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Le Nouvel Éducateur n ° 245 : Échos du Congrès

 En supplément, un article qui complète l'article de Charalambos Baltas


 

 Une matinée dans la classe de Babis

 

Angéline Mazzoli, groupe ICEM 59

 

 

Ce jeudi matin 31 octobre, Babis, membre très actif du Groupe pédagogique pour la promotion de la pédagogie Freinet en Grèce Skasiarheio (L’école buissonnière) et ses 13 élèves de 1e (CP en Grèce) m’accueillent dans leur classe de la 35e école d’Athènes dans le quartier Exharcheia.

Dans le quartier, règne une ambiance alternative avant-gardiste. Les rues sont décorées de fresques murales politiques et bordées de librairies anarchistes ainsi que de magasins vendant des vinyles rares et des guitares vintage. Les bars du quartier accueillent des concerts, notamment de rebétiko (blues grec), de jazz et de punk. Quand je déambule dans la rue Shady Valtetsiou pour rejoindre l’école, j’ai l’impression de me promener au cœur d’un village avec ses restaurants méditerranéens et végétariens sobres ainsi que des tavernes chaleureuses.

Imprégnée de l’ambiance du quartier, j’arrive devant la grille de la 35e école d’Athènes. Cette grille est l’œuvre d’un travail de coopération entre les élèves de la classe de Babis et les étudiants de l’école d’architecture d’Athènes. Cette entrée est le symbole de la volonté d’ouverture de l’école sur le quartier. Elle se constitue de blocs de bois pivotants : le quartier peut échanger avec l’école et vice-versa. Ce matin, un livre a été déposé côté rue et se retrouve dans la cour.

Dans la classe, Babis et ses élèves sont en plein Quoi de Neuf. J’entre et je les rejoins dans le cercle. Ces élèves de CP me regardent, Babis me salue mais tout le monde reste dans l’activité : pas question de d’interrompre le Quoi de Neuf matinal. Ce matin, ils sont six élèves à intervenir. Leur nom est inscrit sur un tableau et les élèves interviennent selon l’ordre du tableau. Une marionnette sert de bâton de parole et passe de mains en mains en suivant l’ordre des inscrits. Une élève est chargée de gérer le volume sonore. Elle fait résonner un triangle s’il augmente. Les élèves interviennent sur un thème commun : les moyens de transport. Babis prend des note des interventions de ses élèves.

Puis, tous rejoignent leur place pour une production collective : ils inventent une phrase sur un thème qui a été choisi par le groupe avant même l’entrée en classe.

En Grèce, tous les matins, dans les cours de récréation, les élèves se réunissent dans la cour pour un temps de prière. A l’issue de ce rituel, les élèves regagnent leur classe, tous, sauf la classe de Babis qui reste dehors autour d’un cercle tracé à la craie violette. Ils décident ensemble ce dont sera faite la journée. Aujourd’hui, Babis a rapporté des fruits : la phrase collective du jour aura pour sujet les fruits. Après l’invention collective d’une phrase que Babis écrit au tableau, chacun va chercher dans son casier ou son cartable son cahier d’écrivain. Pour ces

élèves de 1e année de primaire, il s’agit de recopier la phrase et l’illustrer. Les élèves se mettent progressivement au travail. Babis passe régulièrement derrière eux, les stimule, les aide à l’écriture en prenant la main des élèves les plus en difficulté, écrivant avec eux en segmentant les mots qu’ils écrivent.

Soudain, la directrice de l’école arrive avec une petite fille. C’est Sarah, elle arrive à l’école : c’est une petite « réfugiée », probablement Afghane qui est arrivée dans un des camps d’Athènes et sans doute est-ce le moment pour elle d’aller à l’école pour apprendre le grec langue seconde. Une seule certitude : elle s’appelle Sarah et ne parle pas ! Naya, enseignante qui est dans la classe ce jour pour effectuer la traduction en français entre Babis et moi, la prend par la main, lui montre les différents lieux de la classe. Babis va lui chercher un cahier, écrit Sarah en grec, lui donne un crayon, l’installe à la table et d’elle-même, Sarah se met à recopier son nom. Une autre certitude : Sarah a des habitudes scolaires et a probablement déjà été scolarisée !

Certains élèves ont déjà terminé la copie et l’illustration de la phrase du jour. Ces élèves vont d’eux-mêmes chercher un cahier, des dés, un plateau. Ils lancent les dés, notent l’addition choisie par les dés et la somme. Certains autres préfèrent des tampons encreurs : ils en choisissent deux avec des chiffres, le signe + et s’invente des additions.

Progressivement, tous les élèves sont passés du travail de copie au travail en mathématiques.

Puis, les élèves qui ont terminé le calcul vont chercher un autre cahier : c’est un cahier dans lequel l’élève se constitue un référentiel de mots. Les élèves de la classe de Babis ne sont pas tous de langue grecque et maîtrise de manière très hétérogène le grec à l’oral. Ils vont donc chercher dans des magazines une ou deux images qu’ils découpent. Ils collent l’image en haut de la page. Ils se dirigent vers Babis, prononcent le mot correspondant à l’image et Babis écrit le mot. Si l’enfant ne connaît pas le mot en grec, Babis le lui donne, le lui fait prononcer et l’écrit dans son cahier. L’enfant retourne alors à sa place et recopie trois ou quatre fois le mot nouveau.

Pendant ce temps, Sarah est toujours à sa place : elle a écrit plusieurs fois son prénom et a fait très beau dessin. « Bravo ! Sarah ! », lance Babis. Puis il l’invite à rejoindre la bibliothèque de la classe. Elle s’y dirige : elle prend un livre, d’abord à l’envers puis le retourne. Seconde certitude : elle a déjà fréquenté les livres et la langue écrite.

Les élèves terminent progressivement leur temps de travail individuel du matin et rejoignent la bibliothèque, le coin théâtre d’ombre en attendant que tous est terminé.

Arrive alors l’heure du goûter : cinq minutes avant la récréation les élèves de cette classe de CP rejoignent leur classe ouverte et mangent. Spontanément, chacun donne à Sarah une petite partie de son goûter.

Puis arrive le temps de la récréation, les élèves descendent dans la cour.

A la fin de ce moment de détente, les élèves restent dehors dans la classe ouverte pour un moment collectif de  Découverte du monde . Aujourd’hui, ils apprennent à se repérer dans l’espace par rapport à des repères connus de l’ensemble des élèves : la mer, la montagne, le parc, le Péloponèse. Babis raconte une histoire qui conduit les auditeurs à se déplacer aux différents points. De nombreux élèves participent à l’activité, enthousiastes à l’idée de se déplacer vers les points en écoutant les histoires racontées par leur enseignant. Puis profitant de ma présence, chacun des élèves de la classe annonce son pays d’origine. Babis écrit alors le pays sur un post-it et les élèves doivent le situer sur le globe. Quelle surprise : un seul élève est originaire de la Grèce, tous les autres viennent d’Afghanistan, du Congo, d’Irak, de Syrie, d’Iran, du Pakistan, de Roumanie.

Après ce temps, les élèves entrent dans la classe. Il est alors temps d’écrire aux parents pour rappeler que dimanche, Babis les emmène au parc pour assister à un évènement qui a lieu dans le quartier : un moment festif dans un des parcs tout près de l’école autour d’ateliers de jardinage. Un spectacle d’ombre viendra clôturer ce moment. Les élèves donc écrivent à leurs parents : Babis pratique la correspondance avec les parents d’élèves, un cahier de correspondance avec les familles est tenu par les élèves. Ils y écrivent et décorent des lettres pour leurs parents.

Puis le professeur de musique arrive. Il est 11h45 et la journée de classe est terminée pour Babis. Pour les élèves, le reste de la journée, ils vont vivre un temps de musique, un moment de sport puis art avant de rentrer chez eux.

Les trois heures passées dans cette classe de la 35e d’Athènes m’ont donné à voir un groupe d’élèves d’âge CP, un mois après la rentrée des classes (début octobre en Grèce), au travail et autonome face à celui-ci. Pendant le temps de travail individuel auquel j’ai assisté, chacun sait ce qu’il a à faire et passe d’une activité à une autre en toute autonomie. Le climat de la classe et son organisation est propice au travail et à l’entraide.

Babis met en œuvre avec ses élèves des  techniques Freinet  : le Quoi de neuf, le texte libre, le travail individuel autonome. Le cœur du travail est collectif : les thèmes de travail ne sont pas propres à l’élève mais sont négociées collectivement. Ainsi, avant l’entrée en classe, quand les élèves et le maître se réunissent dans le cercle violet le matin, ils décident collectivement des thèmes abordés pour le travail individuel. Ici, le travail personnel de l’élève a une essence collective.

L’ouverture de la classe sur le quartier est un dispositif prégnant et important dans cette classe. La grille en est le symbole. Babis et ses élèves ont aussi investi la rue par la mise en place de modules en bois dans la rue. D’un côté, le module est un banc, permettant aux parents d’attendre leurs enfants, de s’asseoir, d’échanger. De l’autre, le module est un plan incliné permettant aux enfants de sauter, glisser.

Le journal de classe édité une fois par mois est imprimé dans la boutique d’un imprimeur voisin de l’école. Les élèves élaborent la maquette, traversent la rue et voient leur journal sortir des presses.

Le journal mensuel se retrouve alors affiché dans différents lieux du quartier : commerce, restaurant, bars…

La pratique de la correspondance participe aussi à l’échange entre le quartier et l’école. Il s’agit alors d’une correspondance entre les parents et les élèves pour participer à des actions qui ont lieu dans le quartier : pour exemple, cette sortie qui dans un parc du quartier ce dimanche 3 novembre. Il est primordial pour ses élèves, quasiment tous arrivés à l’école suite à la migration de leur famille pour rejoindre l’Europe, d’investir le quartier.

Ces enfants sont les principaux vecteurs d’intégration des réfugiés qui affluent par milliers en Grèce. Ils ont aujourd’hui à faire face aux politiques d’expulsion des squats dans lesquels ils étaient installés jusqu’alors. Ces enfants qui habitent le quartier depuis plusieurs années parfois, se retrouvent du jour au lendemain déplacés dans des camps parfois très loin d’Athènes. Ces élèves se retrouvent alors sans école !

Par son action militante et fort d’une énergie débordante, Babis donne à ses élèves, à ces enfants une place en tant qu’individus dans l’école, dans le quartier ! Ils deviennent alors acteurs de la vie de leur école et de leur quartier.

 

 

 

 

 

 

 

 

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