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DITS DE MATHIEU - la vie se prépare par la vie

Février 1949

— Vous avez tort, sermonnait le vieux berger, de garder si longtemps à l’étable vos deux chevreaux, habitués seulement à dormir au chaud derrière leur parc, à manger au râtelier et à suivre leur mère ou à bêler dès qu’ils se sentent perdus au détour d’un buisson...

Vous verrez, quand vous les joindrez au troupeau : ils ne seront pas même capables de « suivre » ; ils se laisseront mordre par les chiens, se casseront une patte sur un éboulis, ou se perdront dans les barres...

La vie se prépara par la vie.

Si vous craignez que votre fils se bosselle le front, déchire son tablier, se salisse les ongles et les mains, risque de tomber ou de se noyer, enfermez-le dans votre salle à manger confortable, ou tenez-le en laisse quand vous sortez, de crainte qu’il ne se joigne trop vite aux bandes d’enfants qui, dans la rue, dans les jardins, parmi les vergers et les fourrés, poursuivent intrépidement leurs élémentaires expériences. Posez tout autour de son activité particulière une série de barrières qui, comme le parc de l’étable, empêcheront votre petit homme de faire jouer ses muscles et ses sens. Choisissez attentivement les discours que vous lui destinez et les livres qui lui donneront l’image toujours fausse, puisqu’elle n’est que l’image, de cette vie qui l’appelle impérieusement. Et restez insensibles aux regards d’envie qu’il jette sur les activités défendues, comme ces chevreaux qui, la tête entre les barreaux, tendent leurs regards et leurs sens vers la nature qui les attire...

Choisissez pour lui une école bien conformiste, où l’on ne maniera ni marteaux, ni éprouvettes, où l’on ne composera pas à l’imprimerie, où l’on ne se maculera pas au rouleau encreur, où l’on ne se blessera pas avec la gouge qui glisse malencontreusement sur le lino qu’on grave, où on ne salira pas ses chaussures à la boue des chemins ou à la terre du jardin. Leçons et devoirs... Devoirs et leçons... C’est l’esprit qui s’encroûtera de vase...

Vous vous étonnerez ensuite si votre enfant est maladroit de ses mains, hésitant dans ses jeux ou ses travaux, inquiet et timide devant les exigences de l’effort, désaxé dans un monde où il ne suffit plus de savoir lire et écrire mais qu’il faut appréhender à bras-le-corps, avec décision et héroïsme.