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Se former en réseau professionnel petite enfance : une expérience à Lyon

Dans :  Région Centre-Est › un niveau scolaire › Formation et recherche › 

Catherine Hurtig-Delattre
Coordinatrice de Réseau de réussite Scolaire
Directrice d’école maternelle

Puériculteur/rice, éducateur/trice de jeunes enfants, enseignant-e de maternelle, ATSEM… ces professionnels ont en commun la charge de jeunes enfants de 2 à 4 ans : “grands” de crèches et “petits” de maternelle. Et pourtant ils ne se rencontrent que rarement, que ce soit au cours de leur formation ou dans leur quotidien sur le terrain. Quelques initiatives existent pourtant pour travailler et se former en réseau. Ainsi cette expérience, dans le 1er arrondissement de Lyon. Témoignage.
Le contexte
Le quartier des pentes de la croix rousse à Lyon est un quartier de centre-ville à forte mixité sociale et culturelle. En raison d’une proportion importante de familles en difficultés économiques, il est classé en CUCS et en RRS (Réseau de Réussite Scolaire). Il comprend de multiples structures d’accueil pour la petite enfance : dix crèches ou halte-garderies, deux relais d’assistantes maternelles, cinq écoles maternelles. Ce quartier a la particularité de cultiver depuis longtemps et tous azimuts une forte tradition de travail en réseau : serait-ce l’héritage des révoltes de canuts et des premières coopératives ouvrières ? Toujours est-il que les réseaux associatifs, culturels, artistiques, politiques foisonnent sur ce petit territoire.
Le Réseau de Prévention Précoce
C’est dans ce contexte que s’est créé il y a 25 ans un « réseau de prévention précoce de la maltraitance » qui regroupe des représentants de tous les types de structures d’accueil, ainsi que les professionnels sociaux et médicaux accueillant le public “petite enfance” et leurs familles. Ce réseau, avec l’appui de la ville de Lyon a d’abord organisé des formations interprofessionnelles, spécifiquement autour de la question de la prévention précoce. Il s’est ensuite attelé à créer un lieu d’accueil parents-enfants qui a ouvert en 2002 et existe toujours. Aujourd’hui ce réseau fonctionne avec une dizaine de personnes venues d’autant de structures, toutes du quartier. Son fonctionnement s’est élargi au-delà sur seul objectif de prévention. Au cours de réunions mensuelles, ces professionnels échangent des informations, prennent le temps de la connaissance réciproque des métiers et des structures qui le composent et prennent des initiatives ponctuelles adressées à l’ensemble des professionnels du secteur.
La place des écoles maternelles dans ce réseau ne va pas de soi : en effet, sont-elles considérées comme des établissements d’accueil “petite enfance » ? Si on considère la culture professionnelle, l’école maternelle est résolument du côté du système scolaire. Le corps des professeurs des écoles est ainsi constitué de personnels formés pour des compétences polyvalentes s’adressant à des enfants de deux à douze ans. Au quotidien, peu de contacts institutionnels existent entre les écoles et les structures petite enfance. Pourtant, si on considère l’âge des enfants accueillis et si on désigne par « petite enfance » la tranche d’âge 0-4 ans, l’école maternelle est pleinement concernée. C’est fort de ce constat que bravant les habitudes et la culture professionnelle, plusieurs acteurs successifs du quartier (directrice d’école maternelle, coordinateur ZEP) puis moi-même en tant que coordinatrice du RRS se sont intégrés depuis sa création à ce réseau. Les échanges s’y sont avérés fructueux et perdurent aujourd’hui. Ils m’ont personnellement convaincue que l’école maternelle a bien sa place dans le monde de la petite enfance et que ses professionnels ont tout à gagner à cultiver des contacts et une formation spécifique. 
Les sessions de formation
C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion d’organiser et d’animer trois sessions de formation interprofessionnelle. Cette initiative est fort modeste, puisqu’il s’agit de cinq journées de formation en tout, réparties sur quatre années. Cependant l’initiative me semble suffisamment originale et rare pour mériter une attention, dans l’espoir d’envisager un essaimage de pratiques, si ce n’est une modélisation.
Ces formations ont été organisées dans le cadre de la formation continue Education Nationale réservée à l’Education Prioritaire.
De 1983 à 2008 les enseignants des réseaux d’éducation prioritaire (ZEP, puis REP, puis RRS ou RAR) ont en effet bénéficié de formations locales de quatre journées par an, dont le contenu était, du moins dans le Rhône, laissé à l’appréciation des équipes et l’organisation confiée aux coordinateurs de réseau. Ces stages concernaient des enseignants de la maternelle au collège. Ils étaient le plus souvent axés sur le lien école-collège, et les enseignants de maternelle n’y trouvaient pas toujours leur compte.
M’appuyant sur l’existence du réseau de professionnels petite enfance auquel je participais, j’ai alors proposé un stage scindé en deux  : deux jours “école-collège” et deux jours « petite enfance ». De manière tout à fait atypique, avec l’autorisation de mon Inspecteur de circonscription (IEN) et le soutien des services municipaux, ce premier stage de deux jours a été co-organisé entre le RRS et le Réseau de Prévention Précoce. Il s’est adressé à l’ensemble des professionnels petite enfance du quartier : enseignants de maternelle - prioritairement de section de petits et tout-petits, ATSEM, personnels des crèches et halte-garderie, personnels des structures d’accueil du public (bibliothèque, ludothèque, centre de loisirs, maison du département, Centre Médico-Psychologique, foyer d’accueil de mères…)
Cette initiative s’est renouvelée deux fois. La première année, les enseignants de maternelle étaient remplacés dans leur classe, les autres professionnels étaient libérés par leur institution de tutelle. Depuis 2009, les stages avec remplacement ayant été suspendus dans l’Education Nationale, ces journées de formation ont perduré tant bien que mal grâce au volontariat de l’ensemble des professionnels.
Ces journées ont connu un franc succès et il a fallu limiter le nombre des participants pour garder des bonnes conditions de dialogue interprofessionnel. En quatre ans et trois sessions thématiques, ce sont une centaine de professionnels qui y ont participé.
Première session
La première session a eu pour but de se découvrir mutuellement :
- se découvrir sur le plan institutionnel, par une présentation de chaque structure aux autres : fonctionnement, horaires, types de personnels, formation, missions, autorité et textes de tutelle, degré d’autonomie…
- se découvrir sur le plan des pratiques de terrain, par l’organisation d’une demi -journée d’observation : les enseignants et les ATSEM en lieu d’accueil, les personnels de crèches ou autre lieu d’accueil non-scolaire en petite section de maternelle.
La session était complétée par une présentation de dispositifs existant à Lyon dans certaines écoles maternelles et mettant en oeuvre des partenariats culturels : “mon patrimoine et moi”  avec les musées de Lyon, “enfance arts et langages” avec des artistes en résidence, “éducation à l’image et prévention de la violence” avec le psychanalyste Serge Tisseron.
Les questions et observations issues de cette première session ont nourri la construction des suivantes.
Quelle richesse de faire connaissance, et quel vertige de prendre conscience de nos habitude de travailler en parallèle, en se quasi-ignorant mutuellement… Comment penser aux familles qui nous fréquentent successivement ou simultanément alors que nous nous connaissons si peu?
Deuxième session
A partir de nos observations de la première année, nous avions fait le constat que les enfants de deux à quatre ans, qu’ils soient en grande section de crèche ou en petite section de maternelle, pratiquaient grosso-modo les mêmes activités : jeux d’imitation et de construction, rondes, comptines et chansons, activités motrices, activités manuelles et créatives, lecture d’albums...… Nous avons donc confronté nos pratiques professionnelles, en comparant pour chaque activité, nos intentions, nos objectifs, nos modalités de mise en oeuvre. Un formateur issu des CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes actives) nous a aidés à nous interroger : qu’entendons-nous par « activité » ? Un enfant qui joue librement au coin dînette est-il “en activité”? Et celui qui se cache dans la cabane de la cour? Comme on peut l’imaginer, l’écart entre professionnels de crèches et de maternelle a tourné autour des notions d’apprentissages structuré, de programmes/ progressions, d’évaluation ainsi que de retransmission aux parents. Mais la prise de conscience a aussi été de nous constater proches dans nos intentions, avec des écarts de modalités largement dues aux contextes matériels et institutionnels différents.
Troisième session
Ayant déploré l’absence des problématiques familiales au cours des deux premières sessions, ce thème a été abordé pour la troisième session, qui s’est déroulée en deux journées sur deux années scolaires. 
Comment « tisser la confiance » avec les familles, dans un contexte de grande diversité ?
Nous avons fait appel à deux jeunes chercheuses en anthropologie, qui ont enquêté sur nos terrains et récolté puis analysé les richesses et les difficultés rencontrées. Avec l’aide de leur regard, nous avons utilisé un outil-vidéo de formation élaboré par l’IUFM et de Lyon et le pôle de formation Sud-Est (EJE) : «variations pour voix d’adultes et jeunes enfants : métiers pluriels, compétences partagées”. Cet outil est le fruit d’un processus de recherche-action, montrant que les compétences nécessaires pour le travail avec les parents sont transversales aux structures d’accueil de petite enfance, avec des modalités spécifiques liées au contexte de chaque structure.
La dernière partie de la formation a permis un inventaire de dispositifs favorisant cette relation de confiance avec les familles:
-les lieux accueil parents, existant dans certaines écoles de la Ville de Lyon -et dans toutes les écoles de notre quartier
-les entretiens individuels systématiques, pensés comme temps de connaissance mutuelle et non d’abord comme temps de régulation de problèmes
-les démarches de “documentation” (en références à des pratiques italiennes initiées en Régio Emilia) pour communiquer aux parents ce qui se vit dans la structure : photos, vidéos, écrits….
-les dispositifs de Réussite Educative permettant d’aborder les contextes difficiles avec bienveillance et dans la globalité.
Après ces échanges
Chaque session a été suivie d’un dossier de compte-rendu qui a été distribué à tous les stagiaires ainsi qu’à leur structure. Même modeste, cet ensemble d’écrits présent dans chaque structure constitue une mémoire et contient une mine de témoignages et de références.
Quelles traces ont laissé ces formations ? Difficile à mesurer, il faudrait interroger les professionnels concernés. Il est évident que pour envisager une modification de pratiques professionnelles en profondeur, un cursus de formation bien plus long serait nécessaire. Cependant je peux m’aventurer à dire que ces journées auront au moins permis de progresser sur le plan d’une reconnaissance mutuelle, d’un plus grand respect pour le travail de l’autre, d’une prise de conscience de questionnements communs.
Personnellement, cette expérience partagée avec des professionnels de la petite enfance « hors l’école » m’a ancrée dans trois convictions :
1/ l’école maternelle a beaucoup à apprendre des pratiques professionnelles de la petite enfance en terme de qualité d’accueil, d’écoute du rythme de l’enfant, de respect de la diversité.
2/ Les enseignants de petite section de maternelle peuvent et doivent résolument se revendiquer “professionnels petite enfance”.
3/ l’école maternelle n’a pas l’exclusivité d’être un lieu « d’apprentissages » pour les plus jeunes enfants.
C’est pourtant ainsi qu’elle se présente et c’est sur cette base que beaucoup de professionnels et de formateurs de l’école défendent leur spécificité. Je m’insurge contre cette idée !
M’appuyant sur les convictions de l’Education populaire, je pense que tout individu apprend en tous lieux, en toutes circonstances, tout au long de sa vie. Qui pourrait prétendre qu’un enfant accueilli en crèche « n’apprend pas ? »
On sait depuis longtemps que l’enfant grandit et apprend s’il est confronté à un milieu à la fois stimulant et sécurisant, favorisant les découvertes. Certes l’école est un lieu organisé prioritairement autour de l’acquisition et la structuration des savoirs. Mais un enfant de 2 à 4 ans apprend « naturellement », à chaque instant, car il a tout à apprendre. Les professionnels des lieux d’accueil pour les jeunes enfants réfléchissent aux manières d’aménager l’espace afin de faciliter les découvertes de l’enfant, dans un ordre aléatoire et dans un parcours propre à chacun. De leur côté, les professionnels de l’école réfléchissent aux modalités d’organisation permettant des découvertes structurées, évaluables dès la petite section, établies selon une progression commune à tous.
Malheureusement à mes yeux, l’école maternelle s’oriente vers une “primarisation” qui la tourne de plus en plus vers ce type d’apprentissages formatées.
Mais heureusement, de nombreux enseignants de maternelle, particulièrement au sein des mouvements pédagogiques, tentent de freiner cette évolution et développent à l’école maternelle un espace-temps valorisant les découvertes par la manipulation, la création, les tâtonnements, sur des parcours individualisés.
Conclusion
C’est après avoir vécu cette mini formation que j’ai demandé et obtenu un poste de directrice d’école maternelle. C’est nourrie des réflexions issues de ces échanges que j’aborde la gestion de l’école, où j’ai la chance de collaborer avec une crèche voisine à travers un dispositif “passerelles”. Forte de l’expérience de ces formations communes, notre partenariat est dépourvu d’ambiguïté: les enfants en passerelles “apprennent” et “grandissent” à tout moment : le matin à l’école, l’après-midi à la crèche et le soir à la maison!
A quotidien, je tente de ne pas oublier que les enfants de section “tout-petits” et “petits” sont de très jeunes enfants avant d’être des élèves.