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Autorité, châtiments corporels : fascisme ; Confiance en l'enfant, libre activité essor prolétarien

Dans :  Techniques pédagogiques › organisation de la classe › Principes pédagogiques › 
Octobre 1934

 

 
Autorité, châtiments corporels : fascisme ;
 
Confiance en l'enfant, libre activité essor prolétarien
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Nos théories éducatives n'auraient pas leur naturel caractère d'universalité si elles ne trouvaient pas leur application efficace dans l'action sociale de tous les jours et, notamment, dans l'organisation urgente de la lutte antifasciste dont nous avons vu la nécessité pédagogique.
 
Il ne s'agit pas, dans cette lutte, de demander à tous un effort similaire, mais de tirer parti au maximum des aptitudes différenciées et des possibilités individuelles. Si les cheminots doivent prévoir la lutte antifasciste dans le service des transports, les postiers dans les P.T.T., on doit nécessairement attirer l'attention des éducateurs sur les caractères psychologiques et pédagogiques de la lutte antifasciste. Ce n'est pas un hasard si nous voyons encore là aux prises éducation nouvelle et réaction.
 
Dans la lutte entre fascisme et antifascisme, deux conceptions diamétralement opposées s'affrontent : Le fascisme c'est la restauration violente, sur le plan familial, pédagogique, économique, social et politique, de l'autorité.
 
Comme, par nature, rares sont les amoureux de la brutale autorité, le fascisme doit, au préalable, persuader aux citoyens que la liberté a fait faillite : la politique démocratique n'a amené que ruine, guerre et misère ; sur le plan scolaire la pédagogie libérale a été impuissante à instruire et à éduquer les jeunes générations.
 
Or, c'est là jouer sur des mots : ce qui a fait faillite, ce n'est point un système démocratique qui n'a jamais existé dans son intégralité, mais seulement comme paravent hypocrite à la dictature des banquiers, des trusteurs internationaux, des marchands de masques et de canons.
 
Ce qui a fait faillite à l'école, c'est également cette pseudo-liberté, qui se produit en formules sans se traduire jamais effectivement sur le plan de la réalisation pratique. Les règlements interdisent les châtiments corporels, mais nous avons montré bien souvent comment la discipline autoritaire, les punitions réglementaires, la technique des manuels et des leçons font que rien n'a été changé depuis des siècles au caractère oppressif de l'école. C'est toute la pédagogie traditionaliste qui a fait faillite et il est assez curieux qu’on se serve de cet argument pour faire encore machine en arrière, pour dire aux éducateurs : Tous vos insuccès scolaires viennent de ce que vous n'avez pas assez d'autorité, de ce qu'on a parlé aux enfants plus de droits que de devoirs et que vous ne pouvez plus imposer violemment vos prérogatives.
 
Nous pensons, nous, qu'il est bien plus logique de prendre le chemin opposé, de donner aux paysans et aux ouvriers l'entière liberté de leurs actes, et aux enfants le maximum d'autonomie dans leur organisation scolaire.
 
Où cela nous mènera-t-il, nous objectera-t-on ?
 
Pour ce qui concerne la pédagogie du moins, nous sommes en mesure de rassurer les esprits inquiets.
 
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Nous avons sous les yeux un long article d'un instituteur fasciste (N°' du 25 octobre de l'Ecole Française) réclamant le droit d'infliger des châtiments corporels. Article étayé sur des arguments d'une inconcevable superficialité primaire :
 
« La correction manuelle est généralement plus persuasive quela réprimande... C'est pour l'enfant surtout que la crainte du châtiment est le commencement de la sagesse... En tous pays et en tous temps, les pères ont fouetté leurs enfants et les maîtres leurs élèves... Le châtiment corporel, j'entends le châtiment court, inoffensif, mais grâce auquel le sang circule plus vite, prouve son utilité par l'universalité de son emploi... »
 
Il est déroutant, en ce siècle que d'aucuns prédisaient sentencieusement être le siècle de l'enfant, après tant d'expériences loyales et concluantes, tant de recherches scientifiques irréfutables, tant de preuves d'impuissance de l'éducation autoritaire, Il est déroutant de devoir encore mettre en garde contre une aussi retardataire argumentation.
 
Le châtiment commencement de la sagesse ! C'est pourquoi les journaux réactionnaires eux-mêmes ont eu l'occasion de dénoncer récemment le système répressif qui, dans les « maisons d'éducation surveillée » a abouti aux scandales universellement réprouvés. Ils ont donné en exemple les grands pays du monde qui se sont dirigés vers la libre rééducation de l'enfance, l'U.R.S.S. en particulier qui a, par les méthodes nouvelles, liquidé le fléau de l'enfance vagabonde, le plus dangereux que le monde ait connu. Et aujourd'hui, parmi tant de libres communautés, Bolchevo, kolkoze d'anciens enfants abandonnés, dresse ses réalisations comme le couronnement des méthodes nouvelles que nous préconisons.
 
Il ne s'agit pas, croyons-nous, de prôner paresseusement la mystique de l'autorité, mais de réfléchir, de regarder hardiment devant soi pour chercher l'idéal et la raison, de scruter la vérité pour s'y tenir ensuite. Si la réflexion, le raisonnement, l'expérience, les relations sûres de recherches similaires poursuivies par d'autres éducateurs nous prouvent que l'autorité, l'oppression, les châtiments corporels et les brutalités sont impuissants à étayer une éducation vivante et créatrice ‑ qu'au contraire la libre activité (nous ne disons pas évasivement la liberté) produit de véritables miracles de régénération, nous devons être irrévocablement contre l'appression, contre les châtiments corporels, pour l'éducation libératrice.
 
Que la réalité sociale rende souvent difficile la réalisation pratique de nos principes, c'est une autre affaire qui ne saurait en rien modifier cependant nos conceptions éducatives. Ce n'est pas parce que nos classes sont exagérément, de plus en plus chargées, parce qu'elles sont encombrées d'éléments anormaux et difficiles qui rendent toute discipline impossible, que nos principes éducatifs doivent prendre le contre pied de la réalité Scientifique. Que, dans ces conditions, l'éducateur se voie presque toujours contraint d’être, le garde-chiourme, jaloux de son autorité qu'il maintient par un prestige apparent dont les sanctions sont l'élément indispensable, nous l'avons toujours reconnu. Mais nous faisons, nous, le raisonnement inverse de notre traditionaliste réactionnaire. Nous disons : décongestionnez les classes, ne laissez à chaque instituteur qu'un nombre normal d'élèves, veillez à ce que ceux-ci respirent convenablement, aient une nourriture adaptée à leurs besoins afin que se rééduque leur harmonie vitale, soignez séparément les anormaux qui désorganisent les classes, introduisez alors les pratiques de libre activité et vous verrez si vous avez besoin de sanctions et de coups pour mener vos élèves à un niveau que n'auraient jamais atteint les pratiques autoritaires.
 
Ce jour-là, quelques-uns d'entre vous feront peut-être encore comme le bon Pestalozzi qui, notre auteur nous le rappelle, distribuait libéralement quelques gifles.
 
Cela sera déplorable : mais, il suffit que vous vous rendiez compte à ce moment que votre acte n'est qu'un geste d'énervement ou de colère, un acte antipédagogique, humain peut-être dans une certaine mesure si on considère la faiblesse adulte, mais inhumain et injuste, vu par l'autre bout... de la classe et que vous fassiez effort pour ne plus récidiver.
 
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On voit maintenant le caractère nettement fasciste de cette justification à tout prix de l'autorité et de la violence physique.
 
Nous devons dénoncer cette position statique qui accepte le sort fait par le capitalisme exploiteur à l'enfance et à l'école, qui tend à organiser l'école dans ce régime, pour ce régime, avec des techniques adéquates aux buts mêmes du capitalisme.
 
En face de cette position, nous devons affirmer l'urgence d'une conception dynamique, révolutionnaire et libératrice de l'éducation prolétarienne, rappeler la nécessité pédagogique de faire appel à toutes les forces invincibles qui animent la jeunesse, de ne pas enrayer le torrent de vie, mais de nous y engager résolument pour nous mettre au service de l'enfance et l'aider à construire harmonieusement les personnalités puissantes qui, demain, transformeront le monde.
 
Là seulement est la vie, la lumière, l'avenir. Il nous en coûtera souvent à nous, adultes ; nous aurons des faiblesses ; nous commettrons des erreurs. L'essentiel est que nous ne sacrifiions pas à notre amour-propre et à notre égoïste tranquillité l'ardeur intrépide de la jeunesse.
 
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Mais il ne suffit pas de prêcher un extrémisme verbal et de servir par notre acceptation passive le traditionalisme pédagogique et social.
 
Si vous n'avez pas su instaurer dans votre classe une communauté de vie qui réduise le plus possible l'influence réactionnaire de l'autorité et de l'oppression, comment voulez-vous que vos élèves comprennent un jour la possibilité de réalisation d'un régime social où leur libre initiative pourrait opérer des miracles; si les parents se font forts de votre déplorable exemple pour rester, dans la famille, les potentats patriarcaux sur lesquels s'appuie le régime, comment voulez-vous qu'ils conçoivent une société sans gardes-mobiles, sans exploitation, sans obéissance stricte, sans inutile violence ?
 
Montrez, au contraire, que les enfants sont des êtres humains, supérieurs bien souvent par leur fraîche et puissante personnalité, aux adultes déformés et avilis ; donnez-leur le spectacle d'élèves transformés par la libre activité, d'enfants qui sollicitent le travail comme un besoin vital, qui réalisent sans effort, qui vous aiment sans ostentation et vous respectent sans crainte.
 
Si, par hasard, le vieil homme surgit en vous et se soulage furtivement par un pensum ou une gifle, ayez le courage de vous dire en vous-même, de dire aux parents d'élèves, et aux élèves aussi, que vous avez eu tort et que vous avez tout simplement fait preuve d'une faiblesse humaine, hélas ! en voulant vous montrer forts.
 
Les parents réfléchiront à ces spectacles. Et quand des partisans d'un état fort viendront leur vanter « l'autorité », ils sauront y voir le masque idéologique de l'oppression inhumaine qui veut légitimer l'exploitation de l'homme par l'homme ; ils aspireront aussi à l'avènement d'un Etat où ne régnera pas la « liberté »intégrale, certes mais dans lequel les personnalités pourront librement s'épanouir dans le cadre d'une société généreuse.
 
Ils saisiront ce que signifie ce contraste : Ecole des pays fascistes, où les châtiments corporels sont rétablis, où règne une discipline brutale et imposée, sous la surveillance, et avec la complicité de l'Eglise ‑ et d'autre part, écoles nouvelles des pays capitalistes luttant contre le milieu pour réaliser une portion d'idéal, et surtout libres communautés soviétiques où se forge la plus ardente et la plus intrépide jeunesse du monde.
 
Educateurs, sachons éviter le piège qui nous est tendu par les tenants de régimes périmés. Dénonçons l'idéologie fasciste de la discipline passive et de l'autorité; affirmons la toute puissance de la libre activité créatrice, et travaillons pratiquement à introduire dans nos classes des techniques nouvelles qui, dans le régime actuel, ne prétendent pas réprimer tous les abus, mais qui montreront du moins aux éducateurs, aux élèves et aux parents d'élèves quelle est la voie sûre de la libération sociale, à l'opposé justement des théories traditionnelles des défenseurs du capitalisme.