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DITS DE MATHIEU - Un laboratoire d'hommes

Mai 1953

« J’appelle école répondant vraiment à sa fin celle qui est un vrai laboratoire d’hommes, où l’esprit des élèves est plongé dans la fulgurante splendeur de la science pour qu’ils comprennent rapidement tout ce qui baigne dans l’évidence ou dans le mystère...

... On doit donner l’enseignement d’après une méthode qui rende l’étude facile, de sorte que l’école n’effraye plus et n’éloigne plus les enfants mais exerce plutôt sur eux une invincible attraction, car l’étude doit donner aux élèves un plaisir aussi grand que celui qu’ils éprouvent quand ils passent des journées à jouer à la balle, à la course ou à la noix.

L’étude elle-même du latin — j’y touche en passant pour citer un exemple — combien n’est-elle pas embrouillée, pénible et longue ! Certes, la vivandière, l’artisan ou celui qui s’adonne aux besognes de la cuisine, apprennent n’importe quelle langue différente de leur langue maternelle, et même deux ou trois fois plus vite que les élèves des écoles n’apprennent le latin, bien qu’ils y passent tout leur temps et qu’ils y emploient toutes leurs forces. Et le résultat est de beaucoup inégal. Ceux-là, après quelques mois, parlent couramment en langue étrangère, tandis que ceux-ci, après quinze ou vingt ans, dans la plupart des cas, ne sont pas encore capables de s’exprimer en latin, sans s’appuyer sur la grammaire et sur le dictionnaire comme les boiteux sur leurs béquilles. Et même ainsi, ils ne cessent d’hésiter et de tituber. Ce triste résultat, gui est preuve de temps et de pratiques perdus, d’où provient- il, sinon d’une méthode défectueuse ?

La méthode commune pour instruire et élever les enfants dans les écoles, m’apparaît proprement comme si, à quelqu’un qui aurait accepté l’entreprise d’enseigner, on donnait l’ordre d’imaginer une méthode grâce à laquelle les élèves seraient amenés à connaître la langue latine avec d’immenses fatigues, de grands ennuis et des peines infinies après y avoir consacré un temps extrêmement long. Je suis poussé à penser et à croire fermement qu'un génie malin et envieux, un ennemi du genre humain, a introduit ces règles dans les écoles.

Mais est-il besoin de chercher des témoins ?

Combien, parmi nous, finies les études, sont sortis des écoles et des académies n’ayant d’une culture raffinée qu’une vague teinte. Et moi aussi, pauvre homme, je fais partie de ces malheureux qui passèrent misérablement le printemps de leur vie et les plus belles années de la jeunesse à d’inutiles lambineries scolaires. Ah ! combien de fois plus tard, quand j’en suis arrivé à voir plus loin en toutes choses, le souvenir de ce temps perdu m’a arraché des soupirs, fait jaillir des larmes de mes yeux et des cris de douleur de mon cœur. »

Ainsi écrivait Comenius... il y a 300 ans ! (voir le recueil si dense et si actuel de J.B. Piobetta : La Grande Didactique, de Jean Amos Comenius (Traité de l’Art universel d’enseigner tout à tous), Presses Universitaires de France, Paris, 800 fr.)