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logo ressource btn Exclus du Quart-Monde : les difficultés d'éducation

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Septembre 1997

Les exclus du Quart-monde* en France : pourquoi dès l’école, les enfants du Quart-Monde sont défavorisés, et exposés à leur tour à l’engrenage de la grande pauvreté.

"Les deux tiers des pauvres du monde sont des enfants" Joseph Wresinski, 1966

L’éducation familiale : gagne ton pain d’abord !

L'ignorance préoccupe moins les parents que la maladie et il n'est pas rare de voir tous les enfants rester au lit quand il fait froid au lieu d'aller à l'école.
On manque la classe aussi pour accompagner le père à la biffe1, pour aller cueillir des jonquilles au printemps, ou pour surveiller les plus petits si la mère est malade. En Quart-Monde, bien que de plus en plus on se rende compte de la nécessité de l'instruction, on n'accorde pas assez d'importance à une école qui "ne fait pas réussir".

* Quart-Monde : pour définir ce mot, voir
Les exclus du Quart-Monde en France

 

 

 

1- Faire la biffe: récupérer dans les poubelles, les décharges

J'étais soutien de famille à quatre ans

Nous avions faim et moi le cadet, je devais participer aux efforts de survie de la famille.(…) J'avais quatre ans et c'était moi qui conduisais la chèvre vers les bas prés. Un jour, par pitié, une religieuse me proposa de servir la messe chaque matin.
Pouvais-je refuser une offre d'embauche, car c'était bien d'embauche qu'il s'agissait pour moi? En répondant à la messe, j'aurais droit chaque matin à un grand bol de café au lait, avec du pain, de la confiture et, les jours de fête, du beurre. En plus, on me donnerait 2 francs par semaine.
Ce sont ces 2 francs qui m'ont décidé. Chaque matin, pendant près de 11 années, qu'il vente ou qu'il pleuve, j'allai servir la messe pour que 5 centimes soient donnés à maman. (…)
Aujourd'hui, comme toujours, l'enfant pauvre n'a pas d'enfance. Les responsabilités lui viennent dès qu'il tient debout sur ses jambes.

Joseph Wresinski

Malgré toutes les privations et les responsabilités qui pèsent sur les enfants des exclus, c'est lorsqu'ils sont encore au foyer qu'ils sont le moins malheureux. Dès qu'ils pénètrent dans une école, ils sont confrontés à des exigences, ils découvrent leur appartenance à un milieu considéré comme déshonorant, ils entendent mal juger leurs parents, ils se comparent aux autres et souffrent de leur infériorité.     

Peur d'être jugé par l’école

L'école attend d'un enfant de 6 ans qu'il soit capable d'un minimum d'autonomie, d'obéissance, et qu'il soit propre. Il doit posséder un certain vocabulaire pour apprendre à lire, et être familiarisé avec les objets courants.
Or l'enfant des cités défavorisées connaît mal certaines choses élémentaires de la vie quotidienne. Il est perturbé par les problèmes qui sont ceux de ses parents (logement, argent...) et essaie d'attirer l'attention sur lui en lançant des coups de poings ou des gros mots. Ses camarades de classe ne comprennent pas que c'est un appel au secours. Il sera peut-être tenu à l'écart des jeux et conversations.
Pour les familles du Quart-Monde, l'école reste un lieu privilégié d'une promotion sociale mais génère également des réticences et des inquiétudes. Rares sont les personnes qui vont spontanément vers les enseignants ; elles restent à l'écart des sorties de classe, et sont absentes des réunions de parents d'élèves.
Septembre 1996
"La rentrée, ça m'a toujours fait peur", explique Jocelyne, 26 ans, mère de 3 enfants. "Cette année, c'est encore pire, car ma plus grande rentre en CP. C'est là qu'on apprend à lire et à écrire. C'est difficile, il faudra l'aider. Et moi, je ne pourrai pas".
Cette jeune femme, qui vit en région parisienne avec pour seule ressource le RMI, éprouve vis-à-vis de l'école une réticence : celle que suscite encore son propre passé scolaire, fait d'échecs successifs, à laquelle s'ajoute la crainte d'être perçue comme une "personne à part", voire une incapable, par le corps enseignant.
La perspective d'une simple discussion parent-enseignant prend une tout autre dimension et devient vite angoissante si l'on y voit une sorte d'examen. Rencontrer l'instituteur ou le professeur, c'est devoir s'exprimer, se soumettre au jugement d'un individu qui vit dans un "autre monde". Et, dans bien des cas, c'est aller au devant des critiques que génèrent les résultats de l'élève.

MGEN septembre 1996

 

Dialogue entre deux institutrices (1991) :

"- Vous avez vu le journal ? Le Secours Populaire a distribué des vêtements aux Mariest. Et ils les ont revendus ! Avec l'argent, la mère a acheté des jupes neuves pour ses filles !
- Comme si les habits d'occasion n'étaient pas assez bons pour eux !
"
Remarque : si scandale il y a, n'est-ce pas le fait que les enfants de cette famille nombreuse ont honte d'être habillés avec des vêtements déjà portés, démodés? Ils souffrent de ne jamais pouvoir choisir des habits à leur goût et à leur taille...
L'habillement est la seule manière de rejoindre la normalité, de ne pas se sentir exclu par le regard de l'autre. Les gens qui viennent aux Restos font preuve d'ingéniosité pour être bien vêtus.    

Roger F., restos du coeur, 1997

 

Interview : enseigner en zone défavorisée    

1997- Coline - 38 ans - institutrice

Question    - Vous avez quitté [l'école de la cité] car vous êtes tombée malade : regrettez-vous d'avoir fait cette expérience ?
Coline.    - Oui !  Je n'étais pas assez solide, j'ai trop investi, je me suis trop passionnée. On ne peut pas y rester longtemps. On ne sait jamais ce que les enfants sont capables de faire.
Question    - Et la violence à l'école ?
Coline    - Les enfants sont en permanence très grossiers entre eux, mais pas avec les enseignants. Ils ont de très gros soucis, des soucis d'adultes et sont très fortement perturbés par les problèmes familiaux qu'on étale devant eux à la maison. Alors, tout à coup, dans la classe, il y en a un qui "éclate" et lance à son voisin : "Je vais te bouliner2". Un autre prend l'idée d'escalader le tableau pour attirer l'attention...
Question    - Avez-vous relevé des cas de maltraitance ?
Coline    - Oui, mais ces cas sont rares3. Il y en a parfois un ou deux par classe qui reçoivent des volées à coups de ceinture. Si on signale l'affaire on s'expose à la vengeance des parents.
Si on ne la signale pas on risque les sanctions de l'administration. Dans la plupart des cas les services sociaux mettent longtemps à réagir.

Question    - Il y a vingt ans on parlait de la malpropreté de ces enfants.
Coline    - La malpropreté persiste, mais ce sont des cas isolés. L'an dernier, une élève d'origine étrangère portait des vêtements crasseux, elle sentait mauvais. Je la prends à part et lui explique que demain elle doit se changer et venir avec des habits propres. Le lendemain, elle arrive gonflée comme un ballon : elle avait 2 blousons et 2 pantalons, le propre enfilé sur le sale ! Elle m'a dit que chez elle on ne se déshabille pas ; on dort tout habillé sur un matelas. Elle ne comprend pas les mots "draps" et "pyjama". 50% des familles ne lavent que le linge de corps. Les jeans, les pull-over etc sont jetés et on va en demander d'autres au bureau de bienfaisance.

Question    - Avez-vous une observation à formuler ?
Coline    - Que les parents travaillent ! En échange du R.M.I. il faudrait exiger des efforts! Balayer les halls et les escaliers des immeuble, entretenir les espaces verts, nettoyer les poubelles, ramasser les papiers et les sacs en plastique sur l'aire de jeux, aider les enfants à traverser la rue à la sortie de l'école, repeindre les portes d'entrée, surveiller la cour de récré pour qu'il n'y ait pas de bagarre. Imaginez le profil de la classe quand deux papas seulement travaillent : les enfants eux aussi refusent toutes les contraintes: se lever, obéir, arriver à l'heure...

2- bouliner : lancer une boule métallique en plein visage

3-remarque : quand cela se passe dans une cité, les medias en "rajoutent"

 

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Bibliothèque de rue :
carnet de bord d'une animatrice

Mars 1995. J'arrive à la Cité.
Sur l'aire de jeux, une quizaine d'enfants attendent "les dames des livres". Comme il n'y a pas classe le mercredi après-midi, elles regroupent les enfants qui sont dans la rue et leur apportent des livres : c'est ce qu'on appelle la Bibliothèque de rue. Les "dames des livres" arrivent avec une énorme valise de livres, sur roulettes. Il y a toujours des volontaires, garçons et filles, pour pousser.
Les livres sont déposés sur une grande toile étalée sur le sol. Les enfants  (de 9 à 12 ans) choisissent eux-mêmes l'ouvrage qui les intéresse et s'assoient sur un pliant pour le lire Les plus petits, les analphabètes et les étrangers s'installent sur un banc et la "dame" leur lit le livre qu'ils ont choisi ; en général : conte de fées, aventures, histoires d'animaux (certains prennent le même livre tous les mercredis, c'est "leur" livre, et ils connaissent le récit par cœur.). On explique aux enfants les mots qu'ils ne comprennent pas, on leur demande de raconter ce qu'ils ont lu et de le commenter.
Quand l'attention se relâche, on passe à une autre activité : dessin, peinture. Ils illustrent ce qu'ils ont lu ou s'expriment en liberté avec les crayons-feutres .
Avec les "dames des livres", les enfants sont polis, serviables, respectueux. Mais entre eux, dès qu'il y a une dispute au sujet d'un crayon ou d'un album, les mots sont grossiers, voire orduriers.
      

Septembre 1995. Nous préparons une fête.
Une marionnettiste nous aide à monter un spectacle dont l'action se passe dans le Quart-Monde. Les enfants ont du mal à fixer leur attention. Ils ne peuvent pas dire le texte.  On leur confie uniquement les manipulations.
Le grand jour arrive : ils jouent comme des professionnels dans la galerie marchande devant une quarantaine de gamins de la Cité et quelques rares parents.
On filme. Quelques mois plus tard, on passe la cassette sur le seul magnétoscope du "bloc", chez les Fernandez, dont les deux filles ont tenu un rôle dans le spectacle. Stupéfaction !
Mme Fernandez a invité les cousins, les oncles, les tantes, les voisins de palier. Rayonnante de fierté, elle inviterait tout l'immeuble si elle pouvait. Pensez donc ! Edalia et Arminda ont réussi quelque chose.
Toute la famille est valorisée.
Le drame du Quart-Monde, c'est d'être sous-estimé.

Madeleine, animatrice. Cité Balzac, Saint-Brieuc

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La bibliothèque de rue de la cité Balzac à Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor).
Les plus grands lisent seuls

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Après la lecture, la peinture.

 

Source : 
BT2 N11 "Les exclus du Quart-Monde en France" (1997)
Crédit iconographique : 
Photo 1 Jackie Minaud, photos 2 et 3 Madeleine Renault