est à Caen que je me suis rendu les 16 et 17 février pour la préparation de notre Congrès International de Pâques.
 
Le Congrès de St-Etienne l’an dernier avait bénéficié déjà de conditions particulières d’accueil et aussi du sens de l’organisation, de la méthode, de l’amabilité dont avaient fait preuve les organisateurs qui, sous la direction de Béruti, en avaient assuré la totale réussite.
 
Ce Congrès de Caen se tiendra lui aussi au sein des locaux administratifs, mais ces locaux sont, cette année, l’admirable Université de Caen, totalement reconstruite et vous verrez avec quel sens tout à la fois de la beauté, de l’harmonie et de l’adaptation particulière à ses fonctions d’accueil et de travail. Nous remercions dès maintenant les diverses autorités qui, avec une sympathie à laquelle nous sommes si sensibles ont bien voulu nous donner toutes facilités dans un cadre unique qui sera un des éléments de notre succès.
 
Un autre élément c’est l’extraordinaire richesse et le dynamisme du Comité d’organisation. Béruti n’avait avec lui qu’une petite équipe, aidée il est vrai par des jeunes si dévoués, et qui n’avaient tous que plus de mérite d’avoir su prendre avec maîtrise tant de responsabilités.
 
A Caen, je me suis trouvé au milieu d’une cinquantaine de camarades, avec beaucoup de jeunes certes - car la relève est faite partout - mais aussi avec un très important noyau de camarades éprouvés, non seulement du Calvados mais de la Manche, de l’Orne, de la Mayenne.
 
Je ne dis pas que cette conjonction de tant de bonnes volontés diminuera leur mérite - elle est leur oeuvre et la récompense de leur longue et patiente action mais nous sommes assurés d’une organisation peut-être sans précédent dont nous bénéficierons tous.
 
Je n’entre pas ici dans le détail. Je dirai seulement pour ceux qui se font inscrire qu’ils peuvent user largement des chambres et dortoirs modernes de l’Université sans chercher un refuge dans des chambres d’hôtel où ils ne seront pas mieux. Vous n’aurez même pas à apporter de couvertures.
 
Autre détail non négligeable : nous disposerons pour nos expositions de galeries immenses où nous serons au large, quelle que soit l’importance de vos apports. Amenez donc avec vous vos richesses afin que notre Congrès dans son ensemble soit digne de la ville, de l’Université, et des camarades dévoués qui nous accueillerons.
 
Le colloque de Caen
 
Le travail pédagogique a déjà d’ailleurs débuté magistralement avec le beau colloque qui s’est tenu le 16 février à l’Université, sous la présidence du Professeur Mialaret et la participation de M. l’Inspecteur d’Académie, de professeurs des différents ordres, d’inspecteurs et de 150 éducateurs, psychologues et parents d’élèves.
 
Un colloque n’est ni un congrès ni une conférence, mais une libre confrontation sur les thèmes qui apparaissent au public comme étant le plus d’actualité.
 
Il s’agissait d’abord de prendre conscience de la nécessité où nous nous trouvons de changer, de moderniser tout notre système et nos processus éducatifs.
 
Il semble que la chose devrait être aujourd’hui évidente, tellement est catastrophique le décalage entre l’Ecole et le milieu. Et pourtant, nous nous heurtons toujours aux mêmes incompréhensions d’universitaires qui sont persuadés des vertus de leurs cours et de leurs leçons ; de parents aussi qui, formés - et déformés par la scolastique, comprennent mal qu’on puisse opérer un retour et un recours à l’expérience naturelle et au bon sens.
 
Habitués que nous sommes à discuter entre nous, depuis longtemps, des problèmes que nous considérons comme essentiels, nous abordons toujours nos explications à un niveau trop haut. Il nous faudrait reprendre quelques points simples de notre pédagogie :
 
- Est-ce que les enfants écoutent et comprennent les leçons magistrales ? Ne vaudrait-il pas mieux commencer par l’observation et l’expérimentation pour aboutir à la leçon synthèse ?
 
- Est-ce qu’on apprend à bien écrire en apprenant les règles de grammaire ou en écrivant ? Notre affirmation : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » est-elle uniformément juste ?
 
Oui mais, nous dira-t-on, il y a tout de même des choses à apprendre à l’Ecole ! Nous les apprenons, mais par des moyens plus intelligents, donc plus efficients. Les méthodes de l’Ecole traditionnelle ne sont pas forcément les meilleures. Nous en avons mis d’autres au point qui nous semblent plus rentables. Il ne faut tout de même pas faire table rase du passé. J’ai répondu justement à cette question que tel n’est point notre projet. Le rôle de l’éducateur est justement de puiser au maximum dans l’apport passé et présent pour préparer l’avenir.
 
Que deviennent plus tard les enfants formés à l’Ecole Moderne ? Nous avons répondu que nous les faisons plus intelligents et plus dégourdis et que de ce fait ils se débrouilleront mieux dans la vie. L’enfant ne peut pas tout inventer, pas plus en sciences ou mathématiques qu’en français. Nous ne l’avons jamais prétendu. C’est seulement le départ, l’atmosphère qui changent. L’enfant voudra alors connaître toujours davantage ; il suffira de lui offrir la nourriture, etc...
 
Comme on nous accusait de présenter nos techniques comme une panacée, j’ai exposé notre projet d’établissement d’un feu rouge pour les techniques ou méthodes qui ne sont absolument pas valables, un feu orange pour celles qu’on peut éventuellement essayer à nos risques et périls, et le feu vert pour celles qui sont en tous cas recommandables. Ce projet, très apprécié, et dont nous devons nous préoccuper activement, nous a amené à préciser les obstacles à un enseignement plus efficient : les grands ensembles, les salles de classes exiguës et les effectifs pléthoriques, les examens, et surtout les instituteurs.
 
Pour changer de techniques de travail - ce qui est une grosse affaire - les explications sont insuffisantes. Il y faudrait absolument des séjours dans les classes modernisées et de nombreux stages.
 
Vos techniques, nous a-t-on demandé enfin, sont-elles applicables au 2e degré et aux C.E.G. ?
 
Si la pédagogie est bonne dans ses fondements et ses principes, elle est valable dans tous les cours et à tous les degrés. Sinon, c’est qu’il y a erreur au départ et nous devons la rectifier. Naturellement, il y a une adaptation technique qui diffère selon les éducateurs, selon les enfants et selon les degrés de l’enseignement. L’adaptation de nos techniques - dans la mesure où elles seront reconnues bien fondées et efficientes - ne saurait être faite que par les éducateurs eux-mêmes des C.E.G., du second degré, du technique ou du supérieur. On ne transpose pas ainsi, automatiquement, les Techniques Freinet dans les divers degrés. Nous apportons nos expériences ; il vous appartient, à votre niveau, de les faire vôtres.
 
Pour cette adaptation, une collaboration s’impose. Nos colloques nous aident à la réaliser.
 
Nous souhaitons que de tels contacts et de semblables colloques où se confrontent la théorie et la pratique puissent s’organiser dans les diverses régions de France. Nous y aiderons de notre mieux.
 

La poésie et l’Ecole Moderne

 
Le vendredi soir, nous étions au sein d’une assemblée peu commune. Un « grenier poétique » avait invité ses adhérents - adolescents et adultes - à participer à une réunion qui s’est tenue dans une salle de l’Université, sur le thème des enfants-poètes. La salle était bondée, sensible et enthousiaste. Nos dessins répartis sur les murs ajoutaient encore à l’atmosphère.
 
J’ai dit combien les enfants - tous les enfants sont poètes et artistes, mais comme est délicate aussi la fleur naissante que la moindre erreur peut flétrir et détruire. J’ai expliqué aussi que l’aspect poétique de nos techniques nous incite à dépasser la forme récit et chiens écrasés de nos textes libres. Il nous faudra d’ailleurs revenir ici aussi sur cette nécessité d’habituer nos enfants, non seulement à ausculter le monde autour d’eux, mais aussi à ausculter leur propre monde intérieur, à analyser et à transcrire ces impondérables artistiques et affectifs que nous sentons en nous quand nous fermons les yeux pour écouter vibrer notre monde intérieur. C’est alors que le texte libre remplit toute sa fonction psychologique et psychanalytique d’expression profonde d’épanouissement et d’humanité.
 
Le Livre des Petits, projeté toujours avec le même succès a comme ponctué ces explications.
 
*
 
Nous continuerons à donner régulièrement des informations sur le Congrès, non seulement à l’intention de nos camarades français, mais aussi de nos amis étrangers que nous nous préparons à accueillir fraternellement, selon la tradition de notre F.I.M.E.M. Entre-temps nous sortirons nos deux livres B.E.M. : L’Enseignement des Sciences et L’Enseignement du Calcul qui seront comme d’importants rapports préparatoires à nos discussions du Congrès. Mais nous demandons à nos camarades de répondre sans retard à nos questionnaires, et de les soumettre aussi à nos amis des divers degrés qui nous aideront à mettre au point la pédagogie de deux des enseignements les plus délicats dans la période que nous traversons.
 
Nous dirons enfin à l’intention des jeunes et de ceux de nos camarades qui viennent pour la première fois à nos Congrès que nous avons prévu une organisation nouvelle de notre travail afin que chacun, vieux ou nouveau venu, puisse non seulement s’informer, mais participer aussi effectivement à notre oeuvre commune.
 
Seul, en effet, le travail nous unit. C’est lui qui est à la base de la grande et émouvante fraternité de l’Ecole Moderne.
 
C. FREINET.