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Les avantages psychologiques du journal scolaire

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Octobre 1956

D'un livre de C. FREINET à paraître prochainement : Le Journal Scolaire et la Correspondance Interscolaire, nous extrayons, en ce début d'année, le chapitre suivant :

1° Normalisation du milieu où vit l’enfant

Il devient aujourd’hui banal de reconnaître que le milieu scolaire est, traditionnellement et foncièrement, différent du milieu familial et social de l’enfant.

La pédagogie l’a d’ailleurs voulu ainsi, puisqu’elle se prétendait en mesure de créer par son action spécifique, une culture spéciale, d’origine intellectuelle, supérieure à la culture expérimentale et empirique du milieu.

Toujours est-il que, aujourd’hui encore, selon les conceptions de l’Ecole et de l’Education, se crée une dualité regrettable dans les fonctions majeures de l'individu : la famille, le village ou la rue ont leurs normes, leur forme d’instruction, leur morale, leurs types de culture. L’Ecole travaille selon des normes délibérément différentes, le plus souvent opposées, qui jettent le trouble dans le comportement des enfants et contribuent à les désadapter. A moins que l’Ecole échoue totalement dans son action et que certains enfants conservent équilibre et puissance dans le cadre de la culture traditionnelle du peuple.

Nous avons tous senti cette dualité. Nous en avons tous souffert. Elle nous a, pour la plupart, terriblement marqués. Elle est certainement à la base d’une impuissance psychologique et sociale qui s’inscrit au passif de notre Ecole Populaire laïque.

Par notre méthode, nous surmontons cette dualité. L’enfant arrive dans notre classe avec les sentiments, les préoccupations, les besoins et les soucis qui modèlent peu à peu sa personnalité. Nous ne lui disons pas : « Laisse là cet habit, même s’il t’est comme substantiel... nous allons t’apprendre autre chose, par d’autres moyens, avec d’autres outils !... »

Nous prenons l’enfant tel qu’il est et nous nous appliquons, par des techniques de travail qui s’apparentent à celles du milieu familial et social, mais avec une plus grande richesse expérimentale, à lui permettre d’aller plus loin et plus haut dans les chemins de la vérité et de l’Humanité.

Ce n’est pas par hasard que le mot de « Normalisation » a pris, dans la Société contemporaine une si grande extension. L’individu qui travaille et vit dans un milieu normalisé est détendu, mieux équilibré, donc plus efficient. Le défaut de normalisation pose au contraire un nombre plus ou moins grand de problèmes artificiels à résoudre, de techniques à. dominer, de barrières à franchir ou à renverser — ce qui vaut aux individus qui en sont victimes des réactions imprévisibles, des conflits et des névroses dont la psychanalyse dévoile peu à peu les incidences.

Le seul fait d’harmoniser, par nos techniques, vie scolaire et vie familiale et sociale est sans nul doute d’une grande portée dans la formation psychique et psychologique de nos enfants.

2° La discipline nouvelle, discipline du travail

Cette normalisation est liée au problème de la discipline qui est la technique des rapports entre individus et groupes.

La substitution d’un mode de vie artificiel aux habitudes courantes du milieu ne peut se faire que par autorité — directe ou indirecte — et l’autorité, sous quelque forme qu’elle se présente, est toujours source de conflits qui ne font qu’aggraver les difficultés nées du dualisme éducatif que nous avons dénoncé.

Nous pensons même que la presque totalité des complexes psychiques et psychologiques viennent d’une mauvaise solution aux problèmes de la discipline, c’est-à-dire aux problèmes de la coexistence harmonieuse des individus et des groupes.

La « Normalisation », que ce soit à l’Ecole ou à l’usine, vise à atténuer ces conflits disciplinaires. Nous les atténuons encore en engageant les enfants sur des voies qui les mèneront plus sûrement au but, et qui sont toutes basées sur le travail.

Nous redonnerons à cette notion de travail — par le texte libre et le journal, notamment — toute sa noblesse et sa portée ; nous axons l'enfant, nous lui donnons des raisons nouvelles de vivre et d'agir, ce qui contribue certainement à l’amélioration psychologique souhaitée.

3° L'expression libre des enfants

Une portion importante des troubles du caractère provient également du fait que l’enfant, à l’école, n’a pas la possibilité d’extérioriser ses besoins, ses sentiments et ses tendances.

L’Ecole, trop longtemps dédaigneuse de ces complexes psychiques qu'elle s’obstinait à ignorer, substituait à ces sentiments les pensées et les émotions des classiques et des « maîtres ». Elle oubliait que nous avons tous, humainement, besoin de dire, de créer ou de chanter, nos joies, nos espoirs et nos peines. Si les hommes, égoïstement préoccupés de leurs propres soucis, ne veulent pas nous écouter, nous nous adressons à la lune, aux étoiles, au soleil, ou aux dieux. Le besoin d’élévation, d’harmonie et de beauté qui nous agite, nous voulons le marquer de notre main et de notre génie sur la terre, la glaise ou les pierres ; notre puissance latente en face de la vie, nous en imprégnons intrépidement le milieu qui nous entoure par un travail et une science qui visent à nous asservir la nature.

Enlevez à l’enfant toutes ces possibilités d’action et de réaction, il devient comme un oiseau dont on a coupé les ailes, un poisson égaré dans une mare dont l’eau va se corrompant et s’évaporant.

Par le texte libre et le journal scolaire, nous nourrissons et exploitons ce besoin d’extériorisation de l’enfant. C’est de ce besoin que nous partons techniquement, pour tout le travail d’instruction et d’éducation que nous allons entreprendre.

A propos de cette expression libre, on a souvent parlé, pour la critiquer d’ailleurs justement, de la notion d’expression spontanée. Nous n'aimons pas ce qualificatif qui garde une signification d’anarchie, de comportement fantaisiste et sans but. Ce sont les scoliastes qui ont accrédité cette idée que l’expression fonctionnelle de l’enfant pouvait avoir, dans sa spontanéité, ce caractère de gratuité et d’inutilité qui se manifeste effectivement chez les enfants qui n’ont été habitués qu’à obéir, qui ont désappris les gestes naturels toujours liés au devenir de l’être, et qui, livrés à eux-mêmes, hors de la sujétion adulte, ne savent plus faire que des mouvements inconsidérés, spontanés certes, mais sans signification dans le comportement des individus.

L’expression libre de nos enfants, sous quelque forme qu’elle se manifeste, n’a jamais cet aspect de spontanéité péjorative. Nous lui trouvons au contraire, sauf dans les cas d’anormalité grave, des fondements et des racines, et un but, conscient ou non.

L’Ecole traditionnelle peut tout au plus, pour se donner des airs progressistes, parler de spontanéité. Nous atteignons, nous, aux gestes fonctionnels des assises fécondes de la vie.

4° La libération psychique

Les récentes recherches psychanalytiques ont contribué à mettre l’accent sur les dangers que présente pour l’individu l’impuissance où il se trouve d’extérioriser ses propres problèmes.

Nous gardons pour nous des secrets qui nous obsèdent et nous minent parce qu’ils suscitent des complications pour lesquelles nous ne parvenons pas à trouver seuls la solution. Nos doutes et nos craintes, nous voudrions les faire partager par les personnes qui sont susceptibles de nous apporter l’aide de leur propre expérience et de nous tirer de l’impasse.

Nous sommes, que nous le voulions ou non, dans un milieu social. Aucun des problèmes, même très personnels, que nous avons à résoudre, ne saurait être indépendant de ce milieu. Chercher une solution strictement personnelle à ces problèmes, c'est commettre une erreur technique et tactique, et les erreurs ont toujours leurs conséquences.

Le seul fait, pour l’individu, d’extérioriser ces problèmes, de les verser dans le circuit collectif et social, d’espérer donc des solutions favorables, constitue une décharge morale, disons plutôt une décharge psychique qui nous permet de réagir plus sagement, selon des données plus humaines et plus efficientes.

La pratique de la confession dans la religion catholique répond à ce souci de décharge et de libération.

Notre expression libre joue, sous une forme beaucoup plus naturelle, le même rôle bénéfique.

Il faut d’ailleurs un certain temps à nos enfants pour qu’ils s’habituent à cette expression profonde qui est libération.

Avec des enfants non entraînés, les textes libres sont, pourrions-nous dire, superficiels. On ne leur sent aucune racine. Ils racontent des faits, ou amorcent des descriptions, mais impersonnellement, « objectivement » pour employer la trouvaille pseudo-scientifique de la scolastique.

Et peu à peu, l’enfant s’entraînera à s’exprimer. Les textes porteront désormais sa marque, ils seront le reflet de sa personnalité. Pas totalement encore. Comme dans la confession psychanalytique, il y a des recoins de l’individu qui tardent à livrer leur secret. La porte s’en entrebâillera un jour et nous devinerons alors le trouble réprimé qui faussait le fonctionnement de la mécanique.

Comment voir par cet entrebâillement, comment détecter et identifier les troubles, comment en définitive tirer de nos textes libres une véritable analyse psychanalytique. C’est ce que dira un jour prochain l’analyse méthodique et scientifique des milliers de textes dont nous disposons et que nous nous entraînerons à scruter, en vue d’une meilleure connaissance des processus de libération psychique par les textes libres.

C’est plus spécialement au point de vue affectif que textes libres et journal scolaire permettent des confessions d’une portée pédagogique considérable.

L'Ecole habituelle s’en désintéresse totalement, par principe, par technique, pourrions-nous dire. Elle agit comme si l’enfant qu’elle reçoit était une matière neuve sur les destins de laquelle les spéculations de l’école pourraient se poursuivre indépendamment de toutes les réalités préalables qui la conditionnent.

L’enfant a mauvais caractère, n’est pas sociable, semble étranger à la vie de la communauté. L’Ecole enregistre et sanctionne. Mais un texte libre nous révélera un jour quel drame secret accapare en permanence les soucis de l’auteur. Une fillette arrive toujours en retard en classe, sale et mal peignée. Elle n’est jamais à court de justifications fantaisistes qui nous portent n lui attribuer une imagination anormale et perverse.

Mais des textes libres nous diront, ouvertement ou non, la situation familiale dramatique de cette enfant. Nous saurons désormais les charges dont elle est accablée le matin, le peu d’affection qu’elle trouve dans sa famille et qu’elle compense par un attachement touchant à ses poules et à ses agneaux.

Cette révélation va bouleverser — heureusement d’ailleurs — la situation scolaire de cette enfant ; de nouveaux ponts seront établis, des voies nouvelles ouvertes à l’intercompréhension, qui peuvent être à l’origine de véritables résurrections.