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Novembre 1950
A la suite de ma proposition de donner comme thème central du Congrès de Montpellier, « Nos techniques et la défense de la Paix », notre ami Lentaigne, un des responsables de l’organisation du Congrès de Montpellier, nous a écrit une lettre dans laquelle il nous exprime quelques-unes de ses craintes.
 
« Les Congrès passés ont montré comme tous les membres de la C.E.L. sont unis quand ils traitent de choses qui leur sont communes, et comme ils deviennent par contre subitement et violemment divisés quand on effleure seulement des sujets qui les séparent. A Angers, on a parlé de paix. Il a fallu sortir une motion plus que nègre-blanc pour concilier des inconciliables, (Garry-Davistes, Partisans de la Paix, objecteurs de conscience). A Nancy, il y a eu quelques remous assez symptomatiques lors de certains discours. Ceux qui y ont assisté s’en souviennent.
« Il faut choisir. Ou bien la C.E.L. reste la C.E.L. révolutionnaire et prolétarienne par essence, mais neutre politiquement, comme par le passé. Ou bien, elle prend un caractère nettement marqué, et elle évince progressivement tous ceux qui ne s’y sentiraient plus à l’aise.
« Je crains bien que le sujet que tu proposes pour le Congrès de Montpellier soit un peu scabreux, car pour si étrange que cela puisse paraître, la Paix des uns ne ressemble pas à la Paix des autres. Ou, si tu veux, les conceptions que se font les uns et les autres de la Paix sont tellement opposées, contradictoires, que ce sujet risque de nous entraîner bien loin, et hors du cadre de la C.E.L.
« En résumé, si le Congrès de Montpellier doit conserver comme thème, celui que tu as proposé : « Nos techniques au service de la Paix », je te demande d’user de toute ton autorité auprès des camarades pour que ledit Congrès reste bien dans l’esprit C.E.L. et qu’il ne de vienne pas politique. C’est le vœu que je formule en tant que membre fortement attache à la C.E.L., et aussi en tant qu’organisateur du Congrès de Montpellier, que je ne voudrais pas voir devenir le Congrès de la division. »
 
Je lui ai répondu :
 
« Je reçois ta lettre du 2 octobre, au moment où je préparais pour l’Educateur n°2, la copie destinée à la rubrique « L’Esprit C.E.L. ».
Si je n’étais pas persuadé - et l’expérience est là pour nous en donner la certitude - que la discussion loyale que nous commençons nous permettra de mettre à l’abri de tous malentendus notre esprit C.E.L., nous arrêterions là, l’expérience. Mais je vois fort bien que, entre camarades non-politiciens nous nous découvrons toujours une infinité de points communs qui justifient notre loyale et notre totale collaboration.
« Si nous parvenons à préciser notre Charte C.E.L., tu verras qu’alors nous serons en mesure d’éliminer tous malentendus.
« Et le problème de la Paix est, sans conteste, à l’heure actuelle, le problème des problèmes, Ce serait capituler que de ne pas nous en préoccuper sous prétexte que, sur ce problème s’affrontent deux blocs et deux conceptions du monde. Nous n’avons qu’à dire, nous, ce que nous savons être juste.
« Si nous ne reconnaissons pas, si nous ne disons pas ces choses pour nous essentielles, si nous ne montrons pas notre vraie figure de toujours, nous nous trahissons, nous trahissons les camarades qui mettent leur confiance en nous.
« Voici donc ce que je propose :
« Nous mettrons au point, avant Montpellier, notre Charte I.C.E.M. qui fera loi et à laquelle nous pourrions nous référer sans cesse pour ne pas dérailler. Nous devrons tous la respecter.
« Nos invités, quels qu’ils soient, auraient connaissance de cette Charte dont ils ne devraient pas enfreindre les grandes lignes.
« Toutes décisions seraient toujours prises à l’unanimité. Nous réserverons toujours les points sur lesquels nous ne sommes pas totalement d’accord.
 
« Si nous réalisons cela, - et je m’engage, moi, à faire respecter les lignes de cette Charte sans laquelle notre mouvement se disloquerait nécessairement, - vous n’avez absolument rien à craindre pour le déroulement de notre Congrès.
 
« Nous présenterons, en somme, la vraie figure laïque, avec laquelle doivent être d’accord tous les laïques.
 
« Et s’il en est ainsi, tu ne dois voir aucun inconvénient à ce que soit abordé le problème de la Paix, qui reste, que nous le voulions ou non, le problème capital et déterminant de l’heure. »
 
Nous avons porté le problème devant nos principaux responsables en publiant les deux documents. Cette publication nous a valu un nombre important de lettres qui vont nous aider à l’établissement de cette charte de l’Ecole Moderne dont tous les camarades semblent partisans. Je ne puis citer longuement tous ces documents. Je demande à nos lecteurs de considérer que les propositions ci-dessous ne sont point nées de mes idées personnelles mais sont la résultante de toutes les opinions qui ont été très librement exprimées.
 
Au début de cette discussion, nous ferons quelques observations, nous proposerons certaines déclarations qui pourraient, pour ainsi dire, après mise au point, constituer le préambule de notre Charte de l’Ecole Moderne.
 
1° Tous les travailleurs, en général, et les instituteurs, en particulier, éprouvent un primordial besoin d’unité. Ils se rendent compte que nos ennemis jouent toujours sur nos divisions fratricides et que rien d’effectif ne pourra être fait sans cette unité à la base. Ils souffrent tous du spectacle de la division au sein du S.N., et en tirent souvent prétexte à une inaction regrettable au point de vue syndical.
 
Ils accusent les tendances politiques de susciter et d’entretenir ces divisions. Nous pensons qu’ils sous-estiment le fait que ces divisions sont les conséquences de l’action et des manœuvres d’un pouvoir hostile, par nature, à la classe des travailleurs et à l’Ecole du peuple, et pour qui ces divisions sont une des essentielles armes de combat et de défense. Il n’en reste pas moins que les Instituteurs - et ceux de notre Groupe autant, et sinon plus, que les autres - sont excessivement chatouilleux dès qu’ils voient poindre quelque part l’ombre d’une tendance ou d’un parti.
 
Je ne crois pas que notre mouvement doive ainsi porter à l’extrême cette méfiance qui nous entraînerait à nous replier sur nous et à ne plus aborder toute l’action sociale et politique dont les incidences sur l’éducation sont pourtant si décisives.
 
Je sais bien que, en face du danger de la division, notre premier mouvement serait de nous en aller vers la neutralité sociale et politique, de nous cacher la tête sous le sable pour ne plus voir la vie qui gronde, pour ne plus entendre les bruits parfois discordants qui nous viennent de la rue, de l’usine ou des champs. Nos techniques tirent le plus clair de leur supériorité sur les méthodes scolastiques de la vie que nous avons su leur insuffler. La vie a ses dangers. Il vaut mieux les affronter que de retourner à l’écart, dans la mare stagnante.
 
Or, malgré les apparences, tous nos camarades, quelles que soient leur crainte des dissensions politiques, sont partisans de la vie, donc ennemis de la totale neutralité, ennemis seulement de la division ouvrière contre laquelle nous tenons, nous aussi, à nous prémunir.
 
Nous pourrons alors, dans un premier point du préambule de notre chatte, préciser que :
 
- Les membres de l’Ecole Moderne comprennent la nécessité d’incorporer toujours davantage l’école à la Vie et, donc, la nécessité, pour les éducateurs, d’aborder hardiment le complexe de la vie sociale.
 
Ils pensent seulement que cette intégration doit se faire avec un esprit civique qui est dans le sens de la Laïcité française, qu’ils doivent se prémunir contre l’action dissolvante des politiciens, la recherche et l’unité dans le travail étant la grande loi de notre mouvement pédagogique.
 
2° Si le problème de l’unité est, il faut le reconnaître, difficile à résoudre syndicalement et politiquement, il nous est par contre, à nous, relativement facile de maintenir entre tous les membres de notre Groupe, la belle unanimité qui fait sa force depuis 25 ans.
 
Il nous suffit de mettre à jour, d’une façon définitive, les points sur lesquels nous sommes tous, obligatoirement, d’accord. Et nous verrons que, sur la base de ces accords totaux, nous pouvons déjà aller très loin, ce qui n’empêchera pas les camarades qui le désirent de pousser plus loin, dans leurs associations respectives, l’étude de certaines questions sur lesquelles l’unanimité n’a pu se faire au sein de notre mouvement.
 
Nous poserions donc comme méthode de travail à l’Ecole Moderne et comme deuxième point à notre charte que :
 
- L’I.C.E.M. est habilité à discuter de tous les problèmes pédagogiques, à quelque profondeur que nous conduise l’examen des questions que nous voulons résoudre. Et ces problèmes, nous devons pouvoir les aborder, non pas en nous taisant prudemment sur certains aspects, jugés dangereux, mais en nous « engageant » totalement, tels que nous sommes, avec tout l’allant, toute la clairvoyance et tout le dévouement qui peuvent nous venir de nos croyances philosophiques ou de nos opinions sociales et politiques.
 
Les membres de l’I.C.E.M. ne sont jamais, au sein du mouvement, des individus diminués, « neutralisés » partiellement ou totalement par la crainte d’aller trop loin dans l’expérience et la recherche, mais des ouvriers généreux et exigeants, se donnant tels qu’ils sont à l’œuvre commune.
 
Il résulterait donc de ce deuxième point que à l’I.C.E.M., toutes décisions sont toujours prises à l’unanimité. S’il y a division, c’est que la question dépasse notre ressort, Nous la poserons très loyalement, mais nous laisserons à nos camarades le soin d’en discuter dans leurs syndicats ou dans leurs partis et de nous apporter, peut-être, par la suite, des points de vue nouveaux, qui nous permettront de faire un pas de plus dans la compréhension des grands problèmes collectifs.
 
3° Et nous poserons un troisième point sur lequel nous insistons afin d’éviter tous malentendus ; mais qui est la conséquence normale de ce que nous avons dit au point 2.
 
Puisque nous ne devons aborder, au sein de notre Institut, que les points sur lesquels nous sommes manifestement tous d’accord nous évitons les discussions qui visent à convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus. Nous évitons, du même coup, toutes manœuvres politiques, quelles qu’elles soient.
 
Si nous travaillons à l’I.C.E.M., c’est que nous pensons que le travail que nous y faisons sert nos conceptions sociales et politiques et notre idéal personnel. Nous jetons ensemble les fondations vitales d’une action sur l’évolution de laquelle nous pouvons différer, ensuite, mais qui n’en sera pas moins renforcée par la solidité de l’œuvre primordiale réalisée. Et, ces fondations, elles ne se construisent pas par d’éternelles discussions mais par notre travail et par notre action. Nous pensons qu’il y a suffisamment de bavards qui discutent au lieu de travailler et d’agir. C’est à l’œuvre que nous jugeons les artisans.
 
Nous verrons dans un prochain article, les points essentiels de la charte elle-même. Mais nous pouvons vous dire que nous serons, comme par le passé, totalement d’accord pour poursuivre une œuvre qui sert le progrès de l’éducation populaire et à laquelle doivent et peuvent collaborer tous ceux qui se dévouent à la victoire du peuple.