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Expression libre orale : la famille

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Février 1975

 

EXPRESSION LIBRE ORALE : LA FAMILLE

 (Novembre 1974 - classe de 6e - français - groupe de 15 enfants)

 La famille est un thème qui revient souvent dans les conversations, les textes des enfants. Problèmes d'autorité, de liberté sont toujours sous-jacents dans la vie de la classe.

 

 

Ce matin, j'ai décidé de leur lire quelques passages de l'Arrache-Coeur de Vian (Livre de poche). Pourquoi ce choix ? Peut-être parce que, moi-même, mère de famille j'ai en ce moment des problèmes avec mes propres enfants. Avec mon fils aîné ( 15 ans) on a discuté du bouquin de Vian ...

 L'autorité maternelle c'est aussi par transfert , dans la classe, mon autorité ...

Je leur lis donc l'entretien entre Clémentine et Jacquemort, pages 188 à 192 et les enfants au jardin pages 193 à 201. Je n'en lis pas plus. La fin est trop perturbante à mon avis pour des gamins de cet âge parce que très pessimiste.

 Les enfants connaissent déjà Boris Vian par quelques unes de ses chansons, en particulier la "Complainte du progrès" qui les a fait bien rire et qui nous a servi de point de départ pour étudier la formation des noms composés en fabriquant nous-mêmes quelques nouveautés savoureuses, chasse-pralinés et autres épluche-panthère ... On a domestiqué le néologisme quoi !

 Après lecture des textes je branche le magnéto et approche le micro de ceux qui veulent s'exprimer. Quelques remarques :

 - trois filles resteront muettes mais participeront intensément aux échanges. Nous savons depuis pourquoi ces fillettes parlent peu ... On s'en est expliqué en classe il y a peu de temps. Solange, elle, a de grosses difficultés avec sa belle-mère ; le problème soulevé par Vian, c'est son problème d'aujourd'hui , il lui serre trop la gorge pour qu'elle en parle en groupe.

 - quelques enfants s'expriment dans la confusion des brouhahas seulement.

 - les niveaux de langue, l'habileté à s'exprimer, la possibilité de conceptualiser, tout cela est bien inégal chez des enfants pourtant d'âges voisins.

 - il y a des techniques de prise de parole que certains enfants utilisent intuitivement. On en a discuté lors du bilan de fin de trimestre.

 Apprendre à prendre la parole ... c'est pas seulement le problème de certains enfants ! C'est un truc plus facile pour les "adultes".

 Corinne : Je trouve que la mère aime tellement ses enfants qu'elle ferait n'importe quoi pour pas qu'ils se salissent ou fassent des bêtises.

 Anne : Je trouve qu'elle vit un peu drôlement, qu'elle fait des choses qu'on n'aurait pas l'idée de faire, nous.

 Corinne : Elle est un peu folle.

 Pourquoi dis-tu cela ?

 Anne : Quand on lèche le cul de ses enfants ...

 (brouhaha dans la classe ... )

 Gilles : C'est pas très esthétique

 Anne : On n'en voit pas souvent. (rires ... )

 C'est pas naturel alors ?

 Gilles : Je trouve que Clémentine. c'est un mère poule en quelque sorte. qu'elle couve ses enfants. Elle a peur de tous les ennuis que ...

 Ahmed : Elle a même peur que le curé vienne. Elle a peur qu'un professeur vienne chez elle, que les enfants soient attachés à lui.

 Qu'est-ce qu'elle est, là ?

 Jalouse, égoïste (plusieurs voix)

 Claude : Elle croit qu'il n'y a rien qu'elle qui fait bien. Que c'est elle qui fera le mieux pour les élever. Alors que quelqu'un pourrait faire mieux qu'elle.

 Laure : Elle les dresse. Il faut qu'ils fassent ce qu'elle leur dit quoi.

 Elle ne leur laisse pas beaucoup de liberté ?

 Non (plusieurs voix)

 Ahmed : Elle a peur de les baigner. Elle dit qu'il ne faut pas laver un enfant. Parce qu'elle a peur qu' il se noie ou qu'il passe dans le moteur.

 Il n'y a pas de moteur dans le texte.

 Gilles : Moi, je trouve aussi pour ceux qui ont vu la pièce * qu'il y a un rapport entre Clémentine et la Magamara en quelque sorte parce que la Magamara ne voulait pas qu'ils fassent telle ou telle chose et Clémentine fait pareil. C'est pas du tout la même rudesse. Elle, (Clémentine), au contraire, veut s'occuper de ses enfants pour qu'ils soient bien élevés. La Magamara, au contraire, elle , elle veut. .. , elle veut. ...

 Tu peux dire que c'est le même type de mère. Elles ne veulent pas que leurs enfants s'éloignent ?

 Gilles : oui, en quelque sorte. Elle veut les empécher de devenir grands, adultes

 Autonomes : Oui (plusieurs voix)

 Gilles : et même normaux comme tous les enfants quoi ...

 Claude : La Magamara, elle ne traitait pas bien ses enfants quoi, enfin ceux qu'elle avait avec elle [ ... ] là. dans le livre c'est pas pareil. Elle veut toujours bien, qu'ils soient toujours bien et tout tandis que la Magarama, elle les considère comme ....

 Bruno : Des petits chats, des poussins.

 Des bébés ?

 Gilles : Des nouveaux nés quoi ?

 Qu'est-ce que vous pensez de ce personnage de maman ? Est-ce qu'il a des côtés vrais ? Qu'est-ce qui vous parait exagéré ?

 Laure . Ma mère , j'peux pas dire qu'elle est très sévère mais enfin elle est quand même un peu sévère. Elle me laisse un peu de liberté. Elle ne va pas me dire : "Non, tu fais ça, tu fais ça, tu fais ça ... "

 (Brouhaha très intense .. . )

 Jasée : Clémentine, elle s'occupe trop de ses enfants. Elle les chouchoutte beaucoup.

 (Brouhaha ... )

 De quoi s'occupe-t-elle ?

 Gilles : De leur santé, de leur avenir.

 Leur avenir ?

 Gilles : De leur santé plutôt. C'est peut-être les seuls enfants qu'elle a eus, surtout des triplés. Alors, elle n'y comptait pas. Elle pensait avoir seulement un enfant et p'tét qu'elle. n'en voulait plus. Alors elle les chouchoutte comme si c'était des fils uniques.

 Laure : Je pense qu'elle n'a pas l'habitude d'avoir des enfants.

 Elle ne te parai tpas très compétente ?

 Laure : Elle fait des choses qu'une mère, que ma mère , la mère de Claude ne feraient pas.

 Quoi ?

 Claude : Quand même pour prendre le bain ; elle a peur que si elle laisse tomber le savon son fils y va se noyer dans la baignoire ?

 Pascale : Ma mère , quand elle baigne mon frère ; eh ben, quand il fait tomber le savon, elle va le ramasser.

 Et elle n 'imagine pas tout ce qui pourrait arriver pendant ce temps !

 Pascale : Non, elle a pas peur comme ça, ma mère.

 Gilles : Clémentine elle. a les jetons.

 (Brouhaha ... )

 Claude : Elle ne voit rien que la mort devant elle. Elle voit tout en noir.

 Elle ne voit que la mort pour ses enfants ?

 Gilles : Jacquemort , pourtant lui, il verrait que ces enfants ils bougent quoi. ils soient vivants en quelque sorte.

 Qu'est-ce qu'elle les empêche de faire ?

 (en vrac) : de s'épanouir, de tout ce que peut faire un enfant ·

 Pascale : De grandir

 Ahmed : Mais, ils mangent des limaces bleues

 Gilles : Elle pense à des choses incohérentes.

 Qu'est-ce qu'elle donne comme raisons pour que les enfants ne la quittent pas .?.

 Pascale : Elle dit n'importe quoi.

 Laure : Elle leur dit qu'ils sont des bébés

 (Brouhaha très intense ... )

 Qu'y savent pas.

 Pascale : Elle leur fait pas confiance

 Anne Elle ne veut pas qu'y z'aillent seuls à l'école

 Laure Le curé ! Elle n'est pas "religieuse" !

 Corinne : Enfin elle trouve toujours des choses pour garder ses enfants à la maison. Pour pas qu'ils partent, pour qu'ils restent toujours avec elle.

 (Brouhaha ... )

 C'est plutôt égoïste

 Laure : Elle veut que ses enfants existent pour elle, tout simplement.

 Ahmed : Elle veut que ses enfants soient comme elle, elle veut pas qu'y deviennent "religieux".

 Gilles : Mais peut-être que les parents de Clémentine l'ont élevée comme elle élève ses enfants. Alors , ça l'a choquée, ça l'a marquée. Elle garde cette habitude.

 Il y a un mot qui revient souvent dans la bouche de Clémentine, c'est le mot "risque".

 Corinne : Pour elle tout est danger.

 Michel : Que ses enfants se fassent écraser. .. le puits de pétrole.

 Gilles : La maison pour elle, c'est un nid de dangers.

 La vie, c 'est quoi pour elle ?

 (Plusieurs voix) C'est dangereux

 Gilles : La vie est en noir pour elle

 Ahmed : Elle a même pas confiance en ses amis.

 Qu'est-ce qu'elle veut empêcher ?

 (Plusieurs voix}

 De mourir ?

 Qu'ils meurent

 (Plusieurs en vrac) - de sortir

 - de vivre

 · de s'épanouir

 Gilles : De tout ce qu'il faut pour devenir un enfant...

 Pascale : on· dirait qu'elle a peur qu'y partent, à peine qu'y sortent et tout.. .

 Gilles : Madame, vous devriez demander à Véronique là-bas

 Pascale : ma mère me laisse sortir, même les petits ..

 Véronique : comme s'ils étaient en prison, elle les garde Clémentine !

 Vous avez l'impression qu'ils sont en prison ?

 Pascale : ma maman elle laisse sortir mon frère de trois ans

 Clémentine, c'est une maman anxieuse ?

 Claude : Ma mère aussi, avec mon frère quand on va se baigner elle dit : "fais attention" et tout. Quand même elle n'est pas comme Clémentine à nous tenir toujours là devant et y faut pas bouger.

 Laure : Elle les tient presqu'en laisse ses enfants.

 (Brouhaha ... moi, ma mère ... )

 Est-ce qu'ils apprennent des choses quand même les enfants de Clémentine ?

 Corinne : Oui, par exemple que si y mangent une limace bleue après y volent.

 Ahmed : s'ils la gobent !

 Vous pensez qu'ils réussiront à devenir adultes ?

 Plusieurs voix · Oui parce qu'ils apprennent un peu quand même

 -· Oui , ils réussiront

 Bruno : Ils essaient de se débrouiller sa ns que la mère les voit, ou les attrape, ou ...

 Gilles : Tout en cherchant ces limaces bleues ça les sert car comme ça un de ces jours ils pourront s'en aller sans que leur maman le sache . par les airs.

 Encore une fois Boris Vian prend une expression imagée "voler de ses propres ailes", au pied de la lettre … etc.

 Les enfants discutent ensuite des relations entres les fils de Clémentine. Grosses décharges affectives. On parle de la jalousie des autres pas de la sienne !

 Aie !

 

APPRENDRE AUX ENFANTS A SE CONNAITRE

 Chaque fois que les enfants s'impliquent beaucoup dans la discussion nous essayons (quand le temps le permet) de faire quelques jeux de rôles.

 Il est clair que Clémentine n'attire pas énormément la sympathie des enfants. C'est une empêcheuse de vivre et puis elle favorise un de ses enfants !

 Je propose : "Un jeune de votre âge demande l'autorisation d'aller seul en ville à un de ses parents".

 (Nous sommes dans un CES de la banlieue d'une ville de moyenne importance).

 Corinne choisit le rôle de la fillette. Michel celui du père. Le père s'installe sur une chaise. Il lit son journal.

 Entre sa fille timide. Il manquera l'essentiel à cette transcription : les voix. les corps. les réactions des camarades.

 La fille : Papa ? (voix suppliante)

 Le père : (sans lever le nez) : Qu'est-ce qu'il y a encore ?

 ( ton grognon)

 La fille : T'es calme ?

 Le père : Moi, Oui.

 La fille : Faudrait que j'aille en ville. C'est très. Très important. J'voudrais aller au cinéma.

 Le père : (ton véhément) : Non, non, non , non Enfin , tu ne te rends pas compte ! (Il se lève et arpente la scène) Quoi, hein ! hein !

 La fille : mais si, j'm'en rends bien compte que moi je veux aller en ville , c'est tout quoi. (Petite voix) avec ma copine, tu sais, et puis encore une autre.

 Le père : Dis donc, ça va pas !

 La fille : Mais on risque rien Papa, écoute.

 Le père : Et tu vas y aller comment '?

 La fille : Ben, j'sais pas moi. Ben . en car tiens. J'ai une carte.

 Le père : une carte ?

 La fille : Pourquoi pas ?

 Le père : (incohérent) Pas d'car. Tu sais maintenant ça coûte cher.

 La fille : Et ben, j'me paie le voyage.

 Le père : Non, non, non, non. Avec le car c'est trop risqué, on ne sait jamais. Hein ! Un accident c'est vite arrivé. 

La fille : Ben, j'irai en vélo. J'prendrai mon nouveau vélo.

 Le père : Non mais dis donc , en vélo ? Et si la chaîne elle casse ! Tu vas pédaler dans le vide et te casser la figure !

 (Plaintes de la fille)

 La fille : Calmons-nous, calmons-nous.

 Le père : non. non. non, non.

 La fille : à pied alors. quoi ?

 Le père : Tu vas glisser sur une peau de banane et te casser la figure ! La jambe ! Non, non, non, non.

 La fille : Mais non. aaaaaah ! ... Ben j'me paierai l'hôpital.

 Le père : Où tu vas le prendre , l'argent ?

 La fille : Ben. j'sais pas.

 Le père : Tu vas aller le piquer ? Non, non pas d'accord!.

 La fille : Ben. j'partirai en auto-stop.

 La mère  (jouée par Claude) intervient : Mais quand même elle a l'âge d'aller en ville, tu trouves pas non ?

 Le père : Elle a dix ans. c'est quand même une gamine, non !

 La mère : Et toi à dix ans est-ce ·que tu n'a lais pas te promener tout seul !

 Le père : Mais non , moi d'mon temps, on m'matait , on m'donnait la trique. Ah ! tu crois que j'étais libre comme ça ! Ah ! Ah !

 La mère : En car, elle risque rien.

 Le père : En car ! En car ! Non , non, non, non

 La fille : Emmène-moi en voiture papa.

 Le père : t'emmener ?

 (Brouhaha de dispute)

 La mère : Quel radin celui-là

 La fille : Ben, j'sais pas moi ! Y'a pas d'avion ...

 non ... non ...

 la mère : Quand même pour aller au cinéma … Bon. lu prends ton vélo et tant pis si .. .

 Le père : ( il crie) NON ! Nom de .. .

 (rires)

 La mère : Prends ton vélo. On ne te l'a pas acheté pour le laisser au garage.

 Le père : Ca va user les roues. J'suis pas d'accord.

 La mère : On ne l'a pas acheté pour le laisser dormir dans le garage.

 Le père : Non, non , non. J'suis pas d'accord.

 Corine obéit , la mère ne sait plus quoi dire, le père a l'air satisfait.

 

Puis on renverse les rôles. Michel est le fils. Corinne ne lui donnera pas la permission d'aller seul en ville.

 D'autres jeux de rôles sur le même thème avec d'autres enfants. Nous discutons ensuite. La conclusion ? C'est une fillette qui la donne.

 - Madame, comment ça se fait qu 'on n'arrive pas à se donner la permission d'aller en ville ?

 Car aucun père , aucune mère ne donnera feu vert.

 Les enfants sont interloqués d'entrer si bien dans la peau des parents et de trouver si peu d'arguments en faveur de leur propre prise d'autonomie.

 Un seul. Jean-Claude à bout d'arguments mais ne voulant pas lâcher le morceau lancera à la tête de sa pseudo-mère : ''Et ben , j'irai quand même. vieille sorcière ! " Ce qui nous ramène à la Magamara ...

 Les enfants comprennent qu' il faut vraiment vouloir quelque chose pour l'obtenir et qu'il est bien difficile quand on est encore petit de résister à l'argumentation du plus fort même si elle semble incohérente. Le risque est des deux côtés : côté enfant , coté parents. Et pourtant il faut bien apprendre à voler en volant, se lancer un jour. Passer outre sans se casser la figure ...

 La classe de 6e de Maithé Mache.

 



 

* ''La nuit des Sources" pièce montée par le Théâtre

 

action de Grenoble et que quelques enfants ont vue.

 

Le personnage central La "Magamara" lient captifs une

 

fillette , un alevin et une chenille qu 'elle empêche de

 

grandir. La Magamara est une effrayante sorcière

 

cruelle qui rudoie ses prisonniers.