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DITS DE MATHIEU - Abaisser les barrières

Janvier 1957

J’ai parcouru toute la France pour montrer mes chiens savants et ma guenon, me disait un forain. Je n'avais jusqu'à ce jour qu'une mauvaise roulotte. Je viens d’acheter un car que je transforme pour en faire une vraie résidence.

Ce n’est pas par luxe, vous savez.

Mes bêtes ne sont pas domestiques. Je ne les prends pas pour qu’elles me tiennent compagnie, craintives et résignées. Il suffirait alors de les enfermer, de les attacher, de les nourrir et de les battre.

Mais ce n’est pas ainsi qu’on les entraîne à travailler, chacune selon ses aptitudes et ses talents. Il leur faut une atmosphère sympathique et encourageante, un « climat » favorable. Il leur faut du large pour s’ébattre et jouer sans que nous intervenions toujours en trouble-fête. Il faut entretenir en eux la joie du travail et le bonheur de vivre... Sinon, vous n’en ferez rien d’original.

Cet homme raisonnait d’or, comme raisonnent d’or le paysan qui évite à son jeune cheval le spectacle impressionnant de la tuerie du cochon, et le chasseur qui sait au moment voulu, ni trop tôt ni trop tard entraîner son chien à courir le lièvre.

Mais les enfants pourront s’entasser dans une roulotte sans espace ni possibilités de travail ; ils assisteront, bouleversés, à l’assassinat d’une bête ; on les obligera trop tôt à un travail dont ils ne comprennent ni le sens ni la portée, on trouvera cela normal et acceptable, quitte à se plaindre ensuite que l’un est énervé, l’autre agité la nuit de cauchemars, un troisième dégoûté à jamais du travail.

Et nous avons l’impression qu’il faudrait si peu pour que ce bon sens populaire ne s’évanouisse pas à la porte de nos classes. Il y suffirait, d’abord, de montrer que l’école n’est point un temple dont les lois, dictées d’en haut, échappent aux impératifs de notre longue expérience humaine ; et ensuite de rétablir le courant et le circuit qui ferait de la classe le prolongement de la vie, une clairière bienfaisante, aboutissement de tous les chemins de la forêt, avec seulement un peu plus de lumière et de clarté pour que puissent se reconnaître et s'orienter ceux qui en bénéficieraient.

Il suffirait d’abaisser définitivement les barrières que la scolastique a arbitrairement dressées entre l’Ecole et la Vie.