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Que vive, plus que jamais l’Éducation du Travail

Dans :  Principes pédagogiques › 
Janvier 1966

Le dernier message de Freinet adressé à un Congrès

 
Peu de temps après, à Pâques, s’ouvre le XXIIe  congrès de l’École Moderne.
Ce congrès a lieu à Perpignan. Jusqu’alors Freinet a toujours été présent à tous les congrès depuis la création du mouvement et de son premier congrès à Tours en 1927. Mais, en ce printemps 1966 son état de santé ne lui permet pas le voyage et pour la première fois, il ne pourra y participer.
 
Chers camarades,
Chers amis,
Pour la première fois depuis trente ans, je n'aurai pas l'avantage, le devoir et le plaisir de me trouver au milieu de vous, à l'occasion de notre grand Congrès International de l'École Mo­derne.
Il faut se faire une raison et se dire que, pour si malencontreux qu'il soit, l'événement n'est pas forcément ca­tastrophique. Il faut considérer les contretemps avec objectivité et sagesse, afin de trouver, en face des situations, la solution la plus juste et la plus favorable.
L'épreuve qui nous est imposée, en limitant mon rôle, va vous donner l'occasion de jouer le votre, en toutes responsabilités et vous habituer à pren­dre les guides, près de moi, pour me décharger des tâches écrasantes que désormais je ne pourrai plus assurer en totalité. Ainsi sera faite la preuve que les éducateurs modernes sont vrai­ment capables de prendre en main leur mouvement, à l'image des enfants d'E.M. qui savent se porter respon­sables de l'organisation de leur classe. Et de même que dans tous les coins du territoire, éclosent de riches écoles Freinet, au sein de notre École Moderne naîtra une organisation pour ainsi dire spontanée, fruit de votre travail et de votre lucidité.
Et il y aura, en perspective, de très beaux jours pour l'École Moderne.
Nous sommes, en effet, à une période ascensionnelle où nous avons à faire vivre l'entreprise la plus extraordinaire de notre époque : des milliers de collaborateurs bénévoles, des expérien­ces innombrables, des œuvres originales et d'une portée considérable, des pro­jets sans cesse mis en chantier font la preuve :
- que dans un monde où tout s'achè­te, l'esprit peut rester libre et maître de son destin ;
- que l'éducation n'est plus telle que l'avaient forgée des siècles d'asservis­sement, mais est devenue dynamique, audacieuse, efficiente dans le grand chantier de la vie ;
- que cette éducation est la base et la raison d'une culture de masse mais aussi d'une culture de l'élite qui s'affirme avec autorité.
Pour cette grande tâche complexe et enthousiasmante, à laquelle depuis bien­tôt quarante années nous nous sommes attachés, nous avons besoin plus que jamais de toutes les aptitudes d'esprit, de cœur et de volonté de la grande masse de nos camarades.
Mais il y a cependant un autre aspect du problème d'éducation qui me tient à cœur, car il est comme le nœud vivant de notre pédagogie ; nos tech­niques n'apporteraient pas la révolu­tion pédagogique dont elles ont déjà figuré les contours si elles n'agissaient qu'en surface, sans rien changer à la base même de l'éducation : le seul fait de replacer l'enfant au centre même de son univers créateur, de lui donner une part déterminante dans la fonction créatrice, modifie profon­dément les relations enfant-éducateur-­milieu et influe de ce fait profondément sur les processus psychologiques qui doivent être abordés sous un jour nouveau.
Je sais que de plus en plus nombreux sont les camarades qui s'intéressent à ma théorie du tâtonnement expéri­mental : je leur demande de façon expresse de vouloir bien me tenir au courant de l'état de leurs travaux, des discussions qui peuvent en résulter au cours de ce congrès pour les intégrer si possible à mes travaux à venir. Une nouvelle psychologie est en ges­tation. Nous aurons, nous, déjà, dans ce domaine, une expérience et une théorie à promouvoir.
La technique, la sociologie, tendent à se débarrasser des vieux dogmatismes pour aborder la recherche scientifique et la recherche de la nature humaine sous des angles nouveaux.
La psychologie et la pédagogie que nous abordons dans un esprit neuf et dégagé des servitudes du passé, seront elles aussi scientifiques. Nous avons pris, en la matière, une certaine avance, qu'il nous faut exploiter pour une évolution plus naturelle et ration­nelle de la fonction éducative.
Pour cette grande et belle tâche, il nous faudrait, bien sûr, des spécialistes détachés, des experts, des hommes de science, des équipes, des labora­toires, mais quelles autorités minis­térielles se soucieront jamais d'un mou­vement parti de la base et qui marche à contre-courant ?
Dans quelles mesures nos efforts de recherche scientifique pourront-ils trou­ver audience et sympathie auprès des timides essais officiels dont nous en­registrons les premiers pas ?
Vous le voyez, à l'aube de ce XXIIe Congrès, nous avons notre part géné­reuse de projets et de rêves et désor­mais, plus que par le passé, il faut sonner le ralliement des bonnes vo­lontés et des courages pour qu'ils viennent se joindre à l'imposante équipe des éducateurs d'École Moderne dont ce Congrès nous dit l'efficience, la confiance et l'amitié.
Que vive, plus que jamais l'Éducation du Travail.
C. FREINET