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Nouvel éducateur n°249

Une expérience de vie de classe aux richesses multiples

pendant le confinement : le journal.

« Invariant n° 21 L'enfant n'aime pas le travail de troupeau auquel l'individu doit se plier comme un robot. Il aime le travail individuel ou le travail d'équipe au sein d'une communauté coopérative. »

C. Freinet

Le contexte

Nous sommes trois enseignantes pratiquant la méthode naturelle depuis plusieurs années. Au moment du confinement, nous enseignions en CP/CE1 à l'école Célestin Freinet d’Hérouville saint Clair. Nous possédions les mêmes outils, quasiment le même emploi du temps, nous discutions de tous nos projets… Bref, nous travaillions coopérativement. Cela nous a semblé une évidence de poursuivre et de proposer aux parents des emplois du temps, messages et propositions de travail toujours signés de nous trois. Ainsi tous les CP/CE1 ont travaillé de la même façon et les familles étaient rassurées durant cette période inédite.

 

La mise en route du journal

 

Dès le premier week-end de confinement, nous avons proposé un emploi du temps qui ressemblait beaucoup à notre emploi du temps quotidien de classe auquel les enfants et leurs parents étaient habitués. Celui-ci était accompagné d'un petit message à destination des enfants et de leurs familles que nous voulions très rassurant, encourageant à produire, créer et proposer aussi librement. Les enfants se sont appropriés cet emploi du temps sans aucune difficulté parce qu’ils le connaissaient déjà et il a guidé les familles qui en avaient besoin.

 

Ainsi nous nous sommes appuyées sur les premiers retours de créations d'enfants pour mettre en page les premiers journaux qui ont inspiré les autres enfants. Nos objectifs étaient de favoriser l’échange, la communication, la création et la coopération au sein de nos groupes-classes même si nous étions tous confinés et de prolonger la relation école-famille que nous avions déjà dans nos classes. Le journal nous a semblé un excellent média pour y parvenir. Nos premiers journaux n’avaient que 2 ou 3 pages, puis, nous avons eu de nombreux textes libres, quoi de neuf, créations libres, recherches et nos journaux se sont très vite étoffés.

 

Notre démarche

 

Grâce au cadre régulier proposé à travers un emploi du temps ritualisé similaire à celui déjà en place dans nos classes, les familles et les enfants se sont rapidement investis dans cet échange.

Les propositions de travail choisies permettaient aux parents et enfants de partager des moments en famille : recettes de cuisines, jeux de société, de cartes ou de dés pour la numération et le calcul, bricolage… Cela laissait la place à l’épanouissement du lien parent/enfant. De nombreuses familles ont témoigné du plaisir à s’inspirer de moments quotidiens et conviviaux pour travailler comme la cuisine, l’observation de son environnement proche, etc…

Il nous a semblé primordial d’accompagner cet emploi du temps et ces propositions de travail par un message clair, simple, rassurant adressé à ces parents qui du jour au lendemain ont dû faire classe à la maison et devaient être guidés. Nous insistions beaucoup sur la liberté de suivre ou pas nos propositions, de se les approprier ou de les contourner. Chaque enfant était considéré dans son individualité comme en classe mais aussi chaque parent. Chacun à son rythme, chacun avec son quotidien était pris en compte et jamais jugé.

 

Tous les dimanches soirs, nous envoyions une proposition d’emploi du temps pour la semaine suivante accompagnée de propositions d’activités dans tous les domaines et de fiches conseils adressées aux parents pour aider à travailler la lecture, l’écriture, la copie, l’étude de la langue, la numération, les opérations avec les outils à leur disposition tels que le porte-vues de lecture (nous pratiquons la méthode naturelle écriture-lecture à partir des textes des enfants) et celui de mathématiques. Nous avons aussi rédigé des fiches d’idées et suggestions pour appréhender les mathématiques, la lecture, l’EPS, les sciences, etc… dans leur quotidien et leur lieu de vie. Nous avons gardé à l’esprit qu’aucun parent n’a vocation à devenir enseignant du jour au lendemain.

 

Afin de favoriser une vie collective de classe, nous avons commencé par proposer un premier défi mathématique en plus des activités à l’emploi du temps. Il s’agissait de construire librement une tour et de la mesurer. Les enfants ont fait preuve de beaucoup d’imagination et d’astuce. Ils ont réalisé des tours de kaplas bien sûr mais aussi des tours de coussins, de crêpes, de chaises, de peluches, de livres…Chacun a mesuré sa tour et nous avons pu poursuivre en prolongeant sur des activités variées de mesure, comparaison, calcul, numération, transformation, invention et résolution de problèmes…

 

Régulièrement, de nouveaux défis étaient lancés soit par nous soit par les enfants. Ils pouvaient être mathématiques, poétiques ou bien scientifiques. Cela a permis aux enfants un partage d’expériences, de conserver un esprit collectif même à distance, de se motiver et d’entretenir une envie d’apprendre et de s’investir.

 

Notre priorité sur cette période insécurisante était de garder un accompagnement apaisé et ouvert à l’aide d’activités qui invitaient à penser, réfléchir, créer, s’exprimer, chercher, mettre en œuvre, se poser des questions, obtenir des réponses et partager son résultat. Le journal a été notre outil afin de valoriser et partager le travail de chaque élève.

 

« C’est un réel plus : maintien d’une dynamique de groupe classe, lien avec les camarades. » témoigne une maman.

 

Journal et méthode naturelle

 

En méthode naturelle, les élèves développent leur autonomie, leur capacité à réfléchir, à s’exprimer et s’approprient leurs apprentissages et leur classe qui est lieu de micro-société. La situation inédite de confinement nous a permis d’apprécier plus encore l’autonomie et l’individualité de nos élèves et le journal a rendu possible de continuer à apprendre tout en ayant une existence sociale.

 

Les parents comme les enfants ont beaucoup participé et apprécié ce lien. Ils ont mieux compris comment la méthode naturelle s'inspire de ce que les enfants vivent, pensent, créent et que les situations concrètes en lien avec leur vécu permettent tous les apprentissages. Ils ont très vite trouvé des idées et aidé leurs enfants à en trouver à partir de chaque journal. C'était un média très inspirant.

 

Une maman raconte que le journal a permis une « poursuite des apprentissages selon la méthode de l’école. »

 

« Nous donnions un autre sens aux travaux du quotidien, un échange constructif pour l’adulte et l’enfant. », témoigne un autre parent.

 

Le journal était très attendu et les familles prenaient grand plaisir à le découvrir et le lire. Chacun y puisait ce qui l’intéressait mais aussi prenait des nouvelles des autres. Les enfants travaillaient clairement dans l’objectif de créer, réaliser pour partager, rentrer en communication avec les autres.

 

« Les journaux de confinement nous ont permis de garder le contact avec la classe, de partager nos activités et d'en découvrir d'autres. »

 

« Le journal était la bonne nouvelle de la semaine ! »

 

Les familles qui participaient le moins, nous les contactions individuellement pour leur proposer des idées ou simplement discuter. Du coup, chaque enfant apparaît au moins une fois dans un des journaux.

 

Au fur et à mesure du retour en classe, nous avons continué les journaux pour maintenir le lien collectif de la vie de classe entre les enfants en présentiel et ceux en distanciel et également pour conserver la relation d’une classe ouverte aux parents. En effet, la distance qui parfois séparait l’école de la maison a été balayée par les circonstances exceptionnelles du confinement et le journal est devenu une école ouverte sur la vie puisqu’il s’en inspirait.

 

Retour sur cette expérience

 

Avant le confinement, nous n’avions pas mis en place de journal dans nos classes. Pourtant les familles et les élèves avaient déjà une habitude de valorisation du travail à travers la méthode naturelle d’écriture-lecture axée sur le pourquoi lire, pourquoi, pour qui écrire, la création de textes libres et aussi par le biais des recherches, des quoi de neuf et des présentations.

 

Le journal a été le vecteur de communication et d’échange entre enseignants et parents, entre nous et nos élèves et surtout entre eux. Outre la communication, il a offert à chacun la possibilité et le choix de s’exprimer, de donner libre cours à son autonomie, sa créativité, sa réflexion…Chacun s’est découvert sous le regard indirect de l’autre. Découvrir l’autre mais aussi se découvrir face à l’autre.

 

« Le journal a permis au groupe classe de continuer à exister pendant cette période d’isolement, et a stimulé mon fils, qui a eu plusieurs fois envie de répondre à des observations ou des questions posées, de réaliser à son tour des travaux partagés. La classe est restée ainsi vivante, reliée et stimulante. C’était pour nous un outil de lien et de travail absolument précieux ! »

 

Il a pallié au manque dû à l’absence physique de l’autre, maintenu le lien collectif et encouragé l’esprit coopératif de la classe. Il a été une source de motivation lorsque certains s’essoufflaient dans la solitude du confinement. Nous avons aussi lancé des défis adaptés au matériel qu'ils pouvaient trouver chez eux pour faire des maths, des créations, des textes libres, des quoi de neuf, des créations artistiques libres...

 

« Mon enfant a utilisé les travaux de ses camarades ultérieurement. Par exemple, plus d'un mois après le défi "tour", il a fait une tour en utilisant toutes les planchettes Kapla disponibles dans la maison, de même pour le défi "paille volante". Il répondait oralement aux questions posées et il était très content de découvrir les activités de ses camarades. »

 

Pour nous enseignantes il a renforcé le lien école/enfant/parent. Nous aussi nous jouions le jeu de la transparence, nous dévoilions notre pédagogie aux parents et nous les sollicitions comme partenaires.

Surtout, nous avons tenu compte du rythme de chacun, la participation de chacun et nous avons accepté que les parents s’organisent comme ils le pouvaient et le voulaient. Il ne s’agissait plus seulement de nous adapter au rythme de chacun de nos élèves mais aussi à celui de toute la famille. Tout comme ces familles nous faisaient confiance, c’était à notre tour de leur faire confiance.

« Dans cette période d’isolement subie et soudaine, voir ainsi les copains et leurs travaux donnaient le sourire à D. qui s’est trouvé quelque peu livré à lui-même et déconnecté. Les obstacles ont été le manque de temps (télétravail à 100%) et l’absence d’imprimante. Je pensais que les travaux des copains allaient le challenger mais il n’en était rien… En revanche, quelle fierté de voir ses réalisations publiées dans le journal ! »

Notre engagement pédagogique en méthode naturelle s’est vu légitimé par cette expérience parce que plus compréhensible par les parents. Ce climat de confiance mutuel a continué après le retour en classe et les relations avec les familles étaient plus fortes et sincères. Après tout, nous avions traversé une épreuve tous ensembles.

Seules six familles sur les trois classes ont donné peu de nouvelles. Ces familles ont fait le choix d’utiliser d’autres outils de travail pour leurs enfants durant cette période éprouvante. Nous l’avons accepté parce que la priorité à nos yeux, c’était que chaque famille conserve une liberté qui favorisait le maintien d’un climat serein dans le cadre familial et une relation apaisée avec l’école.

Bien sûr, tout le monde n'a pas pu imprimer les journaux mais chaque famille pouvait les visionner sur ordinateur, tablette ou téléphone.

 

« Les obstacles ont été principalement liés à la lecture sur l'ordinateur, avec les deux petits frères qui essayaient de toucher le clavier, car les cartouches d'encre étaient réquisitionnées pour imprimer les livrets de lecture. »

 

 

« Le journal de la classe a été un guide pour démarrer nos temps de travail avec mon enfant. Nous le lisions à chaque fois sans pouvoir l'imprimer mais nous le regardions ensemble en notant les questions posées par l'enseignante dedans et en notant les envies de mon enfant au moment de cette lecture. Ensuite, dans la semaine, ça nous permettait de revenir sur nos notes sans allumer à chaque fois l'ordinateur mais les jours où la motivation était moindre, nous pouvions le relire car les photos et les réalisations des autres étaient stimulantes pour mon enfant. De voir que la copine avait réalisé ça donnait envie d'imiter ou de faire différemment. 

De voir sa réalisation dans le journal d'après a été stimulant aussi même s’il a fallu expliquer que tout ce que nous envoyions n'allait pas forcément apparaître dans le journal, qu'il fallait de la place pour tous. Il y a eu quelques déceptions quand un exposé travaillé plus longuement n'a pas été dans le journal mais il est normal de vivre des déceptions »

 

« Un grand plus ! Nous n’y avons pas trouvé d’obstacles, il nous a permis de garder un lien avec tous les enfants de la classe et les institutrices, il nous a motivé à : travailler, imaginer, proposer, partager, expérimenter … surtout pour les parents n’ayant pas trop la fibre artistique et imaginatif ,3 mois de confinement c’est long, sans le journal, notre travail se serait très vite essoufflé et n’aurait pas été aussi ludique et constructif ! Les enfants ont aussi été très fiers de voir leur travail sur les journaux et partagé aux copains ! Un grand merci aux institutrices de l’avoir mis en place ! »

 

 

Au retour en classe, nous les avons imprimés pour chacun et relus avec un grand plaisir. Nous les avons utilisés pour faire le lien entre cette période d’isolement et ce moment de retrouvailles un peu particulier. Ils nous ont également procuré de nouvelles pistes de travail et des envies d’approfondir les créations partagées. C’était un support qui permettait de poursuivre le travail entamé en classe.

La liberté et l’autonomie acquises à travers le mode de travail proposé lors du confinement ont favorisé la poursuite du journal de classe et enrichi le climat de partage et de motivation au sein de nos classes. Nous avons continué jusqu’à la fin de l’année scolaire à réaliser et envoyer des journaux de classe. Cela a entre autres permis à certains enfants qui connaissaient des difficultés de reprendre goût au travail de classe à travers la motivation du partage et de faire revenir de plus en plus d’enfants en classe. Surtout cela nous a permis de conserver la proximité avec les parents en témoignant de la vie de la classe au-delà des récits des enfants. Ce bénéfice est sûrement le plus essentiel. Etonnamment, ce sont les familles qui étaient les plus discrètes avant le confinement qui se sont rapprochées le plus de nous lors de cette période.

« Les avoir en notre possession nous permettra de les lire et relire à volonté pendant les vacances et de continuer à s’en inspirer encore et encore ! », témoigne une famille.

 

Bien entendu il serait illusoire de croire que le journal seul nous a permis de maintenir une relation et une communication avec les familles et les élèves. Nous avons dû régulièrement échanger avec toutes nos familles. Nous étions très disponibles. Pour ceux qui n'avaient pas de matériel numérique ou ne savaient pas s'en servir, nous avons partagé nos coordonnées téléphoniques. Ainsi ils pouvaient nous envoyer des photos de réalisations à partir de leur téléphone. Nous faisions lire régulièrement à voix haute par téléphone ou vidéo. Nous sollicitions plus particulièrement les familles dont nous avions peu de nouvelles.

A chaque réception de réalisations, de propositions, de créations, il était essentiel de répondre individuellement à chaque enfant en le remerciant, en l’encourageant et le valorisant et en posant d’éventuelles questions pour affiner le travail.

Le journal n’était pas qu’un support de communication, il était aussi conçu comme outil de travail. A partir des créations des élèves, nous proposions des exercices, des recherches, nous prolongions les propositions par des pistes de travail dans tous les domaines. S’appuyer sur les travaux et le vécu des enfants pour continuer les apprentissages étaient essentiels à nos yeux. Malgré la distance due au confinement nous avons maintenu une proximité avec les familles mais aussi avec nos valeurs pédagogiques à travers cette pratique. Cela nous a demandé beaucoup de temps et de disponibilité mais la richesse et le plaisir issus de cette pratique en valait vraiment la peine !

En plus du journal de classe, nous avons utilisé le Jmag. Ce magazine avec ses fiches pratiques, ses BD, ses recherches a été un vrai déclencheur de créations. Nous envoyions régulièrement des bandes dessinées à lire et des fiches pour faire seul. Bien que nos classes y soient abonnées, nous ne trouvions pas toujours le temps de les utiliser en classe. La distance et le confinement nous ont donné envie de l’exploiter et nous avons pu éprouver la qualité et la diversité de ce magazine.

Même si le journal était un outil vivant qui nous a permis de poursuivre notre enseignement en méthode naturelle au maximum, nous avons aussi constaté une nécessité de varier notre pratique pour éviter un essoufflement et pallier à l’isolement. Au bout de deux mois de confinement, nous songions à faire évoluer notre pratique pédagogique. En effet, la communication et le partage à travers le numérique ou le papier ne suffisait plus et les enfants ressentaient un besoin de se voir, de parler en direct avec l’autre et avec la classe. Entendre nos voix, rire ensembles, discuter en direct nous manquaient à tous de plus en plus.

Si le retour en classe n’avait pas eu lieu, nous aurions proposé des moments conviviaux en temps réel. Nous aurions repris d’abord les réunions de coopérative qui manquaient aux élèves et sans doute proposé des moments d’échanges et de travail en petits groupes à l’aide d’outils de classe virtuelle.

 

Pour conclure

 

Cette expérience de partage, de communication et d’échange à travers les journaux nous a donné envie d’instaurer un journal avec ou sans confinement dans nos nouvelles classes. Nous ne savons pas encore exactement à quel rythme ni avec quel contenu mais nous sommes motivées à continuer d’utiliser ce support découvert par la force des événements convaincues de la richesse et la multiplicité des bienfaits sur nous, sur les élèves et sur les familles.

 

Nous tenons à remercier l’équipe du Jmag parce qu’avec ces multiples fiches, ce magazine a été une source d’inspiration, de partage qui nous a permis de faire vivre notre emploi du temps hebdomadaire, de relancer les recherches des enfants, leur créativité et leur autonomie.

 

Nous avons vécu une belle expérience de vie et malgré ses limites, le journal aura été une découverte qui a pris tout son sens. Sa richesse est telle qu’il continuera à marquer notre pratique pédagogique où communication, partage, création, autonomie et expression sont essentiels.

 

 

 

Claude Le Loarer, Marina Porée et Julie Müh

 

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