Éduc'Freinet, un article par semaine. Cette semaine, les boites à histoires : un dispositif coopératif pour faire vivre le récit, la parole et les corps
Véronique Gaudard, Despina Karakatsani, Denis Morin et Hélène Morin Hamon1
Dans le cadre d’un partenariat engagé de longue date entre l’Université de Lorraine (INSPE) et l’Université du Péloponnèse, une équipe d’enseignants affiliés à l’ICEM de a pris la route pour une troisième mission en Grèce, à Kalamata et Corinthe. L’objectif ? Faire vivre à plus d’une centaine d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs une expérience d’éducation active autour d’un support médiateur : les « boites à histoires ». Pour ces futurs enseignants, l’enjeu était de taille : expérimenter une technique d’expression artistique dans une démarche de pédagogie active afin de pouvoir transférer dans leurs classes un outil pour stimuler l’engagement des élèves et la construction collective des savoirs.
Cette formation a vibré au rythme d’ateliers de création plastique et d’oralisation. Répartis en petits groupes de quatre à cinq personnes, les participants ont reçu des rôles précis pour structurer leur travail : un coordinateur pour veiller à la cohésion, un gardien du temps pour rythmer les étapes, et un responsable du storyboard chargé de guider la trame narrative. Dans ce dispositif, l’histoire pouvait être conçue collectivement autrement dit inventée de toutes pièces ou encore imaginée à partir d’un conte traditionnel.
Pour fabriquer l’univers de leur boite, les stagiaires ont investi le matériel mis à leur disposition. Point de fournitures standardisées, mais un joyeux mélange de récup et de nature : du carton, de la feutrine et de vieux catalogues ont croisé des galets, des morceaux de bois flotté, des coquillages, des feuilles et des fleurs sauvages glanés sur les plages et dans l’environnement proche.
C’est à travers ce travail sensible et pratique que l’imaginaire s’est ancré. Manipuler l’objet, c’est déjà entrer dans le récit, lui donner corps
Mais que peut-on bien trouver dans cette « boite à histoires » ?
Le contenu varie selon l’âge des enfants. Toutefois, on y retrouve des invariants :
- le contenant : une simple boite de récupération (boite de chaussures par exemple). Pour les plus petits, privilégier le volume de la boite pour y nicher des objets en 3D.
- le support d’origine : l’album ou l’histoire imaginée qui sert de point de départ.
- les personnages, représentés sous forme de marottes ou de marionnettes. On n’hésite pas à les dupliquer dans des postures ou costumes varié·es pour aider l’enfant à intégrer la permanence du personnage.
- le décor et les indices, beaucoup d’indices : des images (photocopies des illustrations en grand format pour le collectif, en petit format pour la manipulation), des objets symboliques ou des indices de compréhension pour reconstruire les lieux et l’action.
Théâtre des corps et rythme des sons
Les ateliers ont débouché sur des créations d’une richesse parfois surprenante. L’expérience ne s’arrêtait pas à la seule fabrication plastique : chaque groupe a présenté sa réalisation devant le collectif en assumant pleinement la théâtralisation du récit.
Ce furent sans conteste les moments les plus marquants de cette formation. Loin d’une simple récitation mécanique, les stagiaires ont fait l’expérience d’un réel engagement corporel. Portés par l’atmosphère bienveillante et stimulante du groupe, ils ont investi l’espace, modulé leurs voix et donné vie à leurs récits avec une inventivité et un humour parfois débordant. Plusieurs présentations ont ainsi témoigné d’une grande maitrise de la mise en scène, de la narration dialoguée et de l’expression émotionnelle. Dans ce jeu dramatique, les marionnettes (marionnettes chaussettes) et les objets fabriqués ont joué leur rôle à la perfection : ils sont devenus de véritables médiateurs de la parole. Se cacher derrière la marotte ou manipuler le bois flotté permet de faire tomber les inhibitions, facilite l’expression orale et libère la prise de parole, même face à un large auditoire.
Pour plusieurs groupes, le texte et l’objet n’ont pas suffi : l’expression s’est enrichie de nouvelles dimensions esthétiques. Certaines narrations ont ainsi été sublimées par des chants et des accompagnements musicaux, transformant la restitution en un spectacle authentique. Le rythme des instruments improvisés, le bourdonnement d’une mélodie ou la force d’un chant collectif sont venus scander le récit, lui conférant une puissance dramatique nouvelle. Cette introduction de la musique montre à quel point le dispositif est plastique : il s’adapte à la créativité des apprenants et permet de faire croiser différents langages (textuel, visuel, corporel et sonore) au service d’une expérience artistique globale.
Construire la pensée
Au-delà du plaisir évident de créer, de chanter et de jouer ensemble, cet outil s’est révélé un levier didactique puissant pour travailler la compréhension narrative.
Expliciter l’implicite
Pour matérialiser une histoire dans une boite et la mettre en scène, impossible de rester à la surface du texte. Il faut identifier finement les lieux, analyser les structures, repérer les liens de cause à effet et comprendre les intentions profondes des personnages. Reconstruire physiquement et théâtraliser oblige à verbaliser et à expliciter ce qui se dissimule entre les lignes.
Développer les compétences langagières et scéniques
Raconter à partir d’objets, en y mêlant le geste, le chant ou la musique impose de structurer rigoureusement son discours, d’adapter son intonation au public et de choisir un vocabulaire précis ;
Coopérer par le langage
En s’organisant au sein des groupes, les étudiants ont dû argumenter, s’écouter, expliquer leurs intentions, confronter leurs représentations et faire des choix esthétiques, musicaux et scénaristiques communs. Le langage redevient ici ce qu’il devrait toujours être à l’école : un outil de construction de la pensée, de créativité et de lien social.
Indices et traces… Faire parler les objets
Un objet ne prend sens que par les relations et les récits qu’il suscite. Dans la boite, il devient un déclencheur d’évocations, un fil d’Ariane pour l’imaginaire. Cette aventure pédagogique s’adosse aux recherches sur l’usage didactique des objets et des dispositifs narratifs. Les ateliers ont permis d’interroger la place et le rôle des objets comme médiateurs d’apprentissage.
Les boites à histoires comme dispositif de formation
L’intérêt du dispositif dépasse ainsi le plaisir de créer. Son efficience tient précisément à ce qu’il articule, dans une même activité, plusieurs dimensions essentielles de la formation : la réflexion et l’action, l’expression individuelle et la construction collective, l’imagination et la mise en forme d’une pensée, l’autonomie et la coopération. La contrainte devient ici un moteur de créativité et le temps limité une invitation à faire des choix, à négocier, à expérimenter et à aller jusqu’à une production partageable. Le dispositif permet ainsi de placer les apprenants en situation de produire du sens plutôt que de simplement recevoir des savoirs.
Cette expérience donne également à éprouver concrètement l’importance de l’expression. S’exprimer ne consiste pas seulement prendre la parole : c’est pouvoir élaborer une pensée, la mettre en mots, en images, en gestes ou en récit, la confronter à celle des autres et la transformer au cours de l’activité. Les boites à histoires offrent précisément cet espace où l’expression devient à la fois moyen d’apprentissage, outil de coopération et production destinée à être partagée. En faisant vivre cette démarche aux futurs enseignants, la formation leur permet d’en percevoir les effets autrement que par un discours théorique.
Plus largement, cette expérience montre comment les pédagogies actives peuvent contribuer à renouveler la formation des enseignants en Europe. En plaçant la coopération, l’expérimentation, l’échange, la créativité et l’expression au cœur du processus, les boites à histoires ne constituent donc pas seulement une technique ou un support pédagogique : elles proposent une manière d’agir qui fait de l’expérience vécue un véritable objet de réflexion professionnelle.
1 L’équipe de la mission Erasmus Grèce 2026 :
- Despina Karakatsani (Université du Péloponnèse — « Skasiarkeio » Mouvement de l’école moderne de Grèce)
- Hélène Morin Hamon (ICEM GD 88, Groupe vosgien de l’école moderne)
- Véronique Gaudard (Université de Lorraine)
- Denis Morin (Université de Lorraine — ICEM GD 88, Groupe vosgien de l’école moderne – Secteur Formation Recherche)