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DITS DE MATHIEU - le bon berger

Juin 1950

Ah ! vous croyez que c’est facile à acquérir et à conserver une renommée de bon berger, et qu’il suffit toujours de ramener aux propriétaires des bêtes bien grasses, à la laine souple, ordonnées et disciplinées comme si elles comprenaient la loi du troupeau.

Si le propriétaire vivait avec nous, s’il voyait nos efforts et notre dévouement, s’il appréciait la technique et l’Art avec lesquels nous menons ses bêtes, sans même un coup de fouet, sans un aboiement de chien, comme si c’était nous qui les suivions là où elles veulent aller, peut-être alors l’homme comprendrait-il que nous ne travaillons pas en apprentis mais en maîtres-bergers. La malveillance, hélas ! se joue de nos mérites.

Pendant que nous sommes en montagne, à vivre humblement avec nos bêtes, en bas, dans la vallée, la méchanceté et la vilenie vont leur train.

La vieille fille sans enfants et sans brebis n’est pas contente, paraît-il, parce qu’elle prétend que je suis un mécréant et que je n’ai pas plus de religion que mes bêtes innocentes... Pour le cabaretier, je ne vais pas remplir ma gourde assez souvent à son tonneau suspect, et le politicien du village m’accuse de ne pas voter pour le gouvernement...

Ce sont là les raisons des raisons !...

Ils vont trouver Pierre :

— Tu sais, ton petit « Cagagni », que tu avais élevé au biberon et que tu aimais comme un petit enfant ?... Bien sûr, il était petit ; il marchait difficilement et tu craignais qu’il ne puisse pas suivre le troupeau... Mais il avait le poil luisant et pouvait devenir un brave agneau si on s’était occupé de lui. Il aurait fallu pour cela un autre berger, capable d’agir comme tous les bergers et qui ne se vante pas de garder son troupeau selon une méthode à lui, qui n’est peut-être, sait-on jamais, qu’une manière de le laisser dépérir... Le vieux Tisserand, ça oui, c’était un conducteur de moutons !...

Ils vont vers Louis :

— « Je le vois mal », ton champ de seigle du Faoul. C’est si commode pour le berger de dîner au frais, à ta source... Si les bêtes moissonnent ton grain, il ne viendra pas te le dire !...

Et ces raisons des raisons suffisent pour semer sur mes pas, quand je descends au village, cet air soupçonneux et cette méfiance jalouse qui semblent suinter des maisons endormies. Je ne retrouve confiance et paix que parmi mes moutons...

Mais au matin de la Saint-Michel, le troupeau au complet sur la place, les yeux vifs et la laine souple, seront comme le plus éloquent et le plus définitif des témoignages. La vérité, lorsqu'elle n’est point simple affirmation mais acte qui s'inscrit dans la réalité des faits, est comme ces pierres que les hommes ont posées en fondation des murs indestructibles : elle est un éternel commencement.