Raccourci vers le contenu principal de la page

Apres l’Ecole Buissonnière comme avant, nous maintiendrons la cohésion et l’unité de notre mouvement

Dans :  Mouvements › mouvement Freinet › 
Juin 1949

Il y a un mois à peine, notre film, L’Ecole Buissonnière, sortait dans les grandes salles de la capitale et nos congressistes d’Angers en avaient la primeur.

 

Sans battage et sans scandale le film a connu immédiatement un succès total. Il a été, comme une traînée de poudre, projeté dans toutes les grandes villes de France et, déjà, à l’étranger. Partout les réactions du public sont éminemment favorables : enfin un film qui fait penser, parce qu’il retrace le drame d’une vie et la portée sociale et humaine d’une, oeuvre.

 

Ce succès est, notre commun succès. S’il semble répondre à une compréhension nouvelle et intuitive - dans les masses - du problème éducatif, c’est que, par nos techniques, par nos réalisations à grande échelle, nous avons déjà créé l’atmosphère. Le film ne fera qu’approfondir la portée de notre effort.

 

Nous craignions que les éducateurs - parfois plus formels que sensibles fassent quelques réserves. Ils sont, eux, plus empoignés encore, surtout s’ils connaissent quelque peu notre œuvre et. s’ils se souviennent des luttes dramatiques qui ont marqué pendant vingt ans cette « Naissance de notre Pédagogie Populaire », puisque tel sera le titre du livre que termine Elise Freinet et qui retracera l’œuvre aujourd’hui imposante de notre grand mouvement coopératif.

 

Pour les éducateurs comme pour le public, le film joue le rôle que nous lui avions voulu : il fait comprendre et sentir d’une façon émouvante, la révolution pédagogique, le changement, radical de comportement individuel, scolaire et social des enfants et de leur maître. Il pourrait bien être à l’origine d’une condamnation définitive de tous les Arnaud de chez nous et d’ailleurs, et de l’exaltation à la fois prudente et hardie de nos Pascal. A nous d’exploiter pédagogiquement le terrain conquis.

 

Nous ne citerons ici aucune des très nombreuses lettres attachantes que nous avons reçues. Nous ne pratiquons pas, on le sait, cette facile réclame pour une oeuvre qui se suffit. Voilà, cependant une opinion qui vous donnera le ton des témoignages. Elle nous vient d’un professeur en renom de l’Université de Bruxelles : « Mon émotion a été plus forte que je ne l’avais cru, puisque j’ai revu le film trois fois de suite et, seule, la nécessité d’évacuer la salle, a pu m’arracher à ce merveilleux spectacle doublement émouvant pour moi. »

 

Nous réduirons le plus possible, selon notre habitude, la part polémique, dont nous connaissons la vanité, la création et le travail étant seuls susceptibles d’asseoir davantage encore et de développer notre oeuvre. Mais, ne serait-ce que pour information, et afin d’éviter certains malentendus, nous devons à nos lecteurs quelques informations essentielles.

 

Le film L’Ecole Buissonnière est, sans conteste, notre œuvre, parce que, d’abord, ce sont notre pensée et notre vie qui l’ont fait naître et qui l’ont anime, c’est-à-dire qui lui ont donné un sens et une... âme. C’est ensuite Elise Freinet qui a noté attentivement, pour le metteur en scène, toutes les péripéties de l’aventure vécue, qui a campé (à l’exception de deux ou trois) tous les personnages, qui a précisé la trame pédagogique que Le Chanois a traduite en images avec un sérieux, une intuition et un talent auxquels nous rendons hommage.

 

L’atmosphère Education nouvelle, qui fait la valeur éducative et sociale du film, a été créée presque spontanément, parce que c’est l’esprit de l’Ecole Freinet qui a dominé l’aventure héroïque : la moitié des jeunes acteurs, en effet, sont de l’Ecole Freinet ; les autres ont au moins fait un stage dans la communauté vivante de l’Ecole Freinet où nous les avons préparés à cette nouvelle vie dont le film est l’exaltation.

 

Le metteur en scène a cru bon d’ajouter, au thème que nous lui offrions une aventure amoureuse et même quelques scènes scabreuses sans lesquelles, Affirmait-il, le film ne retiendrait pas l’attention du vaste public. Nous pensons, nous, qu’il a eu tort et qu’il n’a pas fait une suffisante confiance en la compréhension du peuple pour des problèmes dont il sent parfaitement l’urgence et la portée.

 

Ce que nous regrettons plus encore, c’est que malgré les accords précis que, nous avions, on ait fait sauter, au début du film, une mention qui indiquait la part que nous avons prise à cette oeuvre - et la part aussi, évidente, de l’Ecole Freinet ; et que, malgré les assurances formelles que le film servirait notre mouvement, on ait neutralisé à 100 % les communiqués de presse, en s’abstenant systématiquement de mentionner nos réalisations, de façon à faire croire que le personnage de Pascal et le retournement pédagogique qu’il réalise, sont la création d’un esprit fertile de cinéaste. Le Chanois aurait imaginé Pascal comme Rousseau avait créé son Emile !

 

Et, de fait, la grande presse, qu’elle soit cinématographique ou non, a été à peu près totalement muette sur l’origine et la portée véritables de ce film. Les marchands d’images ont fait leur besogne à eux ; à nous maintenant de faire notre travail pédagogique avec l’œuvre qu’ils nous ont livrée, et qui est de taille, quelles que soient ses humaines imperfections.

 

La besogne est sérieusement amorcée.

 

Nous avons déjà alerté nos Délégués départementaux. Nous refaisons aujourd’hui l’appel à tous nos adhérents : Partout, en toutes occasions, faites connaître la vérité sur le film ; dites et faites dire que cette pédagogie qu’il exalte se réalise dans des milliers de classes françaises où travaillent, selon, nos techniques, des milliers de Pascal.

 

Evitez de donner uniquement des informations générales sur la C.E.L. ou sur Freinet. On voudrait faire croire que Pascal est la création idéale du cinéaste. Montrez comment l’idée se réalise dans les classes de votre département ; communiquez aux journalistes qui s’y intéresseront sûrement, vos propres journaux scolaires ; faites écrire par vos élèves, qui diront les miracles de la correspondance ; envoyez des linos et des photos ; faites même si possible une exposition. Alors le film reprendra, dans la réalité vivante de nos classes, la place que nous lui avons voulue.

 

L’action sera également à mener dans le milieu enseignant. Je dirais même que c’est sur ce milieu, qui est le nôtre, que doit porter l’essentiel de notre effort pour tirer de ce film le maximum de profit pédagogique. Evitez que se cabrent les camarades qui verraient dans le personnage de M. Arnaud une condamnation trop péjorative de leurs techniques. Dites-leur qu’on a coupé toute une scène émouvante des adieux de M. Arnaud à sa classe, qui donnait la vraie figure d’une génération d’instituteurs dont le dévouement à l’Ecole laïque mérite notre respect et notre reconnaissance.

 

Selon notre habitude, nous laisserons chaque département organiser sa propagande. Nous nous contenterons de donner en exemple ce qui s’amorce ou ce qui se fait dans les régions les plus actives : présentation du film à l’occasion des réunions syndicales et des fêtes laïques, avec exposition, démonstration et présentation du film ; campagne auprès des journaux ; action auprès des autorités académiques pour que ce film soit recommandé aux éducateurs. (Nous donnons ci-dessous la circulaire du Ministère belge).

 

On nous demande comment faire pour disposer du film àla date prévue : il est inutile de demander notre intervention. Le film est entre les mains de la firme distributrice dont voici l’adresse :

 

Jean Laurance, Publicité, 56, rue de Bassano, Paris (8e).

 

Mais le plus simple est encore de vous entendre avec une salle de cinéma qui demandera le film à la date prévue.

 

Autre chose serait la projection du film pour les enfants. Cette projection serait subordonnée àla coupure de quelques scènes qui seraient avantageusement remplacées par des passages supprimés. Mais j’ignore encore dans quelle mesure

cette modification sera, pour l’instant, commercialement réalisable. Nous tiendrons nos camarades au courant.

 

J’ajoute que les bénéfices éventuels de ce film iront intégralement à la Société de Parents et Amis de l’Ecole Freinet, actuellement constituée, et à laquelle nous avons cédé tous nos droits.

 

Voici le problème tel qu’il se pose. Il faut que, malgré les conspirations intéressées, L’Ecole Buissonnière, qui est notre pensée et notre oeuvre, et un morceau de notre vie, serve notre pédagogie.

 

Là est le côté positif de la question.

 

Il est malheureusement un côté négatif que nous devons au moins vous signaler :

 

Toute action qui fait progresser de façon sensible notre mouvement, suscite toujours un redoublement de la campagne d’incompréhension et de calomnie dont nous avons eu à nous plaindre à, maintes reprises déjà.

 

Si cette campagne de dénigrement venait exclusivement de la réaction, nous n’en ferions pas même état, parce que nos camarades sont assez éduqués pour en comprendre les mobiles. Mais quand des camarades qui devraient être avec nous sur le plan de l’évolution sociale et pédagogique, vous glissent à l’oreille un de ces « bobards » qui n’ont pas besoin de se renouveler pour aiguiser leur perfidie, vous risquez d’en être troublés. Si on vous raconte que Freinet a trahi pendant la guerre, qu’il est allé faire des conférences en Allemagne, qu’il a écrit un livre à la gloire de Pétain, livre que serait extraordinairement devenu par la suite : Conseils aux Parents, qu’il est végétarien, que ses enfants à Vence n’ont jamais de viande, bien qu’ils soient splendides, que... Mettez-vous en garde !

 

Vous avez vu, dans L’Ecole Buissonnière, évoluer la calomnie. Vous en avez vu l’image symbolique s’enfler dans les recoins où ne pénètre jamais la lumière... Essayez, vous, de faire le grand jour. Renseignez-vous auprès de ceux qui connaissent Freinet et son œuvre et vous pourrez affirmer hautement que Freinet s’est toujours conduit en homme digne, au service des enfants du peuple. Il ne prétend pas à l’infaillibilité. Il fait, comme tout le monde, sa part d’erreurs, et il a, comme tout le monde, sa part d’humaines faiblesses. Mais que ceux qui se font une spécialité d’accuser ainsi dans les couloirs, portent donc ouvertement devant nos camarades, leurs accusations. « L’Educateur » leur est ouvert. La discussion sera loyale et définitive.

 

L’Affaire de Saint-Paul, dont le film vous donne une idée atténuée, et que raconte longuement Elise dans son livre Naissance d’une Pédagogie Populaire, avait suscité contre nous la levée unanime de la réaction. L’Action Française, l’Eclaireur de Nice, toutes les Croix de France, ont pu alors aboyer tout leur saoul. ils n’ont jamais pu mordre sur l’honnêteté de Freinet, qui avait conservé à Saint-Paul l’estime même de ses plus acharnés adversaires. Mais tous nos amis avaient alors fait, autour de notre œuvre, un émouvant barrage, et leur cohésion avait triomphé de l’attaque qui prétendait nous engloutir.

 

Il faut refaire ce barrage afin d’éviter que la suspicion et le doute entament notre belle unanimité coopérative ; il faut dévoiler les calomniateurs, les obliger à s’expliquer publiquement, loyalement. Il faut que nous conservions cette habitude qui est notre force, de discuter librement au sein de notre mouvement. Nous ne demandons pas la compréhension de qui ne comprend pas, ni la sympathie de ceux qui nous croient sur une mauvaise voie. Ils ont le droit de croire que nous nous trompons et ils ont le devoir de le dire. Mais ce que nous attendons de tous nos camarades laïques c’est, du moins, la loyauté et l’humanité, pour ne pas dire la fraternité.

 

Nous travaillons coopérativement pour la réalisation d’une pédagogie populaire dont on commence à comprendre le sens et la portée. Seuls, les réactionnaires, que gêne le progrès des lumières, peuvent s’opposer à nos efforts généreux. Et ceux-là, nous ne les craignons pas, même quand ils nous mettent en prison pour juguler notre pensée, car cette pensée est maintenant innombrable et c’est elle qui vaincra.

 

Ceci dit, avec l’espoir que nous n’ayons pas, périodiquement, à revenir lamentablement sur des affaires que le bon sens devrait avoir depuis longtemps jugées, remettons-nous au travail en citant la belle conclusion de Georges Cogniot, cet universitaire si compréhensif des destins de l’éducation, dans sa brochure récente : « LA PÉDAGOGIE, MÈME NOUVELLE, EST FONCTION DE LA SOCIÉTÉ :

 

« Nous ne voulons plus, dans l’Ecole, laisser flétrir aucune âme d’enfant par la vieille pédagogie de dressage, par la vieille mécanique abrutissante et étouffante, parce que nous ne voulons plus, dans la société, laisser opprimer ni humilier personne, parce que nous pensons, selon la belle maxime de Saint-Simon, que toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Notre différence radicale avec Saint-Simon, c’est de savoir que ce qui était pour lui devoir de conscience, est devenu une nécessité pratique, dont la classe ouvrière assume elle-même la réalisation. »

 

C.FREINET.