Ça y est, nous y sommes : l'Éduc'Freinet va publier désormais sur notre site tout neuf des articles tout neufs. N'hésitez pas à nous proposer des textes – expériences de classe, outils, réflexion... Nous vous proposerons aussi, dès la rentrée, des thématiques. Nous publierons les articles régulièrement. En voilà ici un avant-goût, qui montre la continuité du travail coopératif, des Journées d'étude 2025 au stage Grand Ouest de cet été. – L'équipe d'Éduc'Freinet
L'arpentage, pour construire une culture commune
Aude-Hélène Blécon, Éva Merhand, Marlène Pineau, Patricia Quinsac
La technique de l’arpentage est issue des cercles ouvriers : elle était pratiquée dès le XIXe siècle et a été réutilisée par l’éducation populaire. Pour des personnes qui ont un rapport très divers à la lecture et aux savoirs, l’arpentage permet la lecture d’ouvrages souvent théoriques et ardus qu’on s’approprie grâce au collectif. Il désacralise aussi l’objet livre, puisqu’il arrive que l’on se partage matériellement l’ouvrage en le déchirant en plusieurs parties.
Chaque personne fait avec ce qu’elle comprend, ce qu’elle retient, à son rythme. On s’appuie ensuite sur les savoirs des unes et des autres. La lecture collective ainsi constituée est nécessairement partiale et partielle, tout comme le serait une lecture individuelle. Elle ne s’apparente pas à un compte-rendu objectif, mais à un dialogue qui mêle la réflexion de l’auteur·e à celles des lecteur·es. L’arpentage fait s’exprimer les questionnements, les incompréhensions et élaborer des explications, des hypothèses.
L’arpentage, un espace de réflexion apaisé
Est venue également l’idée de mettre à profit les temps de rencontre du Mouvement Freinet pour initier une réflexion collective sur un sujet qui anime la liste de diffusion de façon souvent conflictuelle. Il y a là la volonté de proposer une alternative aux échanges de mails sur la question des rapports de domination tels qu’ils traversent la société, sur la façon dont la pédagogie Freinet peut s’emparer de cette question et y répondre. L’arpentage est un moyen pour réhabiliter l’expression des désaccords dans un espace et un moment choisis à cette fin. Un travail a été initié sur ce thème lors du congrès de Nanterre, prolongé à Précieux dans le cadre d’un atelier long (atelier mené par Magali Jacquemin et Arthur Serret du GD75). C’est la brochure produite suite à cet atelier qui constitue le matériau à arpenter lors de la rencontre fédérale de janvier. Cet écrit, semi-rédigé, est constitué d’une présentation de l’atelier et des échanges produits lors des trois séances de l’atelier long.
Lors de la rencontre fédérale, une vingtaine de personnes participent à cet arpentage.
Procédure de l’arpentage
La technique de l’arpentage, quelles que soient ces variantes, suit une procédure qui en garantit le déroulement et les effets. Il est donc toujours indispensable de veiller à la répartition du temps et de la parole en en confiant la responsabilité.
- découverte de la couverture et de la table des matières (5 mn). Cette étape a été utile pour situer le passage à lire dans l’intégralité de la brochure ;
- distribution de trois pages par personne - fabrication des groupes - lecture individuelle des trois pages en gardant en tête trois questions (30 mn) : qu’est-ce que je retiens (trois idées fortes ) ? Qu’est-ce qui me pose question, que je veux mettre en débat ? Qu’est-ce que j’emporte avec moi pour nourrir, changer ma pratique ?
La segmentation en lots de trois pages tient compte de la pagination et non de la densité de l’écrit : des participant.es remarquent immédiatement que la présence ou non d’images impacte le temps de lecture. Cet aléa sans gravité se régule grâce aux étapes suivantes.
- synthèse par groupe (10 mn) : chaque groupe choisit ses réponses à écrire sur des Post-its (de trois couleurs pour chacune des questions).
- restitution en deux temps :
Une personne de chaque groupe prend la parole, dans l’ordre du texte, pour rendre compte des idées fortes relevées en réponse à la question 1, sans les commenter (3 minutes par groupe)
Un temps d’échange et éventuellement de débat se déroule à l’aide des réponses à la question 2 (30 mn).
- bilan (10 mn). On peut y exprimer les réponses formulées à la question 3. Un avis sur la technique de l’arpentage est également possible : est-ce un outil permettant une construction collective de la pensée, y compris dans l’expression des désaccords ?
Un outil légitime pour élaborer une culture commune
À postériori, le moment d’échanges en petits groupes s’est révélé essentiel : c’est là que se sont posées les questions de compréhension. C’est là également qu’une signification ou un problème a été partagé et validé collectivement. Dans ce cadre plus sécure qu’en grand groupe s’est amorcée l’expression de réticences, voire de désaccords. S’exprime par exemple un refus de la forme semi-rédigée de l’écrit, ainsi qu’une réticence à l’égard de concepts complexes employés dans une énumération, sans contextualisation : « intersectionnalité, consubstantialité, etc. » (page 9 de la brochure).
La discussion s’avère peu contradictoire, essentiellement centrée sur des échanges de pratiques. Les rapports de domination sont évoqués de façon consensuelle, en tant que domaine d’apprentissage dans la classe, à la croisée entre pédagogie critique et pédagogie Freinet. La posture de l’enseignant.e est abordée, intriquée à la fois dans les relations qui tissent notre société et dans les situations d’apprentissage. Ce qui se dit durant cet échange :
« - À quel moment on conscientise ensemble comment la société et ses rapports de domination nous traversent ? Comment travailler là-dessus avec les élèves ?
- Il faut être à l’affût des occasions de travailler dans la classe sur les rapports de domination.
- Imposer de façon explicite une conviction peut être contreproductif : prendre au vol ce qui vient quand ça vient.
- Comment recréer le lien avec les familles, les intégrer à la réflexion sur les dominations ? Amener les familles à conscientiser les rapports de domination, est-ce se mettre en position de dominant·e ?
- Être en survigilance (sur son langage, sur son comportement) nous fait-il courir le risque de rater l’occasion de travail qui pourrait naitre dans la classe ?
- Il est nécessaire de distinguer rapport de domination et autorité : l’adulte, garant.e du cadre et des principes d’équité, incite à observer, questionner, partager l’organisation du travail : par exemple, la répartition de la parole dans les temps collectifs.
- Le texte libre, comme toute expression personnelle, révèle des représentations sociétales. L’écriture est un espace où mettre les dominations en question. Il est possible de travailler la réception des textes, leur analyse, de permettre une aide collective en tenant compte de cette dimension. »
Des désaccords se sont donc exprimés plus librement lors des échanges en petits groupes qu’en grand groupe. D’où vient cette retenue dans ce groupe d’une vingtaine de personnes qui se connaissent pourtant bien ? D’une crainte de débattre, de perdre pied dans un échange où nous nous représentons, malgré notre proximité, la pensée autre comme une pensée adverse ? D’une réticence à lui céder une victoire aussi provisoire qu’erronée parce que sa rhétorique aurait su désarmer notre réflexion sans pour autant la modifier profondément ?
Ce qui s’est dit durant le bilan :
« - Ce n’est pas l’arpentage qui a permis d’aborder ce sujet précis, mais le cadre donné.
- C’était intéressant et sécurisant de parler d’abord en groupe de quatre.
- C’est important de prendre le temps de s’exprimer et de se former ensemble, notamment pour pouvoir réagir aux discours réactionnaires.
- L’arpentage donne l’envie de lire l’écrit dans sa totalité.
- C’était malin de choisir un texte collectif issu du Mouvement et d’installer une continuité entre le Congrès, les Journées d’étude, et la Rencontre fédérale : ça permet de relancer une réflexion sans repartir à chaque fois de zéro.
- La technique est apaisante parce que rigoureuse (les étapes, les groupes, les synthèses...)
- Soit ce sujet parait une entrée appropriée pour rejoindre le Mouvement, soit ce type de brochure et de sujet risque de faire fuir les jeunes profs qui arrivent avec des demandes plus terre à terre (gestion de classe, par exemple) : il faut savoir à qui l’on s’adresse quand on aborde ce type de questions.
- Le texte lu constitue une parole tierce qui permet de se décentrer, de prendre de la distance pour interroger ses propres convictions et entendre celles des autres. »
Concevoir l’espace et le temps de la parole comme un cadre sécure demande du temps. Peut-être sommes-nous au début d’un processus. La procédure de l’arpentage contribue à instaurer un déroulement apaisé durant lequel chacun·e accepte progressivement de formuler ses ignorances et certitudes, ses affirmations et ses questions, d’entendre celles des autres afin de les confronter aux siennes. La prise de parole publique peut être facilitée par les paliers entre écrit et oral, petits groupes et grand groupe.
Notre conviction est que l’arpentage est un outil légitime pour construire peu à peu une pensée collective
Aude-Hélène GD44, Eva GD35, Marlène GD85 et Patricia GD31
Pour prolonger l’élaboration d’une culture commune et vérifier toujours comment la pédagogie Freinet sert à questionner notre monde, un nouvel arpentage sera proposé au stage Grand Ouest à Morlaix en août 2026. Le choix s’est porté sur un corpus mettant en écho un écrit de Freinet et des sources plus contemporaines.
du 17 au 21 août 2026
au lycée agricole de Suscinio
à Ploujean (29), près de Morlaix.
3 jours et demi d'ateliers de formats et contenus variés ; des temps d'échanges et d'organisation collective ; une vie coopérative et des moments conviviaux.