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Le grand chantier de l'Ecole du Peuple

Janvier 1969

Avec un retard plus ou moins déplorable dû à l'inertie tenace des institutions dépassées, l'École s'adapte lentement, en tous temps et en tous lieux, au système économique, social et politique qui la domine.

Aujourd' hui le divorce est patent et n'est que le reflet d'ailleurs de l'opposition permanente de classes sociales à la recherche d'un nouvel équilibre.
Cette école publique adaptée à la vie de la période 18go-1914 et qui s'obstine dans une conception pédagogique, technique, intellectuelle et morale aujourd'hui dépassée, ne répond plus ni au mode de vie, ni aux aspirations d'un prolétariat qui prend chaque Jour davantage conscience de son rôle historique et humain.
Cette école ne prépare plus à la vie; elle n'est tournée ni vers l'avenir, ni même vers le présent; elle s'obstine dans un passé révolu, comme ces vieilles dames qui, parce qu'elles ont eu un succès mérité pendant leur jeunesse ne veulent rien changer à leur genre de vie ni à la mode qui leur avait réussi, et qui maudissent l'évolution autour d'elles d'un monde condamné.
L'Ecole ne prépare plus à la vie, ne sert plus la vie; et c'est là sa définitive et radicale condamnation. De plus en plus, la formation vraie des enfants, leur adaptation au monde d' aujourd' hui et aux possibilités de demain, se pratiquent plus ou moins méthodiquement hors de l'école, parce que l'Ecole n'y satisfait point. Et, fait caractéristique, les nouveaux conducteurs des peuples, du militant ouvrier à l'organisateur de coopérative, aux chefs d'armées et jusqu'aux suprêmes dirigeants politiques, sont bien souvent des hommes que l'Ecole publique a méconnus ou rejetés, ou qu'une société égoïste et marâtre en avait éloignés et qui, à même leur fonction sociale, à même la lutte se sont forgé une culture et une philosophie qui tendent à dominer le monde et auxquelles l'école sera bien contrainte un jour de se plier.
Nous en sommes là: un fossé, qui va s'approfondissant chaque jour, sépare de plus en plus la traditionnelle école publique adaptée tant bien que mal à la démocratie capitaliste du début du siècle, et les besoins impérieux d'une classe qui sent la nécessité de former les générations nouvelles à l'image de la société qu'elle entrevoit et dont elle a commencé la majestueuse édification.
Les éducateurs doivent sans plus de retard prendre conscience de cette désadaptation, opérer l'effort de rajeunissement qui s'impose, rejeter les larges chapeaux et les jupes à volants d'une époque qui a fait son temps, se mettre hardiment aux écoutes de la vie nouvelle, s'adapter à cette vie, à son esprit, à ses techniques, à ses obligations; cesser de bouder l'avenir au nom d'une routine qui n'est plus qu'un frein dangereux à la vie qui monte; se mettre à la mode.
« Chapeau bas devant le passé, bas les vestes pour l'avenir ", écrivait il y a vingt ans un pédagogue anglais Sanderson. Allons, tombez la veste et venez nous rejoindre au grand chantier de l'Ecole populaire.
C. FREINET
L'Ecole Moderne Française
(4e édition I948)