Raccourci vers le contenu principal de la page

Unis pour défendre l'école moderne

Juin 1952

En rentrant, avec un groupe d’élèves, d'un merveilleux voyage en Suisse, au cours duquel j’ai parlé, dans les villages et les villes à plus de deux mille collègues enthousiastes, je trouve deux documents massues :

— un long article de 14 pages de Georges Cogniot, dans la revue Nouvelle Critique de mai ;

— un article de deux pages de la revue L'Ecole et la Nation qui répète et aggrave, en lui donnant allure officielle, l’article de Cogniot, et sans doute même la partie non encore publiée de cet article. Car il y a une suite...

Mon premier mouvement, à la lecture de la Nouvelle Critique, était de dénoncer rapidement, dans l'Educateur, les assertions les plus erronées, et de continuer notre travail.

Mais l’article d’André Voguet dans l'Ecole et la Nation annonce l’intention de nos détracteurs de porter l’affaire devant les instituteurs communistes et, par-delà même, devant le grand public. « Un document d'une grande importance pour les éducateurs », annonce un placard préliminaire. «L'article de Cogniot que publie ce mois-ci la Nouvelle Critique, devra être largement diffusé parmi les instituteurs, et, en premier lieu, par les instituteurs communistes. »

Nous nous considérons de ce fait comme en état de légitime défense. Nous demandons, nous aussi à tous les éducateurs, et, en tout premier lieu, à nos adhérents, et en particulier à ceux qui sont communistes, de rétablir loyalement la vérité partout où l’occasion s’en présentera.

C’est notre œuvre commune qui est directement menacée par des attaques qui ne sont que l’aboutissement de l’incroyable campagne menée depuis trois ans contre nos techniques.

En laissant à chacun de vous le soin de défendre comme il l’entend notre œuvre commune, je verse cependant au débat quelques documents et observations.

* * *

1° Commençons par le commencement. Le titre : Essai de Bilan d'une libre critique de l'Education moderne.

Oui, c’est ainsi, camarades de l’Ecole Moderne, c’est vous qui avez travaillé ; c’est vous qui avez dépensé votre argent, donné votre peine, construit avec ferveur un édifice qui est votre totale propriété.

Et c’est de l’extérieur que des secondaires, ignorant tout de nos techniques, viennent périodiquement faire le point de nos travaux, non pas d’ailleurs en fonction de nos écoles publiques, mais en fonction de théories qui sont peut-être parfaites dans leur absolu, mais que nous ne saurions considérer, nous, autrement que dans le cadre des réalisations techniques qui les conditionnent.

Nous récusons d’avance de tels procédés. Et nous persistons à penser que le premier devoir d’un communiste conséquent est de se renseigner à fond, et impartialement, sur les faits dont il parle.

« Libre critique sur l'Ecole moderne », dit l’auteur.

Nous savons comment elle a été conduite et la place réduite dont ont disposé les nombreux camarades qui avaient protesté. On peut maintenant tirer les conclusions. Nous savons d’avance ce qu’elles seront.

Cogniot écrit bien : « Nous usons du droit naturel et commun d'apprécier des idées, des théories scientifiques (ou déclarées telles) qui ont été livrées à la publicité. »

Et c’est peut-être bien là le nœud du problème. On discute, on critique et on condamne des idées et des théories. Or, nous ne sommes ni des idéalistes ni des théoriciens. Nous sommes des instituteurs unis pour améliorer nos conditions de travail. Ce sont nos réalisations qu’il faudrait apprécier. C’est par elles que nous vivons et que nous progressons. Nous dénonçons d’avance une stérile discussion sur la théorie isolée de la pratique dont nous nous nourrissons. C’est à l’œuvre et non à ses discours qu’on juge le maçon.

Liberté de la Critique

Cogniot écrit dans son préambule : « Ici comme ailleurs l'une des méthodes essentielles pour voir clair dans les problèmes posés est le recours à la critique et à l'auto-critique. ...Le sentiment de la responsabilité des éducateurs des enfants devant les masses populaires, exige que chacun, au lieu de crier à l'inquisition (pour cacher précisément son intolérance et son dogmatisme) accepte la critique et le libre examen. »

Nous répondons que la critique loyale suppose la connaissance non superficielle et verbale, mais profonde, exacte et, pour ainsi dire fonctionnelle, des sujets étudiés. Et nous n’admettons pas que nous critiquent doctoralement ceux- là même qui ne connaissent rien, non point de nos théories mais de l’œuvre pratique que nous avons laborieusement réalisée.

Il s’agit là de la critique extérieure. Pour ce qui concerne notre mouvement — et c’est l’essentiel — il ne vit que de critique et d’auto-critique. Nul ne s’en prive chez nous et notre dernier Congrès en apporte encore la preuve.

Echos du Congrès :

Ne serait-ce d’ailleurs pas à nous de nous étonner de cette forme partiale de critique. Comment ? Un grand Congrès se tient à La Rochelle ; c’est le plus grand Congrès pédagogique de France. Mille éducateurs y participent ; le Comité Central du Parti Communiste y délègue deux de ses membres : Voguet et Guy Besse. Et le journal L'Ecole et la Nation n’en donne pas un mot et se garde bien de reproduire les motions qui, à elles seules, réduiraient à néant les accusations portées dans la revue. Nous en redonnons l’essentiel.

MOTION SUR LA PAIX :

Les éducateurs de l'Ecole Moderne s’engagent à travailler plus que jamais, en classe et hors de la classe, et dans leurs associations philosophiques, syndicales et politiques, pour que tout soit fait, dans un suprême effort uni, afin d’écarter de notre pays et du monde entier les terribles menaces de la guerre mondiale dans toute son horreur !

CONTRE LES DEPENSES DE GUERRE ET LES ARMES BACTERIOLOGIQUES :

Le Congrès réclame :

— La cessation immédiate des hostilités en Indochine et en Corée ;

— L’arrêt du réarmement.

Le Congrès s’élève avec la plus grande vigueur contre la préparation et l’utilisation de la monstrueuse arme bactériologique.

CONTRE L’OCCUPATION AMERICAINE :

Le Congrès demande :

Le départ des troupes américaines et le retour à une politique d’indépendance nationale.

POUR LA DÉFENSE DE LA LAÏCITÉ :

Constate que la laïcité a subi depuis l’an dernier, une défaite sérieuse due, en grande partie, à un système électoral qui a faussé l’expression de la volonté populaire au point que la majorité laïque des citoyens français est représentée à l'assemblée générale par une majorité antilaïque.

POUR LE RETABLISSEMENT DES RELATIONS CULTURELLES :

Il demande que des relations culturelles normales soient établies avec tous les pays de démocratie populaire.

MOTION SUR LE CRIME D’ATHÈNES. ..

PROTESTATION CONTRE L’EXÉCUTION DES PATRIOTES ESPAGNOLS. PROTESTATION A PROPOS DES MENACES CONTRE FONTANIER : PROTESTATION A PROPOS DE L’AFFAIRE VIGUEUR.

CONTRE LES BRIMADES DES INSTITUTEURS TUNISIENS.

4° « Toute école dans une société de classe a un caractère de classe ; les buts de l'éducation lui sont fournis du dehors par la réalité sociale environnante. »

Nous sommes d’accord à 100 % avec Cogniot.

C’est parce que nous en sommes persuadés que nous puisons sans cesse dans le milieu — et qui est chez nous le milieu prolétarien — les fondements essentiels de toute notre pédagogie.

5° « La définition du contenu de l'enseignement apparaît comme le problème central, celui qu’il faut résoudre avant de songer à n'importe quelle technique. »

Nous ne pensons pas qu’une telle affirmation soit marxiste. Le contenu de l’enseignement ne saurait être prédéterminé, sans considération des notions de milieu et des formes de travail, donc des techniques.

Nous ne sommes d’ailleurs pas contre une certaine forme de contenu. Nous ne voulons pas que ce contenu nous ramène aux leçons des manuels, à l’étude passive des résumés — quel qu’en soit le contenu — et, en définitive, à un dogmatisme que nous, ne sommes pas seuls à rejeter. Mais nous pensons que, dans le jeu loyal du milieu prolétarien, nous butons sans cesse sur les contradictions capitalistes et que cela nous pose les vrais problèmes du Contenu à l’Ecole du Peuple.

« Le travail, les activités manuelles, les méthodes de l'éducation dite nouvelle ne constituent qu'un ensemble de procédés vides de signification pour le peuple s'ils ne sont pas associés à une prise de contact avec le travail social en tant qu'il lutte pour son affranchissement. »

D’accord à 100 %. C’est pourquoi nous avons dénoncé le manuellisme, l’éducation nouvelle et le jeu et que nous puisons dans le milieu du travail et du peuple la compréhension et l’esprit qui remplissent le vide de la scolastique.

7° « L'éducation " populaire ”, loin de tomber dans la démagogie menteuse de l'éducation ” libre ”, dans l'individualisme anarchisant, dans le naturalisme biologique de la ” spontanéité ” ou des possibilités vitales, prend pour fin des fins sociales, les fins de la classe avancée de notre temps. »

Nous précisons encore une fois que ces critiques se trompent d’adresse, que nous ne sommes nullement pour l’éducation libre, mais pour la formation communautaire et coopérative qui réalise le véritable apprentissage de la vie sociale ; que nous sommes contre l’individualisme anarchisant, notre travail étant toujours motivé par un but social non scolastique ; que nous sommes contre ce dogme de la spontanéité qui est toujours tempéré et orienté chez nous par la « Part du maître ».

8° Il s’agit maintenant de montrer que nous sommes neutres.

Ce combat contre les écoles-casernes, contre l'autoritarisme et le dressage réactionnaire, contre la pédagogie du bourrage de crânes à la veille des examens... ce n'-est pas nous qui les avons découverts, dit Cogniot. Les marxistes et Engels lui-même avaient mis l'accent sur la nécessité de cette lutte.

Et qui, par hasard, aurait dit le contraire ? Qui aurait prétendu que rien n’a été fait avant nous ? Nous apportons notre pierre à la lutte engagée. Va-t-on nous le reprocher ?

Et l’auteur cite des passages édifiants de la brochure de Marie Cassy sur les Ecoles de Villes, pour conclure : « Mais s'indigner ne suffit pas. Il faut aussi comprendre la raison de tels phénomènes, leur raison d'être. »

L’indignation n’en est pas moins le premier pas. Nous tâchons et nous tâcherons d’aller plus loin, sans cesse, dans la connaissance dynamique des événements qui conditionnent notre comportement pédagogique.

« De cette situation, dit Cogniot, est né chez des membres honnêtes du corps enseignant le désir naturel et sain, "d'ouvrir l'école sur la vie", de chercher de nouvelles méthodes d'éducation, de se préoccuper des intérêts enfantins.» Ce désir — nous l'avons déjà pour notre part, écrit maintes fois — doit être encouragé : 1° parce qu'il est positif, pédagogiquement parlant; 2° parce qu’il peut aboutir par des procédés comme l'étude bien conduite du milieu, à rapprocher les élèves d'une vue juste de la société et conduire à développer l'esprit critique chez les enfants ; 3° parce qu'il marque le commencement possible d'une lutte de portée sociale contre l'administration réactionnaire. »

Nous sommes bien sûr d’accord à 100 % avec Cogniot.

Mais voilà, l’auteur écrit en renvoi : « Le problème est de savoir si, pour le groupe Freinet, il y a action positive ou non, et cela dans les circonstances d'aujourd'hui. »

Nous aurons l’occasion de répondre à cette question en fin du présent article.

10° Mais voici plus grave : Cogniot écrit :

« Il est certain que beaucoup d'éducateurs, surtout des jeunes, enthousiastes et généreux, ont adhéré au groupe Freinet avec cette intention louable de lutter contre l'emprise de la réaction et de l'administration sur l'école.

« Mais que voient-ils aujourd'hui ? Ils voient très souvent les Directeurs d'Ecoles Normales, les Inspecteurs Primaires, les Inspecteurs d'Académie, les Recteurs, les Directeurs de l'Enseignement, les ministres adorer ce qu'ils brûlaient il y a 20 ans, les plus hauts fonctionnaires recommander les ” techniques ” de l'éducation ” moderne " et présider les conférences de Freinet. Ils voient aussi le journal de Freinet, l’Educateur, et les autres publications du groupe se féliciter presque dans chaque N° de l'appui bienveillant des chefs hiérarchiques ( comme dit le groupe Mosellan), de l'orientation favorable des Instructions ministérielles, de l'opinion maintes fois formulée et sans ambigüité par des personnalités officielles autorisées (Brochure Ecole de Villes). »

Et voilà ! Nous sommes vendus aux Officiels !...

Nous protestons avec la plus grande véhémence contre cette calomnie.

Notre mouvement est un mouvement d’instituteurs laïcs qui ne comporte en son sein aucun officiel, où nous agissons en totale liberté et indépendance. Si certains chefs, reconnaissant les avantages et les succès de nos techniques, nous permettent momentanément de travailler dans de meilleures conditions, devons-nous repousser leur sympathie qui ne s’exerce jamais que de l’extérieur ? Devons-nous considérer systématiquement comme ennemis de l’Ecole laïque les nombreux Inspecteurs Primaires qui sont, eux aussi, sortis du peuple et savent encore le servir avec dévouement et efficience, et n’avons-nous pas le devoir de les intéresser, eux aussi, aux problèmes majeurs de nos écoles prolétariennes ? Y a-t-il une ligne de démarcation infranchissable entre les éducateurs et leurs chefs hiérarchiques, ou peut-on penser qu’une collaboration digne et consentie est souvent possible, même dans l’époque actuelle ?

Nous sommes vendus ? Où est notre plat de lentilles ?

Freinet a été, tant qu’il a exercé, le seul instituteur des A.-M., et peut-être de France, à ne bénéficier d’aucune promotion au choix ; Elise Freinet, malade, avait été remerciée avec une pension de 876 fr.par an (je dis par an). Nous n’avons jamais eu de subvention pour notre école, qui a pourtant abrité tant de malheureux et sauvé tant de centaines d’enfants espagnols qui peuvent venir témoigner aujourd’hui encore de notre dévouement à la grande cause des enfants du peuple. Après la guerre, la Sécurité Sociale, même lorsqu’elle était entre les mains des progressistes, a refusé de nous confier des enfants qu’elle préférait placer dans des maisons d’enfants marchandes de soupe ; nous avons offert des places aux associations de mineurs du Nord qui ont refusé. Et aujourd’hui encore nous faisons vivre notre institution avec des pensions mensuelles de 7 à 12.000 fr. alors que toutes les maisons d’enfants alimentées par la Sécurité tournent sur le pied de 1.000 fr. par jour, 30.000 fr. par mois. Et nous payons nos éducateurs — et au tarif normal !

L’Assistance publique et les divers services d’aide aux enfants se refusent à nous confier leurs pupilles.

Si nous restons aussi scandaleusement pauvres, ce n’est point pour faire preuve d’originalité, mais parce que l’indépendance se paie, et qu’aucune organisation officielle ne veut aider Freinet. Les progressistes se rencontrent malheureusement avec les officiels pour cette mise générale à l’index. Ils font comme l’Inspecteur d’Académie de Nice qui disait à M. Ischer, Directeur de l’Ecole Normale de Neuchâtel : « Je pense que vous monterez à Vence visiter cette pauvre petite chose qu’est l’Institut du Pioulier. Il est étonnant de constater qu’en Suisse vous soyez si singulièrement attachés à un homme que nul ne prend au sérieux dans notre département. »

Après la dure bataille de St Paul, qui m’a obligé à prendre ma retraite anticipée, nous avons construit de nos mains, sans jamais aucune subvention, notre petite chose qu’est l’Ecole Freinet. En 1940, j’ai été interné pendant 20 mois dans les camps de concentration, pour reprendre après le maquis et le travail de la Libération, notre vie de luttes et de sacrifices. Nous avons été odieusement calomniés alors par ceux-là même qui essaient maintenant, par la bande, les opérations qu’ils n’ont pas osé mener au grand jour.

Notre Coopérative de l’Enseignement Laïc n’a jamais bénéficié d’aucune subvention ni d’aucune faveur d’aucune sorte. Et maintenant encore, les officiels nous sont si favorables qu’il nous faut mener une campagne nationale pour obtenir, pour nos journaux scolaires, l’autorisation de circuler en périodiques. Et nous nous demandons comment le député communiste Boutavant va justifier son projet de loi qui, comme un projet de loi socialiste, tend à faire accorder cette autorisation à un mouvement considéré désormais comme réactionnaire et vendu aux officiels.

Ce que nous avons fait, nous l’avons fait par nos propres moyens, avec nos propres sacrifices, et c’est faire injure à tous nos camarades que de nous accuser ainsi d’être vendus à ceux qui sont obligés, bon gré mal gré, de reconnaître les avantages incontestables de nos réalisations pédagogiques.

C’est parce que les éducateurs de notre Groupe, appuyés sur les parents, sur les organisations syndicales et politiques, sont suffisamment forts pour imposer des réalisations conformes aux intérêts de l’école laïque, que les officiels nous tolèrent et nous recommandent. Il serait paradoxal que des défenseurs de la classe ouvrière nous reprochent ainsi une des conquêtes de notre action unie, et dont l’officialisation sert sans réserve l’Ecole du Peuple.

12° Les libertaires, les anarchistes sont les ennemis des communistes. Il faut prouver maintenant que nous sommes anarchistes.

Un adversaire de Marx, Bakounine, disait que les enfants ne deviennent plus intelligents que grâce à leur propre expérience et jamais à celle des autres. « Et cela, conclut Cogniot, signifie la démission de l'Ecole, sa renonciation à sa mission pédagogique, sa transformation en un frein social raffiné... »

Et, sous-entendu, tout cela s’applique à l’Ecole Moderne.

J’ai bien dit au Congrès quelque chose d’approchant, mais avec une nuance de taille. J’ai dit que c’est dans la mesure où on est sensible à l’expérience, qu’on est intelligent. Et tout éducateur peut affirmer ce truisme, Makarenko plus que tout autre.

Il ne s’agit nullement, chez nous, d’expériences autonomes, mêlées en milieu fermé isolé de la vie. Nous affirmons, au contraire, qu’il n’y aurait pas éducation s’il n’y avait influence de l’adulte, part du maître, dans un milieu aidant. Il nous semblait que la formule mise en valeur par Elise Freinet : la part du maître, ne permettait aucun malentendu sur notre conception marxiste du rôle de l’éducation au sein du milieu social.

Ouvrez nos journaux scolaires, nos brochures, nos fiches et la démonstration en sera facile.

13° Nous protestons de même contre cette affirmation de Cogniot, inventée de toutes pièces par des cerveaux encombrés d’idées sans prises sur la réalité : « A vrai dire, une des idées maîtresses de Freinet, en dépit de tout ce que l'expérience lui montre, est qu'il existe une possibilité de créer une école neutre, le ” phalanstère enfantin ” dont a parlé Garaudy, une école-îlot privilégiée, qui échapperait à l'influence de la société et à partir de laquelle on pourrait même régénérer cette société. »

Est-ce ignorance, ou malveillance, et, en tous cas, surdité totale à toutes les protestations que nous avons élevées contre une telle erreur ? Qu’on vienne donc voir à Vence notre phalanstère idéal, notre école-îlot privilégiée ? Qu’on aille s’informer, dans les 20.000 écoles travaillant selon nos techniques, sur le fonctionnement de leur neutralité dans les dures circonstances qu’elles doivent, en permanence, surmonter ?

Cogniot cite le centre scolaire de Gréoux-les-Bains qui, « en raison de la direction pédagogique à laquelle il était soumis, doit être considéré comme absolument typique de l'éducation moderne. »

Cogniot tombe mal. Le Centre de Gréoux, qui n’a d’ailleurs duré que deux ans, n’a jamais travaillé selon nos techniques et ne peut être compris parmi les écoles de notre mouvement.

Mais le procédé est maintenant trop flagrant. On a affirmé, on affirme et on répète que nous sommes neutres, que nous sommes anarchistes, que nous sommes réactionnaires et antisoviétiques. C’est officiel. Vingt-mille éducateurs protestent et protesteront. Rien n’y fait et rien n’y fera. Ainsi en ont décidé les autorités. Les travailleurs que nous sommes n’ont plus voix au chapitre.

14° Nous avons écrit — et c’est Cogniot qui le rappelle — : « Notre Groupe s'applique à la réforme de l'éducation des enfants comme d'autres militants luttent pour les soustraire à l’avilissement de la faim et à l'anéantissement de la guerre.

Cogniot peut ironiser. Nous n’enlevons rien aujourd’hui à cette formule. Elle ne signifie point : pédagogie d’abord. Elle signifie que chaque citoyen doit lutter dans ses organisations selon ses tendances, ses possibilités et les exigences de son milieu pour l’avènement d’un monde nouveau dont nous sentons tous la nécessité. Nous sommes sur ce point totalement d’accord avec Benoît Frachon qui écrivait dans « l’Humanité » du 1-3-52 :

« Ne pas être sectaire, c'est, lorsque des travailleurs sont réunis, ne pas oublier que des différences d'opinions politiques ou religieuses existent, qu'elles ne s'envolent pas au premier souffle du vent. C'est agir de façon que le communiste, le socialiste, le chrétien, le musulman et l'incroyant se sentent en pleine fraternité, sans que l'un ou l'autre n'impose sa loi pour mener l'action sur la base qui a servi à réaliser l'unité. »

Nous nous félicitons d’avoir réalisé cette conjonction, cette unité. Nous la continuerons.

Et pour bien montrer que, contrairement aux affirmations de Cogniot, il n’y a pas chez nous changement d’attitude mais continuation normale de cette unité qui nous a valu nos succès, nous précisons que nous continuons à penser comme en 1939, « que l'éducateur conscient est d'abord un homme socialement éduqué et actif, qui lutte dans les organisations sociales, syndicales ou politiques pour la préparation du terrain favorable au travail politique subséquent.

« Nous avons cru nécessaire de signaler au début cette obligation pour qu'on ne suppose pas que nous continuons le grand mensonge et que nous tentons d'asseoir la virilité pédagogique sur la débilité et le renoncement social. »

Je suis si à mon aise pour republier ce texte que, au cours même de mon voyage en Suisse la semaine passée, je me suis appliqué, dans mes réunions, en présence des officiels, à expliquer que, par suite des événements tragiques que nous avons vécus, nous avons dépassé le stade de la pédagogie pure, que nous nous occupons de politique, que nous militons dans les organisations syndicales qui améliorent progressivement la situation humaine des travailleurs.

Seulement je disais aussi que, pour mener cette action, nous avions su trouver entre la masse des éducateurs de toutes tendances, des points de contact sur lesquels, depuis près de trente ans, nous maintenons une unité fraternelle qui est la raison d’être et le ciment de notre mouvement.

Nous avions varié :

« On aime, écrit Cogniot en renvoi, à feuilleter de belles et pathétiques brochures de la collection Enfantines, éditées par Freinet : Chômage, La peine des enfants, Les louées, Grèves... Leurs dates, dit Cogniot : 1932 .- 1930 - 1934 - 1935. »

Depuis ? Depuis, dit Cogniot, nos brochures s’intitulent : Nos souris blanches, La légende du Buisson ardent, Friquet le Maraudeur...

Ainsi Cogniot procède à un essai d’ajustement. Autrefois, Snyders et Garaudy condamnaient en bloc. Rien de bon chez Freinet ! Aujourd’hui les lecteurs de N.C. seront étonnés de lire que nous avons édité des « documents pathétiques ».

Depuis ?

Cogniot examine avec des œillères diablement partisanes les documents dont nous lui faisions le service. Je note, depuis la Libération : L'exode, L'occupation, Des bombes sur la France, Déportés, ce document le plus accablant contre la guerre sur lequel on a fait systématiquement le silence, Vercors, Vie de Réfugié, et la toute récente Histoire vraie, sans oublier cet émouvant album en couleurs Non ! Non ! que nous avons adressé à parution aux diverses personnalités et organisations pacifistes et dont nul ne nous a accusé réception.

Mais, au fait, ces « pathétiques brochures », si pleines de ce contenu qu’on nous reproche de négliger, pourquoi « L’Ecole et la Nation » n’en parle-t-elle point ? Dans ce même N° « Pour aider nos collègues à choisir », elle fait de la réclame pour les maisons d’éditions capitalistes les plus conformistes : pour Hachette, Delagrave, Albin Michel et Flammarion. Est-ce en fonction du contenu qu’a été opéré et présenté ce choix pendant qu’on éliminait systématiquement nos brochures « pathétiques » ?

Et quand nous parlerons de sabotage de nos réalisations, au profit des firmes capitalistes, on trouvera peut-être que nous exagérons.

16° Cogniot critique notre grande unité de l’Ecole Moderne entre communistes, socialistes, anarchistes ou laïques. Nos lignes d’action commune ne seraient, selon lui, que stérile éclectisme. C’est pourtant cet éclectisme qui a abouti, à La Rochelle, au vote des motions que « L’Ecole et la Nation » n’a pas osé publier parce qu’elles donnent de notre mouvement une figure qui ne correspond pas aux conclusions de Cogniot.

Sans doute, Cogniot admet-il cette unité, mais il faudrait qu’elle soit à 100 % communiste. Nous renvoyons alors Georges Cogniot au beau discours de Frachon sur l’Unité (Humanité du 1-3-52), que nous faisons nôtre ;

« II faut, en toutes circonstances, voir les travailleurs à qui on s'adresse, tels qu'ils sont et non tels que nous les voudrions, leur tenir un langage qu'ils comprennent, qui les amène à réfléchir, à penser. Il faut les aider à démasquer, par leur propre expérience, les mensonges, les fourberies de ceux qui les induisent en erreur.

Ne pas être sectaire, c'est ne pas exiger, pour réaliser l'unité d'action, que ceux à qui nous nous adressons adoptent tout notre programme, s'ils ne sont pas convaincus que tous les points sont justes ».

Est-il beaucoup d’associations qui, des chrétiens aux communistes, soient susceptibles de réaliser l’unité à l’unanimité sur les motions qui ont terminé notre Congrès de la Rochelle ?

Depuis 25 ans nous collaborons fraternellement avec des milliers d’éducateurs de toutes tendances. Nous réalisons cette unité sur des bases de confiance et de loyauté totale. Nous continuerons parce que nous avons conscience d’avoir fait ensemble de la bonne besogne. Si d’autres peuvent faire mieux dans des associations sectaires, qu’ils essaient.

Et Cogniot cite des passages de la B.E.N.P. de Le Baleur : « Onze classes » : « en s'exprimant librement l'enfant se révèle à lui-même et devient un homme conscient... L'Ecole Moderne fait naître dans le milieu populaire des personnalités authentiques et c'est en ce sens qu'elle sert efficacement la promotion ouvrière. »

Seulement Cogniot n’est pas satisfait. Il faut qu’il nous fasse une leçon de lecture expliquée sur l’expression de promotion ouvrière, pour faire dire à Le Baleur le contraire de ce qu’il pense.

17° Pédagogie antisoviétique :

Si nous sommes neutres, il faut que nous soyons maintenant antisoviétiques. En fouillant nos publications, en torturant les textes, on trouvera bien une justification à l’accusation majeure qui doit consacrer notre exclusion du camp des progressistes — où nous avons une place si menue depuis dix ans.

Nous n’allons pas ici reprendre cette discussion sur des pointes d’épingle. Que les camarades relisent notre collection de l'Educateur, qu’ils lisent nos articles se rapportant à Mitchourine et à Pavlov, à toute la science soviétique, à notre position matérialiste de toujours, qu’ils considèrent avec quel intérêt nous donnons, toutes les fois que nous en avons, des documents sur la pédagogie soviétique, ils comprendront que nous n’ayons pas à répondre au dilemme qui clôture l’article de Cogniot : « On est en droit de demander à Freinet de cesser soit de dénigrer en fait la pédagogie soviétique, soit de proclamer en paroles son admiration pour l'Union Soviétique. »

Nous ignorons ce que dira la suite de l’article. Peut-être le contenu de cette suite est-il à l’origine de l’article que Voguet vient de donner à « L’Ecole et la Nation ».

Et nous y trouvons des accusations d’une extrême gravité contre lesquelles encore nous protestons avec la dernière véhémence.

« Proclamant la neutralité de son mouvement à l'égard des organisations politiques, y compris celles de la classe ouvrière, Freinet est conduit à soutenir des positions qui sont effectivement antisoviétiques ; il est conduit, comme au Congrès de La Rochelle, à défendre des propagandistes de la religion contre dés militants laïcs. »

Nous cherchons en vain ces positions antisoviétiques, mais nous nous demandons surtout où l’auteur m’a entendu soutenir les catholiques contre les militants laïcs. C’est notre ami Gouzil, un des éducateurs les plus représentatifs de la lutte laïque dans les régions de l’Ouest, qui est venu remercier chaleureusement le délégué catholique qui venait de présenter la motion sur la Défense laïque au sein de l’Eglise.

Nos camarades présents au Congrès protesteront certainement avec nous contre de tels procédés qui ressemblent étrangement à la calomnie publiée dans le journal « Les Nouvelles » et contre laquelle le Congrès unanime s’était élevé.

Le fond de l’histoire est encore plus ahurissant :

« On comprend, écrit Voguet, que celui qui fonde sa pédagogie sur des théories antiscientifiques et réactionnaires, laisse les maîtres sans défense contre l'irrationnel, le mysticisme et finalement l’obscurantisme que, pratiquement, il justifie et propage... Georges Cogniot souligne dans son article que beaucoup d'éducateurs, surtout des jeunes, enthousiastes et généreux, ont adhéré au groupe Freinet avec l'intention louable de lutter contre l'emprise de la réaction et de l'administration sur l'école. Ils seront donc les premiers intéressés par cet essai de Bilan où Georges Cogniot met à nu le fond effectivement réactionnaire des conceptions qui sont à la base des techniques Freinet et de la pratique pédagogique qu'elles inspirent. »

Nous avons peut-être comme le paysan qui ne sait pas expliquer dans tous leurs processus, scientifiquement, les phénomènes de culture et de fructification, mais qui est capable de reconnaître quand les plantes poussent bien et quand les fruits sont abondants et de bonne qualité. Et vous iriez prouver à ce praticien conséquent que ses théories sont retardataires et qu’il doit revenir aux anciennes pratiques dont il connaît les insuffisances.

Si nous sommes parfois hésitants devant les théories, nous connaissons tout de même notre métier ; nous savons distinguer les méthodes qui conviennent à notre classe de celles qui ne donnent que peu de résultats avec beaucoup de peine. Les Inspecteurs qui nous contrôlent savent eux aussi leur métier. Les statistiques prouvent que nos élèves affrontent les examens avec des possibilités accrues. Les parents — qui sont souvent difficiles — sont satisfaits de l’Ecole vivante que nous avons réalisée. Et enfin, nous connaissons nos collègues : ce n’est ni par générosité ni par enthousiasme qu’ils viennent à nos techniques mais seulement parce qu’ils ont constaté à la pratique que le travail tel que nous l’enseignons est plus intéressant et plus efficient. Et enfin, si mille instituteurs se sont déplacés à leurs frais pour venir à La Rochelle, ce n’est pas sous l’action d’une sorte de folie collective qui aurait tué tout leur esprit critique.

Et nous serions les obscurantistes et les réactionnaires ! Nous devrions, pour redevenir progressistes — si nous l’avons jamais été — tourner le dos à nos positions actuelles, revenir à la scolastique, replacer la chaire, symbole de l’autorité traditionnelle, reprendre les manuels — bourgeois, car il ne saurait y en avoir d’autres dans notre régime, où tout manuel doit être inscrit sur la liste départementale des manuels acceptés par l’administration, — faire ânonner des résumés et des définitions.

Il s’agit aujourd’hui de défendre l’Ecole laïque et « L’Ecole et la Nation » nous enjoindrait d’abandonner les positions avancées que nous avons conquises pour retourner dans le marais de la tradition. Pendant ce temps, les écoles catholiques qui, avec l’avantage des lois antilaïques, font un très gros effort de modernisation, nous dépasseront techniquement.

Défendre l’Ecole Laïque qui est un évident progrès sur l’Ecole confessionnelle ! Mais demain, quand le sabotage du mouvement de l’Ecole Moderne aura porté ses fruits, où s’en iront les jeunes maîtres et les jeunes institutrices avides de réalisation et de progrès ? Ils s’en iront rejoindre- le mouvement de l’Ecole Nouvelle de Cousinet et Châtelain, dont les tendances religieuses ne sauraient être contestées.

Nous ne pouvons pas croire à une telle aberration. Nous voulons penser encore que les responsables qui ont formulé ces accusations n’ont mesuré ni le contenu ni les conséquences de leurs écrits et que la protestation unanime de tous nos camarades saura les ramener à la réalité.

Pour terminer, nous rappelons que le propre des travailleurs de notre Groupe n’est point de discuter mais de travailler. C’est à notre corps défendant que nous suivons nos critiqueurs sur le terrain stérile des controverses qui ne servent que les adversaires de l’Ecole. Notre raison d’être, c’est le travail pédagogique. Ce que nous invitons nos camarades à considérer, c’est moins ce que nous pouvons dire, plus ou moins maladroitement, que ce que nous avons réalisé, que ce que nous réalisons avec notre élan et notre dévouement sans limite de prolétaires attachés à leur classe. Nous n’avons pas, nous, à nous intégrer au peuple. Nous sommes du peuple ; nous vivons et nous souffrons avec le peuple ; nous progressons avec lui. Nous ne pouvons pas le trahir parce que ce serait nous trahir nous-mêmes. Le travailleur, tant qu’il reste à son établi, ne saurait trahir sa classe. Il la trahit lorsqu’il passe du plan du travail sur le plan du verbiage et de l'exploitation.

Les travailleurs de l’Ecole- Moderne, quels que soient les anathèmes partisans et sectaires dont ils sont l’objet, continueront leur travail au service de leur classe, au service du peuple, au service de l’Ecole Laïque du peuple.

L’Ecole Moderne continue. Que les camarades qui ont conscience de son éminence, de sa force et de son avenir, se serrent autour des militants dont les sacrifices permanents devraient au moins commander le respect ; qu’ils expliquent à leurs camarades le complot et le sabotage dont nous sommes victimes ;

QU’ILS RENFORCENT NOTRE GRANDE UNITE FRATERNELLE

AU SERVICE DE L’ECOLE, AU SERVICE DU PEUPLE.