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logo ressource btn Exclus du Quart-monde : face aux Institutions sociales

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Septembre 1997

Quels sont le rôle et le pouvoir des Institutions et des travailleurs sociaux auprès des exclus du Quart-monde* en France? Que reprochent certains aux travailleurs sociaux? Qu'en attendent-ils?

Les travailleurs sociaux

Pour tenir, il faut un minimum d'équilibre personnel, pour avoir le recul nécessaire - et ne pas se laisser envahir par nos émotions.

* Quart-Monde : pour définir ce mot, voir
Les exclus du Quart-Monde en France

 

 Le métier d'éducatrice

Sylvie, éducatrice à la protection judiciaire de la jeunesse à Mantes-la-Jolie (Yvelines)
Nous sommes mandatés par les juges pour enfants pour suivre les mineurs en difficulté, soit dans le cadre de la protection de l'enfance, soit dans le cadre pénal, pour ceux qui ont commis des délits. Dire que ce métier est pour moi une vocation, non. Je suis payée, j'ai des horaires, des congés, et c'est bien ainsi.
Pour tenir, il faut un minimum d'équilibre personnel, pour avoir le recul nécessaire et ne pas se laisser envahir par nos émotions. Chaque éducateur suit en moyenne vingt-cinq dossiers à la fois. C'est à dire vingt-cinq enfants.
Par exemple, un gamin de 15 ans, déscolarisé, dont le père est absent, qui se trouve sous le régime de la liberté surveillée après des vols avec violence. Je le convoque et lui explique qu'on devra se voir régulièrement, que je devrais rendre un rapport au juge sur lui dans les six mois, temps pendant lequel, ensemble, nous allons devoir essayer de trouver une solution adaptée à ses difficultés.(...)
On entend souvent des adultes dire : "J'ai été placé à la Ddass" ; ils ont l'impression d'avoir été les jouets de gens qui ont décidé pour eux. Aujourd'hui, le "placement " est pour nous le dernier recours : notre but est d'abord de rétablir la cellule familiale quand c'est possible.
Dans le passé, quand on retirait des enfants de leur famille, on pensait que les parents étaient de mauvais parents Peut-être étions-nous imbus de notre pouvoir. Un jour, je m'en souviendrai toute ma vie, j'ai frappé à la porte d'une famille sans m'être annoncée - il n'y avait pas le téléphone. J'ai dit : « Bonjour, je viens de la part du juge." Je pensais que j'étais quelqu'un d'important. "Le juge, je l'encule", m'a-t-il été répondu, et j'ai pris la porte sur la figure.

Télérama 30-4-97

Les droits sociaux des exclus : théorie et pratique

"Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille".

Extrait de l'article 25 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée en 1948 à Paris

Victime d'une administration mal informée et de règles manquant de souplesse, le Quart-Monde se trouve exclu de la plupart des secours auxquels il pourrait prétendre. De tout temps, la société a eu, face aux défavorisés, une attitude d'assistance ou de répression. Par exemple, Louis XIV envoya les vagabonds aux galères.

L'action sociale est conçue pour un dépannage de gens momentanément dans le besoin : elle soulage la misère mais ne la détruit pas et ce qui est plus grave, elle ne va pas toujours aux plus défavorisés.

Les assistantes sociales sont souvent surchargées et les organismes qui les emploient ne les encouragent pas à se consacrer aux familles les plus démunies. Sans formation spéciale en la matière, elles se tournent vers les foyers où leurs services porteront rapidement des fruits.

Les colonies de vacances s'adressent en général à des enfants d'un niveau social plus élevé et les enfants des pauvres s'y intègrent difficilement. D'autre part les démarches préalables semblent trop compliquées aux parents.

Les consultations médicales gratuites n'attirent que ceux qui peuvent se déplacer et ont la capacité d'exposer leurs problèmes.

Pour utiliser les équipements sociaux on doit avoir un niveau suffisant pour faire face aux formalités et il faut aussi correspondre aux normes imposées.
Par exemple pour accéder aux HLM, il faut répondre à certains critères : minimum de revenus, dimensions de la famille (il y a peu de F6 ou F7), enquête de sociabilité.
Le logement en fait n'est pas un droit mais une récompense : il faut le mériter, il faut être "un bon pauvre", sinon la famille est condamnée à l'errance, à la dislocation, ou à l'habitat de fortune.

En ce qui concerne les avantages sociaux du chef de famille, on imagine à quelle situation embrouillée on arrive devant des problèmes d'allocations familiales et de sécurité sociale quand, dans un foyer, il y a des enfants de plusieurs pères, l'instabilité conjugale étant une des conséquences de la misère.
Bien sûr, une commission spéciale peut intervenir dans les cas exceptionnels mais elle ne peut traiter tous les cas en suspens. Et elle ordonne des investigations et des inspections minutieuses qui laissent les parents profondément humiliés.     

C'est alors que les travailleurs sociaux1 sont rejetés, haïs par les familles qui ne voient en eux qu'un agent de pouvoir et de répression.
Ainsi, la société considère les plus défavorisés cas par cas et procède à "l'écrémage" des plus dynamiques, les appels à l'aide reçoivent des réponses répressives comme les expulsions, les saisies, les placements d'enfants.

De notre système sont exclus ceux qui auraient le plus besoin de notre solidarité.    


1- 300000 travailleurs sociaux en France, dont 37000 assistantes sociales et 42000 éducateurs. Source : Telerama 30-4-97

 

 

 

Le placement des enfants

"Chez moi, on est 7 enfants, plus Maroussia, l'aînée. Mais depuis qu'elle a été placée, on ne la voit plus. Ça me fait peine".                       

Jean-Bernard, 11 ans

Madame D. a 6 enfants placés dans 5 familles nourricières différentes. Elle a le droit de voir ses enfants ; seulement voilà: la D.A.S.S.  lui acccorde un seul jour de visite par mois et le trajet entre les différentes maisons de placement dépasse 120km ! On imagine facilement quelle capacité extraordinaire d'organisation cela suppose pour faire coïncider les circuits et les horaires des cars. Cela suppose aussi que le budget familial permette de payer le prix du voyage. C'est ainsi que Monsieur V. fait 600 km en autostop et passe 2 nuits dehors pour aller voir ses enfants placés (il se voit d'ailleurs reprocher ses vêtements froissés et ses souliers boueux en arrivant).

Que dit-on de ces parents ? "Ils ne savent pas élever leurs enfants".
L'enfant est la seule richesse du Quart-Monde. Or un placement signifie qu'on est "mauvais père" ou "mauvaise mère". Le jugement du tribunal que reçoivent les parents noircit au maximum la situation. Il est fréquent de lire "mère incapable... parents irrécupérables".
Comment dans ces conditions peuvent-ils affronter les nourriciers? Ils sont brisés par la honte.

 

Que penser des parents nourriciers qui se font appeler papa et maman ?
M. F. de X. va voir son enfant placé dans une famille.
"Voilà ton papa de X. qui vient te voir". Phrase anodine en soi qui lance une véritable gifle à ce père qui peut seulement crier qu'il est le seul et unique père de l'enfant.
Comment ces parents démunis peuvent-ils rivaliser avec le confort matériel que la famille nourricière offre à leur enfant ?
Mme M. vient offrir à François pour Noël une petite voiture en plastique achetée avec ses maigres économies. François délaisse immédiatement ce jouet ridicule pour s'amuser avec un jeu électronique que les parents nourriciers ont offert.
Tant d'humiliation crée des conflits au sein du couple : l'homme et la femme s'accusent, rejettent l'un sur l'autre la responsabilité de la situation.
Petit à petit, l'enfant se détache de cette maman mal vêtue qui vient troubler l'organisation de la maison. "Mes enfants sont heureux sans moi"... "Il ne me connaît plus" diront les parents en tentant d'expliquer que "la nourrice lui monte la tête". Mais au fond ils savent bien que quelque chose est cassé. Cette pauvre maman sait bien qu'elle doit jouer avec son Pierrot de 3 ans pour n'être pas "l'étrangère" mais elle reste là, debout, figée sous le regard gêné (qui trop souvent la juge) de la nouvelle maman qui lui vole son enfant.

Et puis qu'est-ce qu'un quart d'heure ou une heure tous les 15 jours ou tous les mois ? A quoi bon déployer des efforts sans nom pour capter un regard, un sourire, puisqu'il faudra tout recommencer à la prochaine visite et que la partie est perdue d'avance ?
Pour dire leur amour ils vont crier, se rebeller, accuser, dans un langage qui ne fera qu'aggraver la situation. On les dira violents et on prendra de multiples précautions pour les visites qu'on menace de supprimer. Mais plus nombreux sont ceux qui se réfugient dans un silence désespéré.
Voilà tout ce qu'on ne dit pas quand on juge à la légère des parents qui ne vont pas voir leurs enfants.

Monique, volontaire permanente à ATD-Quart-Monde

 

Un véritable enlèvement

Le 29 septembre dernier, madame Mersch attend ses enfants à la sortie de l'école, avec son bébé dans les bras.
Cinq minutes avant la sortie, un car de police arrive avec 6 policiers en uniforme, plus une voiture avec le commissaire. Le bébé est arraché des bras de la maman. Les 5 autres enfants, qui ont de 6 à 14 ans, sont emmenés de force. Tout s'est passé devant les camarades de classe et tous les autres parents qui attendaient.
Que ce placement soit ou non nécessaire, je refuse avec horreur que la police vienne à l'école. L'école est faite pour apprendre aux enfants, pas pour les prendre.

Communiqué par Monique volontaire permanente à ATD 1996

 
Source : 
BT2 N11 "Les exclus du Quart-Monde en France" (1997)